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Comment un pompier volontaire est devenu pyromane en série

David ne sait pas exactement combien d’incendies il a provoqués le long de la côte sud australienne, mais il sait pourquoi il l’a fait.

par Julian Morgans; traduit par Sandra Proutry-Skrzypek
12 Juillet 2019, 7:44am

Illustration : Michael Dockery

Nous étions attablés dans la cuisine de sa mère lorsque David m’a parlé de son premier feu de forêt. C'était il y a trente ans, mais il s’en souvenait comme si c’était hier.

« J’ai jeté quelques bougies allumées par terre, dit-il. J’ai attendu que le feu prenne et je suis reparti. »

De là, David s'est rendu à la caserne de pompiers où il travaillait comme bénévole et a passé les dix minutes suivantes à ouvrir les portes coulissantes et à faire démarrer les camions. Quand les sirènes de la ville ont retenti, il était prêt à partir. Les autres membres de l’équipe sont arrivés dix minutes plus tard. Ils ont escaladé les camions et pris la direction du parc national, d’où David revenait tout juste.

« Quand je suis parti, la zone qui brûlait était à peine plus grande que cette table, raconte-t-il. Mais quand j’y suis retourné, quelques heures plus tard, l’incendie faisait plusieurs kilomètres de long. »

Ils ont passé le reste de la journée à essayer de contenir les flammes. Une fois le travail terminé, le capitaine a posé sa main sur l’épaule de David en lui disant « tu t’es bien débrouillé, mon pote » – un compliment dont il avait toujours rêvé mais qu’il n’avait jamais reçu. À ce moment-là, David a décidé de faire tout ce qu’il pouvait pour se sentir valorisé comme ça à nouveau.

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Pendant longtemps, je me suis demandé qui pouvait bien provoquer délibérément des incendies. C’est une question qui m’obsédait, et qui m’a paru d’autant plus importante en février 2009, quand les feux de végétation du « Samedi noir » ont détruit de vastes pans de mon Victoria natal et fait 173 morts. Peu de temps après, Brendan Sokaluk, un homme de 39 ans, a été arrêté. Il était soupçonné d’avoir allumé l’un des plus gros feux de cette sombre journée. Il a finalement écopé de 17 ans de prison pour dix chefs d’incendies, soit un pour chacune des dix personnes qui ont péri par sa faute.

Je connaissais personnellement des personnes qui avaient survécu. Parmi eux, les parents d’un ami. Ils avaient échappé aux flammes en pataugeant dans le barrage d'une ferme. Je les entends encore raconter comment ils s’étaient retrouvés dans l'eau, immergés jusqu'au cou, alors que les bouteilles de gaz à l’intérieur de leur maison explosaient sous la chaleur, faisant des trous dans le toit.

À la suite de cet épisode, mon ami et sa famille ont déménagé à Perth. Comme beaucoup d’autres, ils trouvaient qu’il y avait trop de chagrin et de larmes dans l’État du Victoria.

Dans les années qui ont suivi, des mots comme « pyromane » et « incendiaire » attiraient constamment mon attention. L’idée que quelqu’un puisse délibérément allumer un incendie par une belle après-midi, avant de s’en aller et laisser son œuvre tuer arbitrairement des dizaines de personnes, me paraissait inconcevable. J'ai décidé de consacrer mon temps à faire des recherches sur des faits divers qui pourraient m'éclairer sur la psychologie derrière l'incendie criminel, sans trop de chance.

La plupart des journaux mentionnaient uniquement l’emplacement et la description du feu. Quand un suspect était interrogé, son nom n’était pas divulgué. Mais surtout, les pyromanes ne s’adressaient presque jamais aux médias. Les rares fois où cela était arrivé, c'était seulement pour nier avoir allumé des feux. Ainsi, ma question – mais qui peut bien provoquer délibérément des incendies ? – est restée pendant longtemps sans réponse.

C'est pour cette raison que je me suis donné pour mission personnelle de trouver un pyromane condamné qui accepterait de me parler. Début 2015, j'ai commencé à fouiller dans les vieux documents judiciaires à la recherche de noms. Une fois ma liste dressée, j'ai utilisé les réseaux sociaux pour traquer les coupables et leur demander des entrevues. Pendant environ un an, je n'ai essuyé que des refus, jusqu'au jour où j'ai reçu un SMS de David. Il m’a expliqué qu’il avait été arrêté en train d'allumer des feux de forêts à l'adolescence, à la fin des années 1980, et que si je voulais en savoir plus, je pouvais lui rendre visite chez lui.

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L'Australie abrite les paysages les plus inflammables du monde. Les canyons californiens remplis de broussailles sont également en proie aux incendies, mais dans une moindre mesure. Ici, nos forêts sont dominées par des eucalyptus qui, depuis des dizaines de milliers d'années, attisent les flammes en sécrétant des huiles volatiles pour favoriser la germination des graines. Bien sûr, la société moderne fait beaucoup d'efforts pour éviter les feux, mais l'écologie australienne, elle, n'a pas changé. Nos étés sont encore chauds et secs ; la flore reste donc très inflammable, et ces facteurs offrent une opportunité à toute personne attirée par une destruction relativement aisée.

Et d’après les données, l’Australie compte beaucoup d’individus pyromanes. Une étude réalisée par l’Australian Institute of Criminology a découvert que 13 pour cent des feux de forêts étaient classés comme « volontaires ». Mais étant donné que les coupables se font rarement coincer, 37 pour cent des feux demeurent « suspects », ce qui veut dire qu'il est statistiquement probable que les incendies criminels sont la cause principale des feux de forêt en Australie. Comme l’étude le souligne : « Sur tous les feux de végétation dont la cause a été enregistrée, 50 pour cent ont pu être allumés délibérément. »

Ces conclusions ont été faites sur un total de 280 000 incendies sur cinq ans. À supposer que moins de la moitié d'entre eux étaient délibérés, ça fait quand même un paquet de gens qui allument des feux et ça donne un portrait assez effrayant de la folie sans visage qui menace le pays.

Aujourd'hui, grâce aux recherches menées après le « Samedi noir », le profil du pyromane est assez bien défini, mais il est, selon moi, clinique et incomplet. Nous savons que ce sont généralement des hommes âgés de 26 ans en moyenne, dont beaucoup travaillent comme pompiers volontaires dans les services de lutte contre les incendies du pays. Ils ont aussi tendance à être déconnectés de leurs amis et de leur famille et à souffrir de dépression ou de maladie mentale.

Comme j’allais bientôt le découvrir, David cochait la plupart de ces cases.

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Je ne révélerai pas où David vivait, car c'était une condition de notre entrevue, mais il habitait un pavillon victorien bordé de lavande. Quand je suis arrivé, il se tenait sur le porche et me faisait signe avec beaucoup d’enthousiasme. Il mesurait un peu plus d'un mètre cinquante, avait les cheveux clairs et un sourire qui me faisait penser aux enfants que l’on voit sur les cartes de Noël. Il était proche de la cinquantaine, mais paraissait plus jeune. Je l'ai regardé traverser la pelouse, chaussures orthopédiques aux pieds. Il n'était pas comme je l’avais imaginé.

Il m’a expliqué qu’il vivait avec sa mère et que cette dernière était sortie pour nous laisser un peu d’espace. La situation n’était pas idéale, mais ils avaient besoin de compagnie, l’un comme l’autre. Il m’a fait visiter sa maison remplie de portraits de famille et de bibelots en porcelaine. En regardant autour de moi, j'ai eu l'impression que la vie de David n’avait pas beaucoup évolué depuis son adolescence.

Nous nous sommes assis à la table de la cuisine et David a commencé à parler. D’abord de son enfance heureuse le long de la côte sud-est, avec ses sœurs et ses parents aimants. Lui-même s’est décrit comme un être ouvert et optimiste – du moins jusqu'à ses douze ans, quand tout a basculé.

« C’est à ce moment-là que quelque chose de grave est arrivé, a-t-il expliqué avec prudence, les yeux rivés sur le plafond. J’ai été violé par mon meilleur ami. »

Sans que j’aie besoin de l’encourager, David m'a raconté que ce jour-là, il était sur la plage avec deux garçons plus âgés. L’un d’eux l’a maintenu à terre pendant que l’autre le violait.

Il est devenu quelqu'un d'autre après ça. Il n'a parlé à personne de ce qui s'était passé. Il s’est replié sur lui-même, passant beaucoup de temps dans sa chambre à préparer sa revanche et regarder la télévision. Sa mère, qui avait bien compris que quelque chose n’allait pas, essayait de lui tirer les vers du nez, mais il la repoussait constamment. Puis son père l'a inscrit comme pompier volontaire, ce qui lui a donné une distraction. Il se sentait inutile depuis son agression sexuelle, mais le fait de travailler en équipe lui a donné un nouveau but.

« J'ai soudainement eu l’impression de faire partie de la communauté, dit-il. J’imagine que ça m'a donné un sentiment d'appartenance. »

Comme beaucoup de ses collègues, sa partie préférée du travail était d'éteindre les incendies, qui, malheureusement pour lui, étaient rares et espacés. Un jour, il a eu une idée. Alors qu’il regardait le capitaine montrer du doigt sur une carte les zones qui avaient besoin d’un écobuage, David s’est demandé ce qui se passerait s'il y allait en premier. Ces zones allaient être brûlées de toute façon, alors il n'y avait pas de mal à les incendier.

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Illustration : Michael Dockery

« Je me suis dit que si je provoquais moi-même les incendies, je serais le premier à arriver à la caserne à chaque fois. Je serais le premier à tout préparer avant que les autres arrivent. Et je serais le premier à savoir où nous allons. Ce serait mon petit secret, et ça me rendrait plus puissant. »

David ne voulait pas s’y essayer sans s’entraîner au préalable, alors il a commencé à passer ces après-midi dans le bush autour de la ville afin de tester ses techniques d’allumage. Bougies, allumettes, liquides inflammables. Finalement, son choix s’est arrêté sur les bougies : leur combustion lente lui laissait le temps de s’échapper.

Au début, sa pyromanie n’avait rien de malveillant. Le but était seulement de passer un bon moment avec l’équipe tout en récoltant les louanges du capitaine. Et en ce sens, son premier incendie, comme décrit au début de cet article, fut un succès. Quelques semaines après, il provoquait un nouvel incendie, puis encore un autre, et ainsi de suite.

Son mode opératoire était toujours le même : il empruntait la voiture de sa mère, roulait jusqu’au parc national à proximité et balançait quelques bougies allumées. Puis il s’assurait que le sous-bois prenait feu et fonçait à la caserne.

À l’été 1987, le hobby de David était passé du dérapage une fois par mois à une nécessité une fois par semaine. Très vite, il s’est mis à provoquer un incendie à chaque fois qu’il passait une mauvaise journée – moins pour éprouver un sentiment d’appartenance qu’un sentiment de toute-puissance. Très vite, il s’est mis à provoquer un incendie pour la poussée d’adrénaline qu’il ressentait en réduisant une forêt en cendres, jusqu’à ce que la poussée d’adrénaline devienne une addiction.

« Le pire, c’était en hiver, dit-il. J’essayais de mettre le feu, mais ça ne prenait pas. J’accumulais tellement de frustration que ça me faisait sortir de mes gonds en automne et en été. Je devais m'assurer d'avoir ma dose en été parce que je savais que je ne pourrais pas l’avoir en hiver. »

D’une manière ou d’une autre, il a réussi à passer le premier été sans tuer personne, mais à la fin de l’année 1988, alors qu'il faisait de plus en plus chaud, la ville a connu une autre vague de feux de végétation. Quand j'ai demandé à David combien d'incendies il avait allumé au cours du deuxième été – celui où il a été pris – il s'est arrêté pour réfléchir. « Je ne sais pas, dit-il. Vingt ? Trente ? Il aurait pu y en avoir jusqu'à cinquante. »

David a été arrêté quelques jours avant ses 18 ans. La direction de la caserne avait commencé à suspecter la présence d’un pyromane en ville et tout le monde montait la garde. Puis quelqu’un a reconnu la voiture de sa mère qui revenait des lieux d’un incendie. La personne a appelé le capitaine de la caserne, qui lui a dit de garder le silence. Le capitaine est lui-même allé chercher David pour l’emmener au commissariat.

Pour David, tout s’est arrêté quand le capitaine est venu sur son palier lui annoncer qu’il était démasqué. Ça lui a mis un coup, mais pas autant que lorsqu’il a su qu’il était destitué de ses fonctions à la caserne.

Âgé de 17 ans à l’époque, David a commencé par dire à la police qu’il ne savait rien de ces incendies. Un officier a répondu en lui frappant la tête avec un annuaire téléphonique, après quoi il a tout avoué. Puis il a passé une série d’évaluations psychologiques qui l’ont jugé inadapté à la prison – c’est sans doute la raison pour laquelle le juge l’a condamné à 250 heures de travaux d’intérêt général et un an de suivi psychologique obligatoire.

Si David avait été pris en train d’allumer des incendies en 2019, il serait allé immédiatement en prison. Mais en 1988, le mot « pyromane » était plus rarement employé. Le tribunal a donc adopté une approche de réhabilitation, et David a suivi des séances hebdomadaires de thérapie, ce qui lui a donné l'occasion de discuter de son agression sexuelle.

« Je suis content qu’on m’ait arrêté, confie-t-il. J'étais sur un chemin d’autodestruction et si je n'avais pas été pris, ça me fait peur de penser à ce qui serait arrivé. »

Les incendies de David n’ont jamais détruit aucun bien ni blessé personne, à sa connaissance, mais il admet que ça aurait pu finir par arriver. Il en est désolé, mais quand je lui demande s’il regrette, il répond non de la tête. « Peut-être que cela vous surprend, mais je ne regrette pas mes actes, car sans eux, je n’aurais jamais suivi de thérapie. »

David m’explique que la seule raison pour laquelle il a accepté de me rencontrer, c’est parce qu’il veut que les gens aient une meilleure compréhension de l’incendie volontaire. Il veut que les gens sachent que l’incendie volontaire est rarement un geste malveillant, mais un appel à l’aide de la part de personnes brisées, traumatisées ; des personnes qui portent leur propre version de l’agression sexuelle de David.

Je termine en lui demandant comment, selon lui, la société devrait traiter les incendies volontaires et les personnes qui les provoquent, et, sans surprise, il pense que la réponse réside dans les soins de santé mentale.

« Nous devons trouver les pyromanes avant qu'ils ne deviennent pyromanes, dit-il. Les gens qui ont subi un traumatisme ont l'impression de ne pouvoir parler à personne. Mais si leurs amis et les membres de leur famille les consultent davantage, la maladie mentale peut être diagnostiquée plus rapidement. Dans mon cas, ça a pris sept ans, mais ça aurait pu être réglé en quelques mois, quelques semaines. »

Alors que l'après-midi touche à sa fin, nous nous serrons la main dans la cour et je rentre chez moi en me sentant un peu à plat. J'ai eu ma réponse sur les raisons pour lesquelles les gens allument des feux. C'était une réponse évidente et j’aurais sans doute pu la deviner.

« Je pense que les traumatismes sont assez fréquents, dit-il en riant avant mon départ. C'est peut-être pour ça qu'il y a tant d'incendies. »

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