I'm In The Band : Nicole de 10LEC6
Photo - Élodie Zaïg

I'm In The Band : Nicole de 10LEC6

Dernier volet de notre série consacrée aux femmes dans l'industrie musicale. La chanteuse de 10LEC6 nous raconte son parcours des chorales gospel du Cameroun aux clubs parisiens.
7.3.18

En 1987, Pamela des Barres publiait I'm With The Band , un livre où elle racontait sa vie de groupie. En 2016, c'est la journaliste Sylvia Patterson qui sortait I'm Not With The Band , qui retraçait son parcours dans le paysage musical anglais. Et si les meufs étaient enfin « in the band » ? Qu'est-ce que ça fait d'être une femme musicienne ? Et qu'est-ce que ça fait de jouer avec des personnes qui sentent fort le Brut de Fabergé ? Chaque mois, un portrait d'une musicienne entourée de dudes, qui n'est pas « avec » le groupe, mais « dedans », comme les grands. On évolue tous dans son petit confort. On lit des auteurs avec lesquels on est surs d'être d'accord, on écoute de la musique qui nous parle, on s'autocongratule sur les réseaux sociaux quand on s'aperçoit que nos amis Facebook sont aussi pour la paix dans le monde et ont les mêmes opinions politiques que nous. Evidemment, quand on a viré tous les gens qui nous plaisent pas, tout va toujours mieux. À quoi bon se confronter à l'autre quand on peut s'en foutre ? Nicole, la chanteuse de 10LEC6, un groupe que j'avais découvert des années auparavant dans un des nombreux squats de Paris avant qu'ils ne deviennent tous des « bars estivaux éphémères », n'est pas de ce genre-là. Elle vient du Cameroun, a débuté le chant dans des chorales de Gospel, est maman, ne fait pas chier avec Minor Threat ou Young Thug et pense que Dieu l'aidera dans sa carrière. Et vu tout le talent qu'elle a, c'est vraiment ce qu'on lui souhaite. Avec un profil atypique dans un milieu qui l'est déjà, comment fait-elle pour s'imposer ? C'est, en substance, la question que je suis allée lui poser juste avant un concert, au Communion.

Noisey : Comment as-tu commencé la musique ?
Nicole Adjabe : J'ai commencé chez moi au Cameroun, vers 20 ans. Je suis allée dans une église, qui n'était pas mon église habituelle, pour voir Jesse Jackson, un pasteur américain. Dans cette église, il y avait une chorale, la Voix de l'Esprit, qui chantait tellement bien que ça m'a touchée. Ça m'a fait un truc, je ne peux pas l'expliquer. Le lendemain, je suis allée voir les responsables et je leur ai demandé comment je pouvais faire pour m'inscrire. Je ne savais pas chanter. Je me suis donc retrouvée dans le choeur, mais ses membres ont fini par créer un autre ensemble. Très peu de ceux qui savaient chanter sont restés. Le directeur de la chorale a choisi de faire passer des auditions, voir si il y avait des gens avec une belle voix : c'est ainsi qu'ils ont proposé de m'apprendre. C'était vraiment très difficile, mais quand le plaisir a fini par s'installer, petit à petit, quand j'ai vu que je pouvais tenter des choses qui m'intéressaient et dont je ne me savais pas capable, ça m'a beaucoup plu.

Tu as continué dans d'autres chorales, tu as tenté d'autres formations musicales ?
Avec cette chorale, j'ai collaboré avec d'autres formations comme Origin Block, le groupe de Ma Joie. À l'époque j'étais vraiment seulement chanteuse de gospel. C'est dans ce groupe que j'ai commencé à faire de la musique profane. À Paris j'ai chanté avec le groupe Sabasaba, les Castors de Paris, le groupe Muaye. Au Cameroun c'était seulement Origin, je ne faisais pas de cabaret à l'époque. Le dimanche j'étais à la chorale. Et je suis avec 10LEC6 depuis 2011.

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Tu es arrivée en France pour te lancer dans la musique ?
Quand je suis arrivée en France la première fois, je suis venue pour la musique. J'avais été invitée pour accompagner Ma Joie en tournée. On est venus trois mois, et j'ai vu des opportunités. Je me suis dit que je pouvais revenir pour voir ce qui était possible de faire ici d'un point de vue musical, notamment avec les autres groupes comme les Castors. J'ai aussi rencontré 10LEC6. Aujourd'hui, je vis de la musique. Ça peut m'arriver aussi de faire des petits ménages, après tout la musique c'est un peu la loterie, des mois ça marche, des mois ça marche moins bien, mais ça a toujours été mon objectif principal.

Photo - Élodie Zaïg

Comment as-tu intégré 10LEC6 ?
J'étais au Studio Bleu, j'avais un grand frère qui avait un studio de musique et qui m'avait envoyé voir quelqu'un pour améliorer ma technique de chant. Je n'ai pas trouvé la personne en question, mais son assistante m'a fait patienter. Pendant que j'attendais, j'ai regardé le mur des petites annonces et j'ai vu que le groupe 10LEC6 cherchait une chanteuse. J'ai donc pris le numéro de téléphone, je les ai appelé, et ils m'ont rappelé deux jours plus tard pour me donner rendez vous à Mains d'Oeuvres, où ils avaient une résidence. Ils m'ont expliqué ce qu'ils faisaient et ce qu'ils attendaient de moi. Je voulais vraiment découvrir de nouveaux horizons musicaux et ils m'ont dit qu'ils faisaient du punk. À l'époque, leur précédente chanteuse, Lily, était encore là, et ils préparaient un concert. On a commencé à travailler ensemble, on a chanté toutes les deux. Et ça a continué jusqu'à aujourd'hui

Tu sais lire le solfège ?
Honnêtement, non. J'ai commencé le solfège au Cameroun, car j'avais tenté d'intégrer la garde présidentielle et il fallait savoir le solfège. Mais je n'avais pas été retenue, et du coup ça m'avait découragée. je ne joue pas d'instrument non plus. J'aimerais bien apprendre à jouer du piano parce que j'aime beaucoup ça, mais pour l'instant je me contente de chanter.

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Tu écris les paroles néanmoins sur 10LEC6 : c'est important pour toi d'avoir la main sur ce que tu vas chanter ?
Bien sur ! Quand vous ne ressentez pas les paroles, ça se sent. Dans le groupe, nous travaillons tous ensemble. Erwan, Gaëlle, Simon et Jesse sont des musiciens, et même si certains peuvent avoir des idées séparément, on finit par tout partager, et ils me demandent toujours ce que je peux proposer côté voix. Je rentre chez moi avec la musique, je trouve les thèmes, les paroles qui vont avec, la mélodie, et je finis par leur proposer. Ils me disent ce qu'ils ont aimé, ce qu'il faut changer, et dès qu'on tombe d'accord, on se met sur le morceau.

En tant que chanteuse, es-tu mieux considérée en France ou au Cameroun ?
Au Cameroun, je n'étais pas chanteuse principale. J'étais majoritairement choriste. J'étais bien considérée dans le groupe Origin Block, comme une choriste qui faisait bien son travail. J'étais irremplaçable, je n'avais pas de concurrente. Ici, le travail est plus valorisant, je découvre d'autres horizons, d'autres musiques.

Penses-tu que la place de la femme est compliquée dans le milieu de la musique ? Qu'elle est moins prise au sérieux ? Qu'elle peut être considérée comme futile ?
Certaines personnes pensent cela. Sans me faire l'avocat du diable, il y a des femmes qui ont sali l'image de la chanteuse, mais il y en a d'autres qui travaillent dur. Je fais partie de ces femmes. Dans 10LEC6, je n'ai jamais eu de faveurs, j'ai toujours travaillé comme tout le monde, et sur mes autres projets aussi. Quand ce n'était pas bon, on me le disait. Les faveurs peuvent arriver de partout, mais il ne faut pas obligatoirement être légère. La chanteuse est au devant la scène, c'est sur, mais elle doit se valoriser par le travail.

Est-ce que la chanteuse doit faire plus d'effort que le chanteur ?
C'est ce que je combats. Les femmes chanteuses pensent que ça passe par le physique, qu'elles doivent être bien habillées. Si elles chantent mal, pas grave, on va tuner leur voix. Pour moi, la femme ne sera jamais comme un homme, mais ils doivent être tous les deux considérés de la même manière. Et les deux doivent travailler.

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Est-ce que tu fais attention à ton physique ?
Je me maquille, je fais attention à bien m'habiller, mais je ne fais pas de régime, je suis une femme africaine, j'ai des rondeurs que j'aime bien. Je n'aime pas quand la femme est plate. Je fais du sport. Je combats tous les jours mon ventre par contre, mais je me sens bien dans ma peau.

Est-ce que tu penses que quand tu es sur scène, tu dois charmer ton public ?
Evidemment. On ne peut pas chanter comme si de rien n'était, comme si on s'en fichait. Le public doit être charmé, il faut que la tension soit retournée. On peut séduire par le corps, par la voix, par la danse. Moi je chante, je danse, je dialogue avec le public et ça attire l'attention. Il faut toujours séduire.

La danse, c'est quelque chose que tu souhaites mettre en avant ?
Bien sur. Je n'ai pas appris à danser, je ne savais même pas que je pouvais le faire. Un jour, je m'y suis mise, et les gens ont apprécié. Je me suis dit que je pouvais le faire et j'y ai pris goût.

Est ce que tu te sens féministe ?
Oui. Je suis féministe dans le sens où je veux que la femme doit être respectée, pas dans le sens où la femme doit dépasser l'homme. Je suis chrétienne, et on nous a dit que la femme avait été créé de la côte de l'homme. Je défends donc les droits, mais pas vraiment l'égalité. Les hommes qui ne respectent pas les femmes, ça me rend folle. C'est pour cela que je milite depuis quatre ans dans une association, IFAFE, qui milite pour l'intégration des femmes africaines.

On te manque souvent de respect dans le monde de la musique ?
Oui, surtout dans le milieu camerounais. Mais c'était surtout de la jalousie, des gens qui ne trouvent pas d'espace pour s'installer. Tu as réussi toute seule, mais ils pensent que quelqu'un se cache derrière tout cela. Du coup ils se mêlent de tes affaires, ils vont dire n'importe quoi. C'est arrivé plusieurs fois.

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Dans le milieu des chorale, comparé à 10LEC6, on ne te respecte pas de la même façon ? Le milieu punk est-il différent ?
Il est à la fois ouvert et fermé. C'est une musique, un rythme où il faut avoir envie de travailler. Le gospel, c'est quelque chose qu'on chante dans la rue, partout. Pour le punk, il faut appréhender la musique, voir si on aime, apprendre à connaître. Quand tu fais partie d'une chorale, il y a aussi beaucoup de gens qui peuvent chanter quand tu n'es pas là. Dans 10LEC6, je chante seule, les autres sont aux instruments, ils peuvent programmer des voix, mais il y a une très grande différence, énorme même.

Il y a aussi Gaëlle dans 10LEC6 : est-ce important pour toi de travailler avec une femme ?
C'est une très bonne musicienne. Elle joue aussi dans mes groupes camerounais, et mes collègues sont surpris de voir une française jouer si bien des percussions. On est une famille dans 10LEC6, on se parle comme des personnes responsables et respectueuses, et on est jamais allé à un niveau ou on se dispute. C'est une bonne collaboration, tout le monde fait son boulot.

Quel regard poses-tu sur les femmes musiciennes ? Je ne peux pas les juger parce que je ne connais pas leur vie. Des fois je suis envieuse, car elles sont nombreuses à bien chanter, qu'elles soient africaines, américaines, européennes… Quand j'entends une autre chanteuse, je remarque en quoi elle me dépasse, ce qu'elle fait de bien, ou bien là ou je la dépasse. Mais jamais de jalousie. On m'a souvent dit que j'étais trop humble et que ce n'était pas bon. Mais je suis née comme ça, je ne critique pas les autres.

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Est ce que tu as un problème de confiance en toi ? As tu un regard bienveillant envers toi-même ? J'ai un regard bienveillant. J'ai des lacunes, comme tout le monde, et je reconnais quand je me trompe, mais je ne me sens ni inférieure ni frustrée.

Est ce que faire de la musique t'a rendue plus forte ?
Oui, beaucoup plus forte. Je me suis mariée très jeune. Je passais tout mon temps à la maison, et quand j'ai commencé à chanter, c'était comme si je m'étais réincarnée et qu'une femme m'avait donné de la force de faire de la musique. Ça m'a rendue forte. Je ne suis jamais dure, plutôt exigeante. La méchanceté n'a jamais payé. Je ne m'énerve jamais, sauf quand on me pousse à bout.

Tu as une fille ?
Oui.

Tu lui conseillerais de faire de la musique ?
Elle chante de temps en temps, mais je lui dis que ses études sont plus importantes. Elle chante très bien, c'est inné chez elle, elle chantera peut-être mieux que moi. Elle chante juste, et elle est capable de techniques que j'ai appris, et qui sont en elle, sans apprentissage. Bloquer un don, ce n'est pas bien. Mais elle veut devenir médecin. Je pourrais la conseiller, l'aider si elle le veut, mais je la laisse aller au bout de sa pensée.

Qu'est ce qui est le plus chouette pour toi de jouer dans un groupe tel que 10LEC6 ?
L'harmonie d'ensemble. Quand vous jouez avec des gens avec qui vous vous entendez, même si vous jouez avec un nul, ça ne peut pas marcher. 10LEC6, on ne se prend pas la tête, ils répètent ensemble, ils jouent d'abord pour eux-mêmes, pour se perfectionner.

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Et le truc le moins cool ?
L'argent ! Quand vous jouez seul, vous gagnez l'argent toute seule. Mais quand vous êtes en groupe, il faut bien le partager ! Et ça c'est moins cool [ Rires].

Tu as l'impression d'être la même sur scène que dans la vie ?
La scène, c'est mon bureau. Ce n'est pas la maison. Je suis complètement une autre personne. C'est une personne qui porte la responsabilité d'un groupe, d'une maison de disques, d'une maison d'édition. Je dois agir correctement pour que tout le monde soit bien.

Tu as un rêve, en tant que chanteuse ?
J'aimerai que 10LEC6 remporte un énorme trophée parce qu'on a vendu des millions de disques, et qu'on soit fiers aussi. J'ai aussi une carrière solo comme tous les membres du groupe, et j'aimerai être reconnue comme chanteuse internationale car je pense avoir le potentiel. Je pense que je peux, et que 10LEC6 peut aussi.

Tu es la seule que je rencontre qui ne doute pas de ses capacités : est ce que c'est la religion qui t'aide ?
J'ai été mariée et j'ai beaucoup souffert. Mon mariage a duré à peine deux ans, et je ne pouvais rien faire du tout, je me suis laisser aveugler. La force que j'ai me vient de Dieu, car je suis très croyante. La foi, elle est en toi. Si tu n'as pas de foi, tu ne sers à rien. Moi je sais, que quand j'ai cette confiance, cette foi, je peux tout faire. La mort peut m'arrêter, la maladie aussi, mais si j'ai mon corps et ma santé, ma voix, ma foi, je vais le faire. Je n'aime pas les gens qui sont pessimistes. une fois que tu as la peur en toi, elle appelle d'autres peurs et ça te tétanise. Il faut être positif pour avoir les choses que tu souhaites.

Est-ce que ta vie ou ta carrière aurait été plus simple si tu avais été un homme ?
Oui, car les hommes n'ont pas de problèmes comme nous. On ne les insulte pas dans la rue, mais la femme doit prouver qu'elle est capable. L'homme n'a pas besoin de tout cela. Les hommes travaillent aussi, mais ils obtiennent plus de respect. Des fois j'aimerais bien savoir ce que ça fait. Mais seul Dieu sait pourquoi on est une femme, pourquoi un autre est un homme…

Marine ND est sur Noisey

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