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Dessiner les cannibales sans jamais les avoir vus

Théodore de Bry, graveur liégeois, a publié et illustré au XVIe siècle les premiers récits de voyage aux Amériques - sans y mettre un seul orteil.

par Alexis Ferenczi
25 Juillet 2019, 10:25am

Comment un esclave fut tué et mangé. Copyright : © TASCHEN/John Hay Library, Brown University, Providence.

« C’est alors que l’un d’eux sortit de la hutte où je me trouvais et demanda aux femmes d’allumer un feu près du cadavre. (…) Il partagea alors la chair entre tous les présents, conformément à leurs coutumes, et ils la mangèrent entièrement hormis la tête et les intestins, contaminés par la maladie. »

Cette scène de cannibalisme, Théodore de Bry ne l’a pas vécue. Normal, le graveur liégeois né en 1528 n’a jamais mis les pieds au Brésil et encore moins croisé un membre de la tribu des Tupinamba. Ce qui ne l’a pas empêché de l’illustrer et d’en publier le récit dans un des volumes d’America, gargantuesque compilation de « Petits et grands voyages vers le Nouveau Monde » sorti entre 1590 et 1602.

À la fin du XIVe siècle, les Amériques ne sont connus des Européens qu’à travers des récits d’expéditions – qui cartonnent auprès du public – comme celui du commerçant italien Girolamo Benzoni, du pasteur huguenot Jean de Léry ou du soldat allemand Hans Staden (auteur de l’extrait ci-dessus).

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Jeunes en plein exercice. America, vol. II, planche 36, Francfort, 1591. Copyright : © TASCHEN/John Hay Library, Brown University, Providence.

Ces récits, que la famille de Bry – Théodore est aidé par ses fils – va réunir et graver, rendent compte autant des pérégrinations des explorateurs que des us et coutumes des peuples indigènes. Mais ce sont les pratiques anthropophages qui marquent les esprits de l’époque – oubliant du même coup les nombreuses traces de cannibalisme observées en Occident jusqu’au Moyen-Âge.

« Plus que toute autre image produite par l’atelier de Bry, ces illustrations ont dû rencontrer un écho considérable en Europe car elles ont à leur tour été maintes fois copiées et adaptées pour colporter et confirmer les histoires de mangeurs d’hommes au Brésil », précise l’historien Michiel Van Groesen, auteur de The Representations of the Overseas World in the De Bry Collection of Voyages, en préambule de la réédition d’America parue chez Taschen.

Démembrement méthodique des victimes avant consommation, description scrupuleuse de la cuisson sur le boucan (technique de fumage lente), utilisation des abats, décapitation, les de Bry n’y vont effectivement pas de main morte, suivant le texte de Staden à la lettre et faisant passer Cannibal Holocaust pour une aimable bluette.

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Comment un esclave fut tué et mangé. America, vol. III, planche 16, Francfort, 1592. Copyright : © TASCHEN/John Hay Library, Brown University, Providence.

Si Staden est capable de livrer une chronique aussi détaillée des mœurs des Tupinamba, c’est qu’il aura été aux premières loges pendant neuf mois, capturé par la tribu alors que le navire espagnol dans lequel il avait embarqué pour l’Amérique du Sud s’est échoué au large du Brésil. Claude Lévi-Strauss décrira même son récit comme « certainement le plus pittoresque que nous possédions sur les Indiens du Nouveau Monde à l’époque de la découverte ».

La pratique du cannibalisme n’est pas l’apanage de la tribu brésilienne. De Bry illustre d’autres exemples d’anthropophagie dans les Caraïbes et en Amérique centrale où, pour se venger de la cupidité des Espagnols, des indiens auraient versé de l’or liquide dans la bouche de conquistadors avant de « prendre des pierres et de couper un bras ici, une épaule là ou encore une jambe, qu’ils placent sur des charbons. Ils les rôtissent et s’en régalent ».

Si les descriptions anthropologiques sont fiables, le coefficient de spectacularité élevé des gravures peut aussi s’expliquer par la liberté prise par de Bry pour les réaliser. Quand il ne récupère pas illustrations, xylographies ou aquarelles de ces expéditions – notamment celles de l’aventurier français Jacques Le Moyne de Morgues, rare rescapé de la première tentative de colonisation de la Floride – de Bry fait marcher son imagination. 40 % des estampes sont ainsi « inventées de toutes pièces dans l’atelier familial », poursuit Van Groesen.

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Les indigènes et Aygnan, le diable (détail). America, vol. III, planche 29, Francfort, 1592 Copyright : © TASCHEN/John Hay Library, Brown University, Providence.

Surtout, de Bry est un adepte de la « chirurgie esthétique éditoriale et figurative » pour reprendre le terme utilisé par Van Groesen. « Pour représenter les terres étrangères, les de Bry ont recours à plusieurs types de manipulations, presque toujours dans le but de souligner les différences qui séparent les voyageurs civilisés (et chrétiens) venus d’Europe et les sauvages païens et sans culture d’Afrique, d’Asie et d’Amérique », ajoute l’historien.

Certaines illustrations sont donc volontairement « pimpées » par le graveur quand ce n'est pas la traduction des textes qui varie d’un ouvrage à l’autre – on n’écrit pas de la même manière pour éviter la censure de l’Église catholique espagnole ou pour convaincre les colons britanniques de traverser l’océan et s’installer en Virginie.

Ce qui est certain, c’est que, quelles que soient les manipulations de de Bry, la somme des ouvrages et le récit détaillé des pratiques anthropophages auront un impact sur les lecteurs de l’époque et leur perception des Amériques. Pour Van Groesen, les illustrations auront même « contribué à légitimer la colonisation européenne des deux siècles suivants » dans les régions d’outre-Atlantique et de l’Orient.

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Couverture.

America, Théodore de Bry, Taschen, 376 pages, 100 euros


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