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Culture

« L'Homme qui a surpris tout le monde », le film russe qui a failli ne jamais voir le jour

Réalisé par le couple de cinéastes russes Natasha Merkulova et Aleksey Chupov, ce long-métrage est un apologue malin abordant la question du genre dans une Sibérie pauvre et rude, et emmenant le spectateur au cœur d’une forêt mystique.

par Matthieu Foucher
14 Mars 2019, 12:13pm

©JHR Films

Avant de voir L’homme qui a surpris tout le monde, j’avais de sérieuses craintes. D’après le trailer, le pitch paraissait simple : Egor, garde forestier vivant en Sibérie, se voit diagnostiquer un cancer incurable et décide, dans les derniers mois de sa vie, de porter une robe. Un sujet sur lequel, soyons honnête, il est vite facile de dire de grosses conneries et de sortir un film bourré de stéréotypes paresseux ou de poncifs douteux.

Réalisé par le couple de cinéastes russes Natasha Merkulova et Aleksey Chupov, déjà à l’origine de la comédie satirique Intimnye mesta (Lieux intimes), prix du meilleur film du festival russe Kinotavr en 2013, L’homme qui a surpris tout le monde évite, pourtant, de nombreux pièges et vaut vraiment le détour. Car si le film, après visionnage, m’a semblé nettement plus subtil que ce que j’avais pu imaginer de prime abord, il m’est apparu plus fin encore après avoir échangé avec ses réalisateurs. Grave et contemplatif, plongeant le spectateur dans les profondeurs de la majestueuse taïga sibérienne, L’homme qui a surpris tout le monde est un apologue contemporain à l’atmosphère de conte, ouvert à l’interprétation. En attendant la sortie le 20 mars, j’ai discuté avec ses réalisateurs de la fabrication de ce film qui, dans un pays où la « propagande homosexuelle » auprès des mineurs est sévèrement réprimée, a failli ne jamais voir le jour, ainsi que de ses différentes lectures possibles.

VICE : Votre film est avant tout présenté comme traitant de la relation qu'ont les Russes avec la mort, ce qui m’a assez étonné. Ça m’intéresserait vraiment de savoir quels mots, vous, vous mettez dessus.
Aleksey Chupov : C’est en quelque sorte un western : un homme, un vrai, avec une arme à la main et qui n’a peur de rien, rencontre un adversaire face auquel ses armes ne peuvent rien : la mort. Il doit donc se rendre à ce duel désarmé, puisqu’aucun des outils dont il a l’habitude ne fonctionne dans ce cas précis.

Natasha Merkulova : C’est un film qui raconte jusqu’où on peut aller pour combattre la mort.

Pourquoi avoir choisi ce contexte très dur de la Sibérie ?
NM : Je suis de Sibérie. J’avais de nombreux souvenirs de ma jeunesse passée là-bas, et je me suis rendue compte que ces souvenirs étaient intéressants quand je commençais à les raconter : les gens faisaient les yeux ronds, me disaient que c’était unique alors que pour moi, tout ça semblait normal. Peu à peu, le scénario a commencé à se tisser à partir de ces souvenirs, et une partie importante de ma personne est rentrée dans le film.

AC : Pour préciser, Natasha a grandi dans un village similaire à celui du film, et la maison du film ressemble énormément à celle de son enfance.

Mais d’où est venue l’envie, dans un film qui raconte un combat contre la mort, d’introduire cette question du genre ?
NM : En fait, c’est une histoire que j’avais entendue...

AC : C’est une légende urbaine…

NM : On ne sait pas. On me l’a racontée comme une histoire vraie : un homme à qui on aurait diagnostiqué un cancer en phase terminale et qui aurait commencé à se maquiller pour essayer de tromper la mort. Là-bas, en Sibérie, c’était raconté comme une anecdote. Quinze ans plus tard, je l’ai racontée à Aleksey qui a dit « il faut écrire un scénario à partir de cette histoire », dont nous avons imaginé la fin puisque nous ne savions pas comment se terminait l’histoire de cette personne.

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©JHR Films

Ce qui interpelle, c’est le choix de ce personnage qui ne revendique aucune identité : on lui en impose une par le biais de l’injure, mais lui reste parfaitement silencieux...
NM : C’était écrit comme ça dès l’origine dans le scénario. A Venise, on nous a beaucoup posé la question : « Pourquoi est-ce qu’il se tait ? ». Au départ je me vexais, je ne voulais pas répondre, puis on s’est dit qu’il fallait expliquer pour les gens qui ne pouvaient pas comprendre spontanément. En Russie, il y a cette croyance que si tu fais un voeux et désires qu’il se réalise, alors il ne faut pas le dire. Mais on s’est rendu compte que c’est beaucoup plus universel que ça : on a retrouvé un conte d’Andersen, Les Cygnes Sauvages, où la soeur, pour sauver ses frères et les retransformer en humains, doit leur coudre et leur jeter des chemises sur les épaules, mais quand 200 fois les gens lui demandent ce qu’elle fait, elle ne répond pas. On croit donc que cette manière de ne pas révéler son voeu le plus intime est probablement très séculaire et inscrite dans nos inconscients à tous.


AC : C’est essentiel pour nous de ne pas déchiffrer le film, de ne pas le rendre univoque. Avec Natasha on s’amuse à compter lors des rencontres avec le public : aujourd’hui on en est à neuf versions de ce que ressent le personnage, et on ne récuse aucune de ces affirmations.

Ca peut sembler idiot comme question mais... pourquoi ce personnage qui ne revendique rien mais se contente juste d’être suscite autant de violences ?
NM : C’est très important ce que tu soulèves là. Pour moi, il y a la liberté d’expression, mais il existe un autre droit tout aussi important, c’est le droit au silence, le droit de ne pas se justifier d’être ce qu’on est. Et ça, ça n’est pas du tout accepté en Russie : quand tu ne réponds pas à une question qu’on te pose, c’est perçu comme de l’irrespect, on peut devenir très agressif avec toi. Ca me semble vital d’apprendre aux gens à respecter cette distance.

Il y a dans votre film une atmosphère de conte, notamment avec l’omniprésence de la forêt, ce territoire de liberté mais aussi un lieu dangereux, qui devient presque un personnage du film. Que symbolise cet espace ?
NM : Je suis heureuse que tu dises que c’est comme un personnage et que vous tu aies senti tout ça parce on a tourné ça près de Tver et pas du tout au lac Baïkal où je voulais au départ tourner cette partie, c’était assez dramatique. Il faut imaginer qu’au Baïkal, vous avez l’impression d’être sur la Lune : non seulement vous avez des espèces de no-man’s land de montagnes et de cratères comme sur la Lune, mais la forêt et la nature sont aussi totalement uniques là-bas, aussi rares que les îles Galapagos. Or, après que j’aie fantasmé cette forêt du Baïkal, on me met dans des espèces de buissons près de Tver et on me dit « tiens, voilà ta forêt mystique, vas-y, filme » [rires]. Je me suis dit : « comment mon dieu vais-je pouvoir tourner une forêt mystique là-dedans ? ». Et là, je dois remercier notre chef opérateur Mart Taniel qui a, de façon magique et mystique lui aussi, réussi à trouver un lopin de forêt où il y avait cette atmosphère mystique et cette mousse très étrange.

AC : Tu n’as toujours pas répondu à la question [rires].

NM : Et bien cette forêt, c’est l’espace intérieur du personnage, son inconscient. C’est là qu’il déambule, qu’il va rencontrer une chose et son contraire, c’est là qu’il meurt et ressuscite, d’une certaine manière.

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©JHR Films

Votre scénario est aussi très politique dans le contexte russe actuel. Est-ce que ce film a été particulièrement difficile à tourner ?
NM : On avait rencontré absolument tous les producteurs en espérant faire ce film, en participant à un pitching de projet dans le plus grand festival de cinéma russe à Kinotavr, où tous les producteurs de l’industrie sont présents. Ensuite, on les a tous rencontrés individuellement et tous nous on dit « on vous adore, le scénario est bien écrit mais non, cette histoire ne passera pas ». Puis un jour, on s’est dit qu’il y avait une productrice à qui on ne l’avait pas envoyé, c’était la dernière, Katia Filippova. Elle nous a répondu d’un coup « essayons d’entourlouper tout le monde et de faire passer le film ». Alors on a tenté cette aventure folle, essayé de trouver de l’argent pour un scénario dont personne aujourd'hui ne voudrait en Russie. Elle a été si forte qu’elle a réussi à trouver de l’argent au Ministère de la Culture russe. Puis, en ramassant par petites bribes des sous un peu partout, on a réussi à monter tout le projet et à finir le film.


AC : On avait tout de suite décidé avec Katia qu’on allait faire ce film en silence, c’est à dire ne pas faire comme font généralement les films russes qui pendant le tournage attirent déjà la presse. Là, on ne voulait surtout pas provoquer de réactions trop tôt autour du projet. Et dès qu’on a terminé le film, celui-ci s’est retrouvé à Venise, ce qui l’a protégé des réactions négatives des administrations russes. Mais on a quand même été très critiqués par les critiques russes : les conservateurs nous ont reproché de parler d’homophobie et de représenter la vie en Russie comme trop noire, trop désespérante. Et les libéraux nous ont dit eux que le thème de l’homophobie n’était pas assez traité [rires].

C’est incroyable que vous ayez touché de l’argent du Ministère de la Culture, compte tenu de la loi sur la « propagande homosexuelle » en vigueur en Russie. Vous avez subi des représailles ?
AC : La loi interdit la « propagande homosexuelle » auprès des mineurs mais le film est interdit aux moins de 18 ans. En Russie, à partir du moment où il y a des scènes de sexe, c’est moins de 18. Donc il n’y avait pas de problème légal, plutôt un problème de réputation : on soulève des thèmes dont beaucoup de gens considèrent qu’il ne faut pas les soulever, qu’ils sont contraires à la mentalité ou société russe, qu’ils ne les intéressent pas. Donc s’il y a un esclandre autour du film, ça ne peut pas tant poser de problème pour ce film-là que risquer d’empêcher les réalisateurs ou la productrice de toucher, à l’avenir, des subventions.

Ce serait envisageable pour une personne identifiée LGBT de faire un film de ce genre ?
NM : C’est difficile de répondre cette question telle qu’elle est posée parce qu’aujourd’hui en Russie, les personnes LGBT essaient, la plupart du temps, de ne surtout pas le faire savoir. Les gens se cachent. La question ne se pose donc pas tout à fait dans les mêmes termes que pour les sociétés occidentales. On les empêcherait de travailler et de vivre normalement, alors ils ne le montrent pas.

Même dans le cas d’un réalisateur ou d’une réalisatrice ?
NM : Oui, parce qu’on lui dirait qu’il fait ce film-là pour promouvoir sa communauté.

AC : Mais ça ne se jouerait pas au niveau légal. Ce ne serait que des décisions personnelles. Mais ces décisions personnelles feraient que la personne aurait beaucoup plus de mal à travailler, à faire ce qu’elle a envie, si elle affichait.

NM : D’ailleurs, les gens pensent peut-être que nous sommes un faux couple…

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