Le Brexit a-t-il ruiné la démocratie ?

Les partisans comme les opposants affirment parler au nom de la « démocratie ».

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04 mars 2019, 8:43am

Photo : Jake Lewis

Alors que la Grande-Bretagne s’installe sur la cuvette des toilettes, prête à se vider les intestins, le pantalon toujours en place, les Britanniques ont au moins la certitude que ce qui est sur le point d’arriver est démocratique. Car le pays a bien voté pour se chier dessus, n’est-ce pas ?

C’est très certainement ce que semble penser Theresa May. Ne pas réussir à quitter l’Union européenne serait un « abus de confiance catastrophique et impardonnable envers notre démocratie », a-t-elle écrit dans le Sunday Express, peu de temps avant le rejet de son accord par le Parlement britannique en janvier. Cette idée a été reprise par Michael Gove – secrétaire d'Etat à la Justice –, ainsi que par Vladimir Poutine, champion notoire de la démocratie. « Elle doit agir en fonction de la volonté du peuple, telle qu’exprimée par le référendum, a-t-il déclaré en décembre. Sinon, ce ne serait pas un référendum du tout : en refaire un parce que quelqu’un n’a pas apprécié le résultat du précédent, est-ce cela une démocratie ? »

De la même manière, Jon Trickett, porte-parole du parti travailliste, s’est montré réticent à l’idée de soutenir l’amendement Cooper, qui aurait obligé May à demander une extension de l’Article 50, plutôt que de se retirer du processus sans accord, et ce, sous prétexte que « cela aurait donné l’impression que nous essayons d’éliminer la décision précédente, c’est-à-dire celle d’adopter le Brexit ». Un certain nombre de députés du parti travailliste ont, plus tard, défié la décision des têtes du parti pour voter contre l’amendement pour cette même raison.

Ici, la démocratie est un problème de respect du résultat. En juin 2016, les citoyens britanniques ont voté, lors d’un référendum, en faveur de la sortie de l’Union européenne – et cette décision doit être respectée, malgré les conséquences. The Guardian a récemment cité un partisan du Brexit originaire de la ville de Crewe : « C’est terrible, mais je le veux toujours. »

« Le vote de 2016 était réellement ambigu quant aux conséquences d’un Brexit, et un nouveau vote permettrait de clarifier certains points »

Malheureusement, ce n’est pas aussi simple que cela. Oui, les Britanniques ont voté en faveur d’une sortie de l’Union européenne. Mais qu’est-ce que cela signifie, exactement ? Le vote de 2016 impliquait de quitter l’Union européenne, mais cela implique-t-il également de quitter le marché unique, de quitter l’union douanière ? Dan Hannan, haut responsable de la campagne pro-Brexit, a assuré, pendant le référendum, que ce ne serait pas le cas. Mais depuis l’annonce des résultats, de nombreux partisans du Brexit pensent que le grand public a en grande partie voté pour le contrôle de l’immigration et la liberté de « pouvoir négocier nos propres affaires commerciales. »

Puis il y a l’autre point de vue : à savoir qu’il serait bien plus démocratique de proposer un second référendum. C’est peu probable, mais l’idée présente tout de même un atout démocratique : le vote de 2016 était réellement ambigu quant aux conséquences d’un Brexit, et un nouveau vote permettrait de clarifier certains points.

En vérité, il semblerait qu’on puisse avoir recours à la démocratie pour contester n’importe quel élément du Brexit.

Un article récent du Jacobin avance, par exemple, que la seule chose véritablement démocratique à faire serait de partir. La Grande-Bretagne doit se saisir de cette opportunité historique pour se séparer de l’Union européenne – l’un des « principaux ennemis des politiques démocratiques, et donc des populations, dans le monde actuel ».

Allison Drew, professeure de sciences politiques, fait valoir que le résultat n’est même pas une garantie de « sortie », puisque la marge de victoire n’a pas été suffisante pour justifier un changement constitutionnel majeur – une simple majorité n’est souvent pas suffisante dans les référendums comme celui-ci. Le résultat du référendum de dévolution de l’Écosse de 1979 n’a, par exemple, jamais été mis en place parce qu’il y avait trop peu de votes. De plus, comme cela a été signalé plusieurs fois, la campagne en faveur du Brexit n’a pas été exécutée d’une manière très fair-play ou honnête.

Le Royaume-Uni n’est-il pas censé être une démocratie exemplaire ? Pourquoi donc ne pas laisser le Parlement régler tout cela ? Ça ne semble pas être possible. Le Parlement n’a pas l’air de pouvoir se décider sur quoi que ce soit de concret. Il ne peut même pas fonctionner assez longtemps sans s’autodétruire et organiser d’autres élections pour se sortir de l’impasse – la solution démocratique préconisée, pour des raisons évidentes, par les dirigeants travaillistes.

Il y a aussi de vives inquiétudes quant à ceux que le Parlement représente. Comme Adam Ramsay l’a souligné, la décision du Brexit vient principalement de l’Angleterre et non des autres nations du Royaume-Uni, dont les intérêts ont, comme toujours, été écartés.

À ce propos, il existe un argument démocratique en faveur du tristement célèbre « filet de secours ». En l’état actuel des choses, sortir de l’union douanière reviendrait à établir une frontière dure entre l’Irlande du Nord et la République d’Irlande, ce qui serait une violation des termes de l’accord du Vendredi saint. Cet accord a lui aussi été voté en 1998 à la suite de deux référendums (respectivement en Irlande du Nord et en République d’Irlande). Sommes-nous donc censés respecter uniquement le vote de 2016, et pas ceux-là ?

Peut-être que la solution réside en une plus grande démocratie. Un certain nombre de chiffres ont suggéré que la vraie solution au Brexit serait d’impliquer directement le public dans le processus. Yanis Varoufakis a proposé d’établir les résultats du Brexit à travers un « débat populaire », qui se réunirait en « assemblées régionales, débouchant ainsi sur une convention nationale ». Il a évoqué un « menu » d’options pour le Brexit, avant un second référendum qui aurait lieu en 2022. Gordon Brown, ex-Premier ministre, a appuyé l’idée.

C’est ce que l’on appelle souvent une « démocratie délibérative », dans laquelle les décisions doivent être précédées d’un examen précis et sincère. Cela n’a pas été le cas pour le référendum de 2016, et nous n’en avons pas vraiment vu la couleur depuis. Ce qui nous amène au cœur du problème : personne ne sait ce qui se passe autour du Brexit. Il est presque impossible de suivre tout le processus. Les responsables du Brexit montrent très peu de signes de compréhension de ce dernier, et il en va de même pour les médias. Tout ce qui touche au Brexit est un scoop, si bien que le moindre rebondissement est interminablement relaté dans des live blogs. Mais si on s’en détourne, ne serait-ce que pour quelques secondes, il devient presque impossible de rattraper ce qui se passe. Très peu d’opposants au Brexit semblent savoir ce qu’ils veulent en tirer. Le « No Deal » semble être devenu la solution adoptée par défaut, parce que l’infime partie de conservateurs qui le veulent est unifiée, alors que le reste du Parlement ne semble pas capable de se décider.

Le Brexit n’a jamais été une question de démocratie. C’est David Cameron qui en a dessiné les traits, de façon à résoudre un conflit interne au sein du parti conservateur, qui a fini par dégénérer. La vraie question, c’est de savoir si les conditions pour trouver une solution vraiment démocratique sont réunies.

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