Photo de Daniele Giacometti/VICE News

J’ai été l’esclave sexuelle d’un cartel mexicain pendant sept ans

« Je veux parler, parce que les gens doivent savoir ce qu’il se passe à la frontière : des filles disparaissent. »

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août 23 2016, 11:45am

Photo de Daniele Giacometti/VICE News

Daniela se rappelle avoir eu les yeux bandés alors qu'on l'emmenait dans le désert, au nord du Mexique. Elle pensait qu'elle allait vers une mort certaine. Elle se souvient qu'on lui a dit de sortir du van, d'enlever son bandeau et d'ouvrir les yeux. Elle a alors suivi ceux qui l'avaient kidnappée. Armés, ils l'ont fait entrer dans une grande maison. Elle est descendue dans la cave où on l'a forcée à regarder une scène insoutenable.

Environ cinq jeunes femmes étaient attachées à des piliers. Autour d'elles, des hommes avaient payé pour les violer et les torturer, peut-être pour les tuer.

Daniela nous raconte son histoire en utilisant un pseudonyme. Elle a peut-être réussi à s'échapper, mais l'emprise de ses ravisseurs n'a pas entièrement disparu. Pendant sept ans elle a été une esclave sexuelle du cartel des Zetas puis du cartel du Golfe. L'année dernière elle a réussi à s'échapper et à retrouver sa famille au Nicaragua, là où son cauchemar a débuté.

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« J'ai vu beaucoup de gens mourir, mourir de manière effroyable », dit-elle en buvant un chocolat chaud accompagné d'une pizza, dans un café de Mexico. « Je veux parler, parce que les gens doivent savoir ce qu'il se passe à la frontière : des filles disparaissent, et beaucoup de filles se retrouvent dans des trafics sexuels au coeur des zones des narcos. »

Le bureau du procureur général mexicain s'est saisi du dossier de Daniela. Mais s'il avait fallu compter sur le gouvernement pour la sortir de là, Daniela serait sûrement toujours aux mains de ses ravisseurs.

D'après les chiffres du gouvernement, 20 203 hommes et 7 435 femmes étaient portées disparues au Mexique, à la fin de l'année dernière. C'est plus ou moins le même nombre qu'à l'arrivée d'Enrique Peña Nieto à la présidence en décembre 2012. Il promettait de faire plus pour mettre fin à l'horreur de ces disparitions liées aux cartels de la drogue. Cette promesse a été répétée après la disparition de 43 étudiants en septembre 2014, dans la ville d'Iguala. L'affaire avait fait réagir dans le monde entier.

Des groupes de défense des droits de l'homme, au Mexique et ailleurs, ont à plusieurs reprises demandé aux autorités d'en faire plus pour retrouver les disparus. Il y a quelques jours, 68 membres du Congrès des États-Unis ont écrit une lettre adressée au Secrétaire d'État John Kerry pour attirer l'attention sur « la crise des droits de l'homme au Mexique ». Le message commence par une référence aux disparus.

Ceux qui disparaissent sont rarement de retour pour raconter leur histoire. La raison de leur enlèvement varie, mais beaucoup sont kidnappés pour devenir des esclaves sexuels.

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Daniela a été surprise en apprenant la durée de son calvaire. Elle estimait avoir passé quatre ou cinq ans en captivité. Ses ravisseurs ont toujours fait en sorte qu'elle ne puisse savoir depuis combien de temps elle était captive.

« Parfois, quand j'étais avec un client, je comprenais quel mois ou quelle année on était, parce que cela venait comme ça dans la discussion. Mais s'ils m'entendaient poser une question, ils me battaient vraiment méchamment », se souvient-elle. « Il n'y avait pas de radio, pas de télévision, pas de journaux, rien. Je dormais dans l'une de leurs maisons, ils m'amenaient aux clients pour faire des choses horribles, ils prenaient l'argent, et puis ils me ramenaient pour dormir.

Tout a commencé à ses 22 ans. Elle avait du mal à nourrir son enfant et sa mère avec son travail de couturière dans une usine d'assemblage au Nicaragua.

On est alors en avril 2008. Le Nicaragua, à l'époque, était relativement à l'abri de la violence qui se déchaînait dans des parties du Mexique ou dans d'autres pays voisins de l'Amérique centrale. Daniela n'avait pas de raison de s'inquiéter quand elle a reçu une invitation pour un entretien. Entretien lors duquel on lui avait dit qu'une demande de prêt serait étudiée.

Les 15 jeunes femmes qui se sont rendues à cet entretien, non loin de la frontière avec le Honduras, ont toutes été kidnappées.

Des hommes équipés d'armes à feu ont pris leurs papiers d'identité. On a habillé les jeunes filles avec des jeans propres, des t-shirts et des casquettes de baseball blanches. On les a menacées de tuer leurs familles si elles ne suivaient pas les consignes qu'on leur donnait, tout en les conduisant au Honduras. Elles sont ensuite passées par le Guatemala, le Belize, avant d'arriver au Mexique.

Deux jours après le début du voyage, elles se sont arrêtées dans la ville de Comitán, dans l'État mexicain du Chiapas, au sud du pays. On les a mises dans un bordel sombre et sale. Lorsqu'elles faisaient preuve de manque d'expérience, on les battait explique Daniela. Deux semaines plus tard, le groupe repart vers le Nord. Daniela raconte qu'elle a été livrée en dernier à ses nouveaux propriétaires, à Nuevo Laredo. C'est à un jet de pierre du Texas, dans l'État du Tamaulipas. Ce n'est qu'à ce moment qu'elle a compris qu'elle était aux mains des Zetas.

Les Zetas ont été formés dans les années 1990, autour d'un noyau de déserteurs des forces spéciales. Ces hommes ont été recrutés par le cartel du Golfe, avec pour mission de protéger son leader de l'époque, Osiel Cárdenas. À l'époque où ils ont kidnappé Daniela, les Zetas étaient devenus une organisation criminelle connue pour sa violence envers ses ennemis, et pour le pouvoir qu'elle exerçait sur ceux qui vivaient dans les zones qu'elle contrôlait. Tamaulipas était la plus importante de ces zones.

Daniela a travaillé dans un club, le Danash, dans le centre de Nuevo Laredo. Elle y a rencontré un petit garçon de 12 ans, qu'elle considérait comme son petit frère.

Dans le club, elle devait danser, boire et consommer de la drogue avec les clients, mais aussi enchaîner six prestations sexuelles par soirée, dans des cabines du club. Le petit garçon faisait office de serveur, de messager, de guet et de DJ. Il était aussi loué à des clients — dont de nombreux touristes américains — qui voulaient avoir des relations sexuelles avec des enfants.

Daniela et le petit garçon discutaient en cachette. Ils rêvaient de liberté en s'aidant mutuellement.

Lorsque le petit garçon a eu des problèmes digestifs l'empêchant de travailler, les hommes du cartel l'ont emmené avec Daniela dans les montagnes, en dehors de la ville.

Ils ont alors donné un pistolet à Daniela, et lui ont ordonné de le tuer. Elle a refusé, alors ils ont tendu l'arme à l'adolescent et lui ont dit de la tuer. Il a également refusé. Les hommes du cartel l'ont alors pendu à un arbre et ont commencé à lui donner des coups de couteau. Ils ont fini par le tuer.

« Je n' ai plus jamais entendu parler de lui », dit Daniela.

Daniela a appris plus tard que cet ordre de tuer le petit garçon avait pour but de la tester, pour savoir si elle pourrait passer d'esclave sexuelle à « sicario » — un terme qui désigne les tueurs à gage. Puisqu'elle n'était pas faite pour ça, le cartel a décidé de la reconvertir dans le trafic de drogue. Il est fréquent que les esclaves sexuelles remplissent d'autres fonctions dans les organisations criminelles, lorsqu'elles vieillissent et rapportent moins d'argent à leurs ravisseurs.

Daniela explique que son nouveau travail l'a mise en relation avec des chefs de cartels. Certains noms sont connus des forces de l'ordre : Z-40, Metro 3 ou Catracho.

Elle a également rencontré un Zeta connu sous le nom de La Ardilla. Elle dit qu'elle se trouvait avec lui lorsqu'il a commandité le massacre de 72 migrants d'Amérique centrale en août 2010. Elle a déclaré aux autorités qu'il les avait tués pensant qu'il s'agissait de renforts pour ses ennemis.

Ce massacre est survenu alors que les cartels des Zetas et du Golfe se battaient, suite à leur scission.

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Daniela a vécu le début de cette guerre en tant qu'esclave/favorite d'un commandant des Zetas, surnommé El Viejón. Lorsqu'il a décidé de passer du côté du cartel du Golfe, elle a changé de camp avec lui.

Puisqu'elle était la propriété d'un boss du cartel, Daniela a été équipée d'une puce de localisation, insérée dans son pied. En revanche, ce statut particulier ne l'a pas empêchée d'être forcée à avoir des relations sexuelles avec des clients. En fait, les conditions se sont aggravées au bordel où elle travaillait, quand le Golfe en a pris le contrôle — malgré la réputation sanglante que traîne le cartel des Zetas.

Daniela raconte que les nouveaux chefs filmaient les clients dès le moment où ils entraient dans le bar. Les chambres étaient truffées de micros et de caméras.

On montrait également aux femmes des vidéos de torture et de meurtre visant celles qui étaient attrapées alors qu'elles essayaient de s'enfuir.

Devenir accro à la drogue pouvait aussi être un motif de disparition pour de bon. D'autres pouvaient être les victimes de clients qui payaient pour torturer et même tuer les femmes. Daniela affirme que ses ravisseurs lui ont montré une vidéo dans laquelle des hommes de main donnent des corps à manger à un lion enfermé dans une planque de la ville de Reynosa.

Un jour Daniela a eu pour ordre de surveiller un couple qui avait été kidnappé. « C'était la première fois que l'on me demandait de surveiller quelqu'un. Ils avaient l'air tellement triste. » Elle se souvient avoir pensé « bon, je suis déjà morte de toute façon, alors je les laisse partir. Je leur ai permis de s'échapper et de se cacher.

Cet acte de rébellion lui a valu d'être battue terriblement ,avant d'être envoyée à la campagne. Là, El Viejón est monté dans un tracteur et l'a menacée de lui rouler dessus. Il a changé d'avis et lui a demandé de passer des heures à genoux, devant des membres du cartel. On l'a ensuite jetée dans un van, avec rien à manger où à boire. Elle a failli en mourir.

Et puis, on l'a renvoyée dans le bordel.

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D'après le dernier rapport du gouvernement sur le trafic du sexe au Mexique — il date de 2014 — 47 groupes criminels sont impliqués dans cette activité. Les chefs se trouvent en Amérique centrale, au Mexique et aux États-Unis. Les bars et les clubs se trouvent autour de la frontière Nord du pays.

Daniela ne peut pas dire si les clients savaient qu'elle était une esclave. Mais elle pense que certains avaient des doutes. Parfois ils remarquaient ses bleus — même si elle n'était pas frappée au visage, et même si les cabines étaient sombres — mais ils détournaient le regard. Leur demander de l'aide, c'était hors de question explique-t-elle, bien qu'elle a pu essayer de leur faire comprendre son désespoir par le regard.

Daniela ne veut pas expliquer comment elle a réussi à s'enfuir, comment elle a réussi à enlever la puce de son pied, comment elle a pu trouver un refuge. Elle dit seulement que quelqu'un a risqué sa vie pour l'aider. « On m'a fait sortir de cet endroit, on a payé mon transport vers la ville de Mexico. » C'est tout ce qu'elle peut dire. « Si j'en dis plus, ils tueront cette personne, et je ne pourrai jamais me le pardonner. »

Elle a de bonnes raisons de s'inquiéter pour la vie de son bienfaiteur. La violence est toujours aussi forte à Tamaulipas, même après la fin de la guerre entre le Golfe et les Zetas. Désormais la guerre a laissé la place à une multitude de conflits entre différentes factions des deux cartels.

Daniela n'expliquera pas non plus comment elle s'est retrouvée devant des enquêteurs fédéraux à Mexico, pour raconter son histoire. Au début, on l'a renvoyée au Nicaragua, mais son cas a intéressé une ONG, Unidos contra la Trata, qui s'occupe du trafic du sexe.

Les membres de l'ONG l'ont persuadée d'entrer en contact avec un procureur spécialisé dans les crimes sexuels. Elle espère que l'enquête va conduire à des raids permettant de libérer des femmes qui sont toujours captives.

La famille de Daniela avait signalé sa disparition au Nicaragua. Ils ont également affiché des pancartes, ils sont passés à la télévision. Et puis ils se sont dit qu'elle était morte. Comme beaucoup des personnes d'Amérique centrale qui disparaissent au Mexique, elle n'a pas été portée au registre des disparus du pays.

Daniela se souvient de l'étonnement de sa mère lorsqu'elle l'a appelée au téléphone, depuis un commissariat de la capitale mexicaine. Elle a compris qu'il s'agissait de sa fille lorsque Daniela lui a parlé de la robe qu'elle lui avait faite pour ses 15 ans, une robe qui était trop longue.

« Ma fille, tu es en vie » lui a alors dit sa mère.

Alan Hernandez a participé à la rédaction de cet article.

Suivez Oscar Balderas et Alan Hernandez sur Twitter : @oscarbalmen et @alanpaste

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