Peut-on encore faire confiance à WikiLeaks ?

Accusé de biais pro-russe, le site de Julian Assange aux méthodes contestées voit sa crédibilité fragilisée.

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mars 20 2017, 1:00pm

Le Cablegate, les Syria files, les méthodes d'espionnage de la CIA... depuis son lancement en 2006, le site de WikiLeaks a permis la révélation de nombreux scandales politiques, militaires ou financiers. Avant les récents leaks sur l'espionnage de la CIA, WikiLeaks éclaboussait la campagne présidentielle d'Hillary Clinton en publiant des échanges de mails au sein du parti démocrate américain. Depuis, l'organisation d'Assange est accusée d'avoir favorisé Trump, au bénéfice de Vladimir Poutine, le président russe.

La dernière élection présidentielle américaine marque un tournant dans l'image du site. « WikiLeaks est passé d'acteur neutre à acteur à part entière d'une campagne politique, » note Olivier Tesquet, journaliste à Télérama et auteur de Comprendre WikiLeaks. Le créateur de WikiLeaks, Julian Assange, se retrouve alors accusé de tentative d'ingérence pour le compte de la Russie.

On est loin de l'esprit des débuts, lorsque le site se voulait une simple interface de mise en relation de lanceurs d'alerte avec le grand public. De son côté, Assange se défend de toute collaboration avec l'État russe et assure que la source des dernières fuites révélées par WikiLeaks «n'est pas le gouvernement russe ou un autre acteur étatique ». Pour le moment, aucune preuve n'a filtré sur d'éventuelles sources russes.

«L'anti-impérialisme de gauche allié à l'anti-impérialisme de droite »

Assange et Poutine, ce pourrait être « l'anti-impérialisme de gauche allié à l'anti-impérialisme de droite », formule Olivier Schmitt, professeur de science politique au Center for War Studies de la Southern University of Denmark. Cette rhétorique anti-impérialiste est leur point de convergence majeur. « Il y a une certaine porosité entre Assange et les Russes dans leur grille de lecture du monde », confirme Tesquet. WikiLeaks, idiot utile de la Russie ? « En tout cas, c'est un média consentant », assure Olivier Schmitt.

Le Kremlin n'est pas la seule entité politique avec laquelle Assange est soupçonné d'avoir des accointances. Jeudi 9 mars, BuzzFeed surprend Nigel Farage à la sortie de l'ambassade d'Équateur de Londres où se terre l'Australien (qui risque d'être sinon d'être extradé vers les États-Unis). Une série de mails révélée ensuite par Business Insider dévoile les liens de longue date entretenus par Assange avec le leader du parti d'extrême droite UKIP.

Autrefois, l'extrême droite appelait à pourchasser le cybermilitant. Désormais, elle lui apporte un soutien indéfectible. « WikiLeaks s'est coupée de soutiens historiques, laissant place à l'ultra-droite américaine et les complotistes » observe Olivier Tesquet. « Les mêmes qui appelaient à abattre Assange d'une frappe de drone il y a quelques années. »

Schisme avec les médias

Parmi les soutiens historiques de WikiLeaks, on retrouvait les médias internationaux, avec qui la lune de miel n'aura pas duré bien longtemps. À ses débuts, Assange martèlait un même message : « maximiser l'impact » de ses révélations. Les contacts sont pris avec plusieurs grands médias, notamment le Guardian au Royaume-Uni, le New York Times aux États-Unis et Le Monde en France.

Aujourd'hui, l'hebdomadaire allemand Der Spiegel semble être le seul grand média encore en contact avec Assange. « Entre la presse et l'organisation, le schisme est de plus en plus grand » constate Olivier Tesquet. « Pourtant, les médias ont beaucoup appris de WikiLeaks sur le chiffrement, les lanceurs d'alerte et les techniques d'investigation. »

« Concentrez-vous sur les fuites ! » répétaient les membres de WikiLeaks aux journalistes. Après les récentes révélations sur les méthodes d'espionnage de la CIA, ils l'ont donc fait. Et découvert des erreurs dans l'analyse clé en main du dossier « Vault 7 », qui dévoile les outils d'espionnage du renseignement américain. L'ONG d'Assange affirmait par exemple que l'agence américaine avait piraté les communications des applications Telegram ou Signal. En réalité, si la CIA a pu accéder à des données, c'est en piratant d'abord les systèmes des téléphones, iOS et Android.

Quand elles ne sont pas erronées, certaines révélations sont gonflées. « Nous possédons des informations intéressantes [...] sur Macron », plastronnait Julian Assange en février dans les colonnes du journal russe Izvestia. Elles se font toujours attendre. Jusqu'ici, une simple biographie de Macron, envoyée à Clinton par mail. Rien de compromettant, donc. Comme souvent avec les derniers leaks : le contenu s'avère, finalement, moins intéressant que prévu.

Des méthodes contestées

Autre reproche adressé à WikiLeaks : une idée radicale de la transparence, aux conséquences parfois désastreuses. Par souci de neutralité, l'organisation ne trie aucune des données brutes qu'elle reçoit. Ce qui entraîne forcément quelques loupés. La nuit des attentats de Nice, WikiLeaks publie des images choquantes de corps éparpillés sur le sol de la promenade des Anglais, non floutés. Interpellée sur les réseaux sociaux, l'ONG répond que la vraie « violence » est de vouloir « mettre sous le tapis » la question du terrorisme.

À vrai dire, il n'y a pas grand chose que WikiLeaks souhaite « mettre sous le tapis ». Leur extrême transparence les pousse à ne censurer aucune donnée personnelle figurant dans leurs documents. Dans une longue enquête, l'Associated Press a retrouvé les victimes collatérales de ces révélations. Ont été révélés, pêle-mêle : l'outing d'homosexuels, le nom de victimes de viols, des dossiers médicaux, des pièces identités. De graves atteintes à la vie privée, et une mine d'or pour les hackers.

Bunkerisation

Informations en vrac, parfois rétribuées ou non triées, les méthodes de WikiLeaks laissent à désirer ses contempteurs. « WikiLeaks est dans une impasse », explique Olivier Tesquet. « La bunkerisation d'Assange les force à opérer dans des conditions de semi-clandestinité. En outre, ils subissent une pression énorme des États. D'où leurs négligences. »

Le lanceur d'alerte Edward Snowden, « libéré » de Hong Kong en 2013 par WikiLeaks, les a même réprimandé sur Twitter : « Démocratiser l'accès à l'information n'a jamais été aussi vital, et WikiLeaks a aidé à le faire. Mais leur hostilité au filtrage le plus minime [des informations] est une erreur ».

Pointé du doigt, WikiLeaks se plaint d'acharnement, et préfère se placer comme média « alternatif ». « On peut toujours leur faire confiance, dans le sens où ils n'ont jamais inventé de documents », estime le chercheur Olivier Schmitt. « En revanche, il faut être vigilant sur leurs communiqués. Et toujours prendre en compte le contexte politique ». Acculé, Assange utilise WikiLeaks pour réchapper de la situation inextricable dans laquelle il se trouve, estime Tesquet. « Chaque sortie de WikiLeaks aujourd'hui est un objet politique avant d'être une information, » pointe le journaliste. Il convient donc de s'intéresser désormais autant au contenant qu'au contenu.

Suivez Bartolomé Simon sur Twitter : @iLometto

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