Ne comptez pas sur Krikor et Ron Morelli pour succomber à la nostalgie
Photo - Arthur Naulot

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Ne comptez pas sur Krikor et Ron Morelli pour succomber à la nostalgie

Un entretien croisé entre le producteur parisien et le boss du label L.I.E.S., qui vient d'éditer son impeccable nouvel album, « Pacific Alley »

Que ce soit Kaaris/Future ou Gérard Depardieu/Andie Mc Dowell, les pactes transatlantiques ne se sont pas toujours faits ni dans la bonne humeur, ni pour les bonnes raisons. Tout le contraire de Pacific Alley, nouvel album du producteur parisien Krikor édité par le label L.I.E.S., né à New York mais dirigé aujourd'hui par son fondateur Ron Morelli depuis le 10e arrondissement de Paris. Une « Allée du Pacifique » tout en néons, trottoirs sales et synthés tordus, qui évoque aussi bien les vieux films de William Friedkin que les petits matins sur le Sunset Strip, quand le soleil se levait sur les flaques d'urine laissées durant la nuit par les membres de Mötley Crüe. Autant vous dire que non, vous n'en avez pas fini avec les années 80 - sauf qu'entre les mains de ces deux là, elles fleurent bon la saleté et la modernité. Entretien croisé.

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Noisey : J'ai été assez surpris par la note d'intention de ce disque : faire revivre une période fantasmée, la californie des 80's, telle qu'elle a été dépeinte au cinéma, à la télévision et sur les disques de l'époque. C'est lié à une période de ta vie en particulier, Krikor ?
Krikor : Oui, complètement. Quand j'étais ado, je suis parti en Californie. D'abord à San Diego avant de déménager à Los Angeles pour faire une école de musique qui n'a pas marché. J'ai cherché du travail mais sans succès puisque je n'avais pas de papiers, donc je suis rentré. Mais à cette époque et durant toute ma jeunesse, je regardais beaucoup de VHS, de films américains, dont je m'abreuvais. Manhunter en particulier [ excellent film de Michael Mann sorti en 1986 et connu en France sous le titre Le Sixième Sens] , qui a été un choc esthétique très marquant quand j'étais jeune. Quand j'ai commencé à produire les tracks de ce disque ce n'était pas prémédité. Et puis petit à petit, je me suis dit que j'allais représenter le côté humide et sale de la vie à L.A.

Pour pas mal de gens, L.I.E.S. incarne une certaine image de l'underground new yorkais. Ce disque, c'est une version L.I.E.S. de la Californie ?
Ron Morelli : Non je ne pense pas. Ce disque existe par lui même, sans rapport direct avec le label. Mais j'ai grandi avec cette obsession pour la Californie et ses étés sans fin. J'ai été ado à la fin des années 1980 et j'ai fait pas mal de skateboard donc, forcément, la Californie ça ressemblait un peu au paradis. Et L.A. est une ville empreinte de nostalgie, de tristesse, qui m'a toujours inspiré.

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Krikor : On a le même âge, donc on a grandi avec les mêmes films et les mêmes références.

Ron Morelli : Quand Krikor fait un clin d'oeil à cette époque, forcément on se comprend immédiatement.

Vous êtes nostalgiques ?
Krikor : Mon disque n'est pas un acte de nostalgie. Il sonne comme ça aussi à cause des instruments et du matériel que j'ai utilisé mais je ne suis pas quelqu'un de nostalgique, qui vit dans le culte du passé.

Ron Morelli : Il faut aller de l'avant. Je ne veux pas être ce gars qui vit dans le passé. Mais en même temps par exemple, je ne me retrouve pas dans la Trap, qui est le son du hip hop contemporain. Je ne vais pas le descendre en flèche, je n'ai pas toutes les clés pour le comprendre mais surtout, finalement, ça ne m'intéresse pas beaucoup. Mais je ne vais pas être ce mec qui dit « c'est de la merde », ce n'est juste pas pour moi. La nostalgie pour moi c'est une certaine idée d'une certaine époque et tu peux très bien t'en saisir pour faire avancer ta vision artistique. Après on ne va pas se mentir, les gens qui font vraiment dans la nouveauté ne se bousculent pas au portillon ces jours-ci…

James Ellroy écrit seulement sur la période entre Pearl Harbor et le Watergate car selon lui c'est la seule période déterminante dans l'histoire contemporaine…
Ron Morelli : Ce n'est pas faux car la technologie et le combat pour la liberté sont nées à cette période. Je comprends son point de vue. Mais tu veux que je te parle de trap music, je te préviens tout de suite, ça n'arrivera pas [ Rires].

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Krikor : C'est aussi le moment où il a vécu sa jeunesse, c'est forcément une période déterminante pour tous les artistes. Mais personnellement, je ne veux pas que ma musique s'arrête à une sorte de relecture de la personne que j'étais en grandissant. Je m'ennuie très vite et j'ai toujours besoin d'explorer de nouvelles choses. C'est pour ça aussi que j'ai fait des disques dans des styles souvent différents, même si ce n'est pas la meilleure stratégie commerciale [ Rires]. Mais ces influences initiales font partie de moi. Parfois elles s'effacent, mais jamais complètement.

Ron, ton disque Spit était très ancré dans le présent, avec ce titre inspiré par les prostituées de Belleville qui crachaient par terre. On n'est pas du tout dans le fantasme, comme sur le disque de Krikor…
Ron Morelli : Sur ce disque en particulier, j'étais dans quelque chose de très réel, qui accompagnait ce que je voyais tous les jours dans mon quartier. Mais heureusement tout cela n'est pas figé et ça peut changer à chaque disque ou projet.

Krikor : Tout ça n'est pas si réfléchi. Là je continue de bosser sur des projets beaucoup plus techno par exemple. Je ne conceptualise pas un disque avant d'aller en studio. La musique électronique est si vaste, et contient tellement de sous genres, que c'est un terrain d'expression illimité.

Vous vous sentez comment dans le milieu de la musique club, quand vous jouez en DJ notamment ?
Krikor : Personnellement je ne me réfrène pas, je joue ce que j'aime, point.

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Ron Morelli : Je me réfère toujours aux DJs originels, Ron Hardy ou Larry Levan, ou quelqu'un comme Tony Humphries qu'on entendait à la radio à NYC et qui pouvait jouer les B-52's ou « Acid Tracks » de Phuture dans le même temps. Pour moi, l'origine du deejaying est là, dans une vision aventureuse, qui décloisonne les styles. On parle beaucoup de musique électronique maintenant, mais je préfère le terme « dance music », parce que cette musique vient du disco. La plupart des gens qui vont dans les clubs « techno » n'y pigent rien au disco, mais tout vient de là. Que personne n'ait conscience de ça quand tu joues dans un hangar devant des milliers de gamins de 20 ans est une chose. Mais si tu es DJ, tu dois avoir cette culture là.

Vous vous ajustez aux demandes des programmateurs ?
Ron Morelli : C'est le boulot du programmateur de savoir qui il booke et pourquoi. Il doit connaître les gens qui viennent dans son club. Mais en tant que DJ, tu ne peux pas dire « fuck tout le monde, voilà ma vision des choses ». Tu dois être généreux, car ton boulot, au final, c'est de divertir les gens.

L.I.E.S. a construit une véritable communauté artistique. Qu'est-ce que le label apporte à ses artistes précisément ?
Ron Morelli : L.I.E.S. est une plateforme qui permet aux artistes de diffuser leur musique, leur vision des choses. Ils peuvent en faire ce qu'ils veulent : faire un disque techno, ambient ou ce qu'ils veulent. C'est ça la beauté de ce label.

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Comment marche le label, concrètement ?
Ron Morelli : Je fais tout tout seul. Quelqu'un m'aide un peu pour la paperasse. C'est beaucoup de travail mais je suis heureux de le faire.

Krikor : Ron est une véritable machine.

Des labels t'ont influencé ou donné envie de monter L.I.E.S. ?
Ron Morelli : Quand j'étais plus jeune, Def Jam était un label dont j'admirais l'identité. On parle bien sûr ici des années 80. Rick Rubin avait une véritable vision. La façon dont le hip hop est passé de la rue, des parcs et des clubs au mainstream était très impressionnante : regarde ce qu'il a fait avec les Beastie Boys ou LL Cool J. Le fait que Rubin bossait avec Slayer, ou que les Beastie aient été un groupe hardcore, qui partageait la scène avec Cro-Mags, c'était génial aussi. Et puis il y avait Public Enemy, un groupe immense pour moi. Ces deux univers existaient en parallèle. Les photos de Glen E Friedman m'ont beaucoup influencé aussi. Il trainait avec EPMD, Black Flag, prenait des photos de skate. C'était une époque où on lisait les remerciements dans les livrets des disques pour découvrir des groupes. C'est comme ça que je me suis mis à écouter Stetsasonic, qui était un groupe moins évident à connaître, parce qu'il avait été remercié par LL Cool J sur un album. Et c'était la même chose chez Dischord qui sortait Fugazi et Minor Threat, seulement de le musique en provenance de Washington DC. Les disques avaient et ont toujours valeur de document et c'est ce que j'aimais chez ces labels.

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Ce n'est plus le cas des labels aujourd'hui ?
Ron Morelli : La plupart du temps non, on a affaire à des gens qui piochent un peu partout et qui montent des labels qui n'ont pas de sens et qui ne racontent rien. Je ne juge personne mais tout cela manque clairement de profondeur pour moi.

Krikor : Les labels aujourd'hui n'ont plus vraiment de vision, il n'y a pas de quête de sens.

Ron Morelli : Prends l'exemple de Downwards [ label monté par Regis, initialement pour sortir les premiers morceaux de Surgeon], le label existait pour représenter le son de la techno de Birmingham, industriel, froid, dur. Et ce même si ça ne parlait à l'origine qu'à 15 personnes. Il y avait ce statement : « Ceci est notre vision, ceci est Birmingham ». Le label réunissait une communauté d'artistes locaux sur le plan visuel et sonore avec une vraie cohérence. Je ne retrouve pas ça chez les labels actuels. Je ne juge personne encore une fois. Tu peux sortir un morceau cool mais il faut penser à donner du sens à ce que tu fais. Et en grandissant avec les révolutions culturelles du punk et du hip hop, comment pourrais-je penser autrement ?

Ce que j'aime dans vos approches respectives c'est cette façon de continuer d'évoluer sans rechercher forcement l'approbation de vos pairs ou du public…
Krikor : Quand je fais de la musique, comme je te disais, je cherche surtout à tromper mon ennui. Je ne veux pas me répéter. C'est dur financièrement parfois, parce que les gens cherchent généralement une forme de confort quand ils suivent un artiste. Mais je ne saurais pas faire autrement.

Ron Morelli : Krikor est un gros travailleur en studio, un véritable technicien. Il peut faire beaucoup, très vite, et tout le monde n'en est pas capable. J'ai vu ce disque apparaître de manière très organique. Krikor m'a dit : « Tiens, écoute j'ai fait ces jams « . Et le temps passant je me suis dit : « Gardons les meilleures parties et faisons-en un disque. C'était très naturel.

Krikor : Quand j'étais ado, à l'époque à laquelle se réfère un peu ce disque, je n'avais pas du tout le fantasme de devenir musicien. J'étais plutôt obsédé par le son et la production. Je jouais de la basse à cette époque et tout ce que je savais c'est que je ne voulais pas jouer dans un groupe. Pour moi, jouer en groupe impliquait d'évoluer dans un contexte très fermé. Je ne voulais pas enchaîner les concerts, jouer le même live tous les soirs, dans une ville différente. Tu connais mon live, je ne fais jamais la même chose, c'est toujours de l'impro.

Et Krikor And The Dead Hillbillies, ce n'était pas un groupe ?
Krikor : Non, pas du tout, c'était un faux groupe, avec mon frangin sur la pochette mais c'était juste un délire visuel. Maintenant je fais gaffe avec mes pochettes, quoique celle là va peut-être induire les gens en erreur. Quand ce disque est sorti, les gens contactaient mon tourneur pour faire jouer « le groupe » et il leur répondait : « Bah non c'est un gars tout seul aux machines avec un ampli basse à fond derrière lui ». Tu n'imagines pas le nombre de concerts que je n'ai pas pu faire à cause de ça. Mais bon, un jour on a quand même fait un playback pour un défilé Chanel. Un pote m'a appelé pour faire jouer « le groupe » comme backing band de Lily Allen. C'était payé 1000 balles chacun et on a fait semblant de jouer de nos instruments. Mais c'est la première et la dernière fois que je me suis produit en groupe ! Adrien Durand est sur Noisey.