Photos : "War is only half of the story"

Que reste-t-il à photographier quand la guerre est finie ?

La réponse avec Sara Terry, à la tête du projet Aftermath, qui encourage les photographes de guerre à documenter les situations post-conflits.

|
12 mars 2018, 9:50am

Photos : "War is only half of the story"

Toutes les photos sont extraites de War Is Only Half the Story.

Après que la presse internationale a tourné le dos à la Bosnie peu de temps après la fin de la guerre au profit de conflits qui attirent plus l’attention du public, la journaliste Sara Terry a décidé de s'intéresser aux reportages post-conflit. Elle a mis en place le projet Aftermath, qui vise à accorder des subventions annuelles aux photographes qui couvrent les effets de la guerre sur les populations.

Le nouveau livre de Sara, War Is Only Half the Story, réuni plus de dix ans de travail sur les situations post-conflit et vise à rappeler aux lecteurs que la fin de la guerre ne met pas fin au traumatisme, au danger et aux difficultés.

Photo : Refugees of Georgian Villages, de Natela Grigalashvili. Kaspi, Géorgie, 2005.

VICE : C’est votre séjour en Bosnie qui vous a donné envie de lancer le projet Aftermath. Que faisiez-vous là-bas ?
Sara Terry : J'ai commencé mon projet en Bosnie car j'étais vraiment en colère à cause d’un rapport que j’avais lu, qui disait que la communauté internationale commençait à en avoir « ras le bol de la Bosnie » et qu’il valait mieux s’intéresser à la prochaine crise – le Timor oriental à l’époque. C’est très obtus comme vision. C’est le reflet de la culture que nous développons. Depuis 18 ans, notre culture est axée sur les réseaux sociaux – elle est très superficielle. Les gens ont cru que cinq ans allaient suffire à se remettre du pire génocide que l’Europe ait connu depuis la Seconde Guerre mondiale.

Je pense qu'il est important de savoir ce qui se fait en notre nom dans le monde en termes de guerres. J'ai le sentiment que ce qui est plus important qu’une guerre, ce sont ses conséquences. Les conséquences nous permettent de redéfinir notre humanité. J'ai été impressionnée par les musulmans bosniaques que j'ai rencontrés – ils avaient subi un nettoyage ethnique et, pourtant, ils ne voulaient qu’une seule chose : retourner à l’endroit où ils avaient été expulsés par leurs voisins. Ça témoigne d’une étonnante qualité de l'esprit humain. C'est à ça que je voulais m’intéresser.

Les Lakotas célèbrent un mode de vie traditionnel tout au long de l'été par des danses du soleil, des pow-wows et des courses de chevaux. Photo : Surviving Wounded Knee de Danny Wilcox Frazier.

Comment le projet Aftermath est-il né ?
En Bosnie, j’ai participé à un atelier dispensé par le photographe Sam Abell – il nous a demandés quel impact on voulait que notre travail ait. J'avais reçu des prix et vu l’impact de mon travail en tant que journaliste, mais pas en tant que photographe.

Je me suis dit que ce serait génial que d'autres photographes s’intéressent aux conséquences de la guerre – que peut-être que mon travail pourrait servir de modèle. Donc j’ai décidé de lancer un programme de subvention pour les photographes qui s’intéressent aux conséquences d'un conflit. Je ne sais pas pourquoi j’ai cru que j’en serai capable — je n'avais pas d'argent, ni de soutien de la part de fondations – mais j’étais sûre de pouvoir le faire. C'était en 2003. Il m’a fallu quatre ans pour tout mettre en place. On a distribué nos premières subventions en 2007.

Cimetière Luis Lopez, comté de Socorro, Nouveau-Mexique. Luis Lopez est une ville située dans l’un des quatre comtés étudiés dans le cadre des conséquences des retombées radioactives de l'essai atomique Trinity de 1945 sur la santé. D’après ses habitants, des dizaines de personnes seraient mortes d’un cancer – la question est de savoir si ces décès sont liés à l’essai atomique. Selon une étude sur la santé publiée en 2017 par le Tularosa Basin Downwinders Consortium, les résidents vivant à moins de 240 kilomètres du site de Trinity affichent un taux de cancer bien plus élevé que dans les autres régions du Nouveau-Mexique. Photo : Acknowledgement of Danger de Nina Berman.

Cela fait plus de dix ans que vous travaillez dans ce domaine. Pensez-vous qu’aujourd’hui, les journalistes et les artistes cherchent à comprendre les choses plus en profondeur plutôt que de se contenter de couvrir la guerre ?
Je viens de la presse papier, donc je comprends le cycle des actualités. Mais je voulais défier ce cycle : « Pourquoi la mort, la destruction, la maladie et la famine seraient-elles les seules choses qui méritent d'être publiées ? » Je pense que les conséquences sont aussi importantes que les conflits, si ce n’est plus. La guerre en elle-même est bien sûr dangereuse – et j'ai beaucoup de respect pour mes collègues qui couvrent les conflits – mais il est facile de savoir ce qu’il faut photographier. Il y a des bombes, des tanks, des gens qui viennent de se faire tuer…

Je veux dire, outre le danger, c’est assez facile de photographier la guerre. Mais comment photographier ce qu’on ne peut pas nécessairement voir ? C'est pourquoi j'aime tant la poésie. La poésie est le fil narratif du livre. La poésie parle de ce que vous ne pouvez pas voir. L'une des plus belles choses que quelqu'un m'ait dites au sujet de mon travail en Bosnie, c’était : « Wow, vous avez dû passer beaucoup de temps à attendre le bon moment, n'est-ce pas ? Ce genre de choses n'arrive pas tous les jours ; il faut un certain temps pour voir comment la société civile se rétablit, comment elle fait face au chagrin.

Un épouvantail et son chien de garde surveillent le village de Bamut, qui était un bastion rebelle – le dernier village à tomber aux mains des forces russes. Le village entier a été rasé par l'armée russe. Bamut est proche de la frontière tchétchène avec l'Ingouchie, située à l'ouest de la Tchétchénie. Photo : Open See de Jim Goldberg

À votre avis, comment le projet Aftermath s’intègre-t-il dans le monde des actualités et des reportages ?
Nous cherchions avant tout à changer la façon dont les médias traitent les conflits. Nous voulions élargir le dialogue, comprendre les problèmes post-conflit et leur importance. Du point de vue historique, on dirait que le meilleur moyen d'attirer l’attention des gens est de les choquer. Je préfère m’intéresser au long terme – parce que les chocs à répétition, ça fatigue les gens.

Les médias pensent en termes de clics. Ça ne vaut pas pour tous – il y a du très bon journalisme en ce moment - mais en général, leur vision est un peu obtuse. J'ai constaté que les gens réagissent aussi à des articles plus engagés. Le projet Aftermath est une exception dans le monde des médias, mais je pense qu’il a eu un impact. Je vois beaucoup plus de reportages, et pas que des reportages faits pour les dix ans de tel ou tel événement. J’ai l’impression que les choses changent.

Dans un monde où l’on est saturé d’informations et prit d’assaut par les réseaux sociaux, il est important de rappeler aux gens ce que signifie être humain – et je pense que c’est à ça que sert le travail que nous effectuons sur les situations post-conflit.

Une démonstration à la SOFEX 2012, la plus grande foire aux armes du monde. Elle s'adresse exclusivement aux forces d'opérations spéciales et à la sécurité intérieure. Elle a lieu tous les deux ans à Amman, en Jordanie. 2012. Photo : United Colors of War de Luca Locatelli.

Loin de moi l’idée de hiérarchiser les cas auxquels vous vous êtes intéressés dans le cadre votre projet, mais y en a-t-il un qui se démarque de par sa capacité à captiver le public et à attirer l’attention sur les reportages post-conflit ?
Je dirais le Vietnam, mais je pense que, de manière générale, les guerres qui durent longtemps ont un impact immédiat sur nous ; elles attirent notre attention en raison de l'intérêt que leur portent des médias. Pour les Américains d'aujourd'hui, cela pourrait être l'Afghanistan, ou la guerre en Irak.

Lorsque Monika Bulaj a obtenu une subvention pour couvrir l'impact de la guerre en Afghanistan, un autre photographe lui a écrit : « Mais vous plaisantez, la guerre n’est pas finie ! » Je lui ai répondu que les conséquences d’une guerre sont visibles tout au long du conflit.

Lorenzo Cuxil et Felicita Oligaria devant la photo d'une victime tuée par l'armée guatémaltèque dans une ancienne base militaire de Comolapa, à 80 km à l'ouest de Guatemala. Photo : Reclaiming the Dead : Mass Graves in Guatemala, a Story Only Partially Told de Rodrigo Abd.

Je voulais vous poser des questions au sujet de votre travail au Rwanda – on dit souvent que c’est un idéal en termes de résolution de conflits. Comment le projet Aftermath a-t-il traité la question ?
Je savais que le Rwanda devait être compris dans le projet, car, souvent, les gens s’extasient : « Oh mon Dieu, regardez les Rwandais, regardez comment ils ont unifié le pays, ils ont réussi à pardonner. » Moi, je voulais montrer l’envers du décor.

En Occident, on aimait bien les Rwandais, parce qu’ils ont très vite recommencé à faire du commerce. Le Rwanda était connu comme étant un paradis commercial - Paul Kagame voulait rétablir l'économie, tout en essayant de résoudre un million d'affaires devant les tribunaux internationaux et les tribunaux de Gacaca. J'avais des amis, des expatriés rwandais, qui m'ont dit que les choses étaient très bizarres… il y a beaucoup de signes avant-coureurs. Kagame est devenu un dictateur. Il s’est débrouillé pour qu’il n’y ait plus de distinction entre Hutus et Tutsis – il n’y a que des Rwandais. La presse est devenue la porte-parole du gouvernement et les gens sont terrifiés.

Kwinanika Nigerian, 45 ans, Abiya Gil, 45 ans, et Nakambululo Torina, 30 ans, ont été violées par des soldats des Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR) alors qu'elles se rendaient aux champs, en 2011. Photo : Raped Lives de Gwenn Dubourthoumieu.

Le Rwanda est un avertissement, en termes de conséquences. Tito a maintenu la Yougoslavie unifiée après la Seconde Guerre mondiale grâce au slogan « unité et fraternité » – vous ne pouviez plus parler de votre origine ethnique – et quand il est mort, tout cela s'est effondré. C'est comme ça au Rwanda en ce moment : c'est littéralement contraire à la loi de parler à quelqu’un de son ethnie. C'est dangereux.

Bibi, Al Hussein, Mohamed et Akli font partie d'un groupe de musique rebelle fondé par le Mouvement nigérien pour la justice, un groupe militant touareg, pour diffuser leur message dans toute la région du Sahel. Nord du Niger, 2008. Photo : Sahel - The Dynamics of Dust de Rodrigo Abd.
Plus de VICE
Chaînes de VICE