Magouilles et paris

Au Royaume-Uni, la guerre entre bookmakers et parieurs

Les bookmakers se débarrassent des gagnants réguliers comme les assurances de leurs clients les plus risqués. C'est aussi légal qu'injuste pour ces parieurs pros.
5.4.17

J'ai eu l'idée d'écrire un article sur le sujet en consultant plusieurs de mes contacts bien implantés dans le milieu du pari sportif. La plupart me racontaient la même chose, à savoir que les bookmakers s'arrangeaient pour bidouiller les comptes ouverts par les parieurs. Certains m'ont par exemple expliqué qu'au moment de mettre un billet de dix livres sur leur cheval favori, leur pari avait été refusé. Il leur était alors expliqué qu'ils ne pouvaient parier que des sommes ridicules, et encore quand cela était possible. Quelques-uns racontaient même comment on leur a signifié de but en blanc qu'ils ne pourraient désormais plus parier. D'autres ont dû batailler pendant des mois, en fournissant sans cesse des scans de passeport et des relevés bancaires pour pouvoir enfin retirer leurs gains.

Publicité

Dans la plupart des cas, les parieurs sont piégés par les mesures anti-fraude drastiques mises en place par les bookmakers, ou alors ils découvrent stupéfaits les termes et conditions d'usage très contraignantes de ces plates-formes. D'ailleurs, ils ne sont pas les seuls à s'intéresser aux conditions d'utilisation des paris, l'Autorité des marchés et de la concurrence aussi.

Lire aussi : On a discuté avec accros aux paris sportifs

Les parieurs dénoncent cette politique hostile mise en place par les bookmakers pour une simple et bonne raison. Parce qu'ils gagnent trop, et trop souvent. Je me suis d'ailleurs rendu compte qu'il s'agissait d'un des grands chevaux de bataille des parieurs sportifs professionnels, qui sont en fait en guerre avec les bookmakers depuis bien longtemps. Pour contourner ces interdictions et autres règlements absurdes, ils sont obligés de se créer une nébuleuse de comptes annexes chaque semaine pour parier les milliers, voire les dizaines de milliers de livres sterling, qu'ils investissent sur ce marché. Pour ce faire, ils s'enregistrent sous pseudonyme, utilisant les références bancaires de leurs amis, dans ce qui ressemble de plus en plus à un jeu de chat et de la souris avec les bookmakers, qui tentent de les empêcher de parier. Et de rafler les plus grosses mises.

Mais cette guerre n'est que la partie émergée de l'iceberg, la manifestation mineure d'un virage majeur qu'est en train de prendre l'industrie du jeu : désormais, les bookmakers prennent le droit d'identifier, de cibler et d'exclure les meilleurs parieurs. Et cela rebat singulièrement les cartes.

Publicité

Un collectif se bat contre ce nouveau rapport de force en train de s'établir. Son nom : Justice pour les parieurs. Ce groupe de joueurs invétérés et expérimentés ne supporte plus les magouilles des bookies, et appelle à plus de droits et de réglementation pour leur corporation.

Brian, l'un des représentants du groupe, explique à VICE Sports : « Les bookmakers tirent parti des règlements pas toujours très clairs ni très transparents pour éviter de payer les gagnants. » Il ajoute que dès qu'il parvient à identifier un cas de fraude et qu'il menace d'en parler aux médias, les bookmakers n'ont jamais mis plus de 48 heures pour verser l'argent dû au parieur, là où l'affaire peut traîner sur des mois, voire ne jamais aboutir si le collectif ne met pas de coup de pression. Dans un cas particulier, il affirme même que le bookmaker a préféré remettre immédiatement l'argent plutôt que de prendre le risque de voir l'affaire jetée en pâture à la presse. « Est-ce que ça n'en dit pas long sur le degré d'opacité du milieu ? », interroge Brian.

Mais au-delà de ces sales coups, le collectif dénonce une politique plus globale qui, selon eux, nuit aux parieurs : « Les termes et conditions dans lesquels on parie sont injustes. Souvent, après avoir ouvert un compte, on se trouve limités dans nos possibilités de paris, on ne peut en faire que deux ou trois. C'est un changement radical dans le statut du parieur. Il ne s'agit plus de jouer, mais de perdre, parce que si vous gagnez, vous n'êtes simplement plus autorisé à parier. »

PA Images

Ce à quoi Brian fait référence, c'est LE problème rencontré par les parieurs pros et les meilleurs gamblers du royaume. Leurs comptes, souvent bénéficiaires, sont immanquablement repérés, puis limités ou même fermés par les bookmakers pour les empêcher de trop se gaver. Pour l'instant, c'est complètement légal. Il n'existe aucun « droit au pari » au Royaume-Uni, les bookmakers ont donc les coudées entièrement franches et les joueurs, eux, sont coincés.

Publicité

Sur les cinq plates-formes de paris reconnues que j'ai contactées pour réagir sur le sujet, une seule m'a répondu. Et encore, BetFred s'est contenté d'un peu de langue de bois : « Nous sommes à la tête d'un business, il est donc logique que nous cherchions à nous protéger des risques que représentent certains consommateurs. » Concrètement et sans les éléments de langage, cela signifie que le système autorise parfaitement les bookmakers à virer les meilleurs parieurs pour ne laisser jouer que les plus mauvais, et donc les plus rentables.

« Si tu es bon dans un domaine d'étude, si tu travailles dur dans n'importe quel job, si tu montres le moindre talent dans un sport, tu n'es pas ostracisé, bien au contraire, on te pousse à t'améliorer », s'insurge Brian, pour qui la situation est criante d'injustice. D'ailleurs, elle l'est encore plus pour les parieurs hippiques, qui sont les plus contrôlés par les bookmakers d'après lui : « Particulièrement si tu prends les paris simples, tu es immédiatement repéré et classé comme dangereux. C'est la même chose si tu paries sur des petites cotes ou si tu multiplies les petites mises pour limiter les risques. Tu es immédiatement repéré et considéré comme un indésirable. »

Mais les bookmakers ne concentrent pas leur attention uniquement sur les parieurs hippiques. D'après un parieur professionnel, que nous appellerons Kevin pour protéger son identité et celle des nombreux comptes bancaires qu'il a ouverts pour encaisser ses gains de parieur chevronné, ils sont à un niveau de vigilance encore plus élevé : « A partir du moment où ils ont le sentiment, même l'ombre d'un pressentiment, même si tu es en déficit jusque-là, il se peut que tu aies un autre compte sur lequel tu gagnes beaucoup, ou que tu te mettes à remporter une énorme mise d'un coup, ils ferment ton compte, même si tu es dans le rouge. »

Publicité

Kevin est un parieur à succès, spécialisé dans un sport qu'il connaît assez bien pour prévoir le bon résultat la plupart du temps. En commençant petit il y a dix ans de cela, Kevin a fini par investir 1 000 livres (1 160 euros) chaque semaine dans un système désormais bien rôdé. Très vite, il s'est retrouvé à parier 2 500 £ (2915 euros) à chaque mise, ce qui lui permettait de pouvoir remporter 30 000 £ (35 000 euros) en cas de bon pronostic. Autant dire que l'enjeu était assez élevé pour que les bookmakers commencent à l'observer de près. Pour parvenir à ses fins, il devait réinvestir la moitié de ses gains dans des paris mineurs, sur des comptes annexes ouverts grâce à des amis qui lui servaient de prête-nom.

Kevin était forcé d'agir ainsi car il était fiché chez tous les bookmakers. Dans le meilleur des cas, il ne pouvait jamais miser autant qu'il le voulait, dans le pire, il était carrément banni. « J'emprunte une carte bleue, une photocopie de passeport ou un permis de conduire et une facture et le jour-même, j'ouvre une vingtaine de comptes », explique Kevin. A ce moment, il fait des petits paris afin de noyer ces nouveaux comptes dans la masse des autres existant sur le marché. « Au début, je fais tout pour satisfaire les bookmakers. Puis, après avoir faire un vrai pari, souvent gagnant, je retire mes 2 000 £ très vite. » Kevin est loin d'être le seul à utiliser cette technique, adoptée par nombre d'autres parieurs pros.

PA Images

John, là aussi un pseudonyme, vit exclusivement des paris hippiques. Il s'inquiète pour son business et craint d'être fiché par les bookmakers. La conversation nous permet de réaliser qu'il a recours aux mêmes subterfuges que Kevin. Il peut compter sur un large réseau de comptes annexes ouverts sous l'identité d'amis qui touchent un petit pourcentage sur les bénéfices.

Publicité

Un autre point commun existe entre John et Kevin : l'un comme l'autre semblent avoir développé une relation paradoxale à ce hobby devenu gagne-pain. Ils oscillent entre l'excitation de trouver un petit arrangement pour continuer à tirer bénéfice de leurs talents de parieur et l'indignation de voir les bookmakers les chasser et les empêcher de faire fortune. Au final, John et Kevin sont comme les fumeurs de weed qui n'ont pas l'impression d'enfreindre la loi lorsqu'ils achètent leur dose hebdomadaire.

Le collectif «Justice pour les parieurs» aimerait ne pas devoir recourir à ce genre de petits arrangements. Pour ce faire, il demande l'application d'un règlement à l'image de ce qui se fait en Australie par exemple. Cette charte stipule que les bookmakers sont obligés d'accepter des paris potentiellement gagnants jusqu'à une somme plafond. Si celle-ci est de 500£, cela signifie qu'ils ne peuvent pas refuser les paris allant jusqu'à 250£ à 2/1 ou 50£ à 10/1.

Pour l'instant, la commission des paris, qui délivre les autorisations aux bookmakers, estime que le fait d'exclure les gagnants les plus réguliers des tables de paris est légal, dans le sens où il s'agit simplement pour les bookmakers d'éviter d'entrer en relation avec les clients les plus risqués. La Commission a répondu aux questions de VICE Sports, affirmant : « Les entreprises sont libres de choisir avec qui faire des affaires. Les bookmakers qui refusent les paris de certains consommateurs ciblés agissent comme les compagnies d'assurances qui tentent de limiter le risque commercial. » De son côté, l'Autorité des marchés et de la concurrence a dit qu'en l'absence de législation en la matière, elle ne pouvait rien faire, tout en condamnant le recours aux comptes prête-nom des parieurs.

Même Brian et le collectif Justice pour les parieurs vont dans le même sens. Ils ne s'attendent pas à ce que les parieurs acceptent irrémédiablement de casquer sur des paris de 30 000£. Ils aimeraient simplement un peu plus de justice dans le traitement dont ils font l'objet.

Car à regarder dans le sens inverse, les bookmakers ne sont pas les plus à plaindre. Bet365a fait 450 millions de livres de bénéfices sur l'année au Royaume-Uni, William Hill, une autre enseigne célèbre, estime que ses profits devraient atteindre entre 260 et 280 millions de pounds sur l'année.

Grâce à cette technique bien particulière qui consiste à virer les meilleurs parieurs et accueillir à bras ouverts les plus mauvais d'entre eux, les plates-formes de paris ont de beaux jours devant elles. Elles continuent à enjoindre les férus de paris à « rejoindre la plus grande communauté de parieurs du monde » pour « réaliser leurs rêves » avant d'éjecter quiconque se rapprocherait du pactole. Bien que légal, cette pratique est injuste. Est-ce qu'une industrie qui fait autant de bénéfices et touche autant de monde va réellement pouvoir continuer à agir ainsi, en toute impunité ? La question mérite d'être posée.