La « mamajuana », élixir miracle à base de rhum et de pénis de tortue

Boisson nationale en République dominicaine, le mélange est notamment connu pour ses vertus aphrodisiaques et son petit goût de sangria.

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16 Avril 2019, 11:02am

En matière de « big dick energy », la tortue verte, la plus grande des tortues marines, est au-dessus de la mêlée. Il n’est pas rare d’observer certains spécimens avec des pénis de 30 cm. Même la très sérieuse revue Scientific American décrit les créatures comme « extrêmement bien dotée ».

Un don divin qui s’avère être aussi une putain de malédiction. Vous pouvez être certain qu’il y a quelqu’un dans le monde qui voit cette gigantesque bite de tortue comme une opportunité de se faire un max de thunes. C’est la jurisprudence « corne de rhinocéros » : couper un appendice et le vendre comme un remède miracle pour « rester fort » au pieu.

En République Dominicaine, le pénis de tortue marine a longtemps été considéré comme un des ingrédients principaux de la « boisson nationale » : la mamajuana, aussi connue sous le nom de « faiseuse de bébé » ou El Para Palo (le bâton dur). Ses (supposées) propriétés aphrodisiaques en ont fait le jus préféré d’une des légendes locales des années 1950 : le play-boy Porfirio Rubirosa – un homme qui, selon Truman Capote, avait au moins un truc en commun avec les tortues.

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Puerto Plata au nord du pays. Photo de l'auteur.

La bonne nouvelle pour les tortues dominicaines (et leurs amants) c’est que les pénis sont aujourd’hui beaucoup moins convoités. Depuis dix ans, une série de lois particulièrement strictes ont été votées dans la petite nation caribéenne contre la chasse des tortues de mer ou de rivière. Malgré ces initiatives, le bouche-à-oreille autour des « vertus » de la mamajuana a continué de faire son chemin.

« On l’appelle encore le ‘Viagra dominicain’ », raconte Daylonis Rodriguez, expert en mamajuana et guide touristique pour Puerto Plata Urban Adventures. À Vivonté Lounge, un bar situé à quelques encablures du front de mer de Puerto Plata sur la côte nord du pays, il sourit timidement tout en versant des shots d’une bouteille de mamajuana maison.

« C’est une légende, mais il y a probablement un petit fond de vérité. Sachant que c’est très bon pour la tension artérielle et que le pénis utilise la pression artérielle pour se gorger de sang quand il entre en érection. C’est de là que vient son surnom. Mais ce n’était pas fait pour ça à la base. »

Blindée d’antioxydants, la boisson ferait aussi beaucoup de bien au foie et aux reins. Un vieux dicton local dit : « Quelles que soient vos souffrances, la mamajuana s’en charge. »

En fait, la mamajuana serait bonne pour la santé sur bien des aspects. Boire un verre par jour boosterait le corps, donnerait de l’énergie, améliorerait la circulation du sang, décongestionnerait et chasserait les symptômes de la grippe. Blindée d’antioxydants, la mamajuana ferait aussi beaucoup de bien au foie et aux reins. Un vieux dicton local dit : « Quelles que soient vos souffrances, la mamajuana s’en charge. »

« Si vous croisez un Dominicain et que vous lui demandez son âge, vous allez être assez surpris par sa réponse. Ils ont souvent l’air beaucoup plus jeune qu’ils ne le sont », assure Rodriguez. « Boire de la mamajuana conserve. Si un ami à moi est malade, il prend un ou deux verres et se sent tout de suite bien mieux. »

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Daylonis Rodriguez, expert en mamajuana. Photo de l'auteur.

L’histoire de la mamajuana remonterait aux Tainos, les natifs de l’île d’Hispaniola – aujourd’hui Haïti et la République dominicaine. À l’origine, la boisson était préparée en mélangeant des herbes et des écorces d’arbre qui étaient supposées avoir des propriétés médicinales. Les ingrédients étaient bouillis puis servis sous forme de thé chaud. Seul souci, « comme tous les médicaments, ça avait un sale goût », raconte Rodriguez.

Pour changer la recette, il faut attendre l’arrivée de Christophe Colomb et ses caravelles en 1492. « C’est là qu’on a commencé à ajouter du vin et du rhum au mélange, pour en faire un alcool. La mamajuana est passée d’un breuvage purement médicinal au mélange que l’on connaît aujourd’hui », ajoute Rodriguez.

À domicile, les Dominicains ont souvent des quilles contenant des ingrédients qui ont 15-20 ans et probablement donné des centaines de cuvées de mamajuana en leur temps.

Alors qu’il est possible d’acheter une base de mamajuana déjà faite, la plupart des Dominicains préfèrent se charger du mélange. Les recettes varient, mais Rodriguez recommande la méthode suivante : prenez une bouteille en verre vide et remplissez-la de plantes : liane molle, cannelle, « chewstick » (gouania lupuloides), clou de girofle, pimenta racemosa, camomille, « west indian milkberry » (chiococa alba), polygale commun, bois de rose et agave.

Remplissez la bouteille avec du vin rouge puis laissez reposer pendant deux semaines. Le liquide peut ensuite être décanté et mélangé avec encore plus de vin rouge et du rhum ambré (trois portions de vin pour une portion de rhum), quelques cuillères de miel, encore un peu de cannelle et une gousse de vanille pour le goût.

Faites bien attention à garder les herbes et les écorces dans la bouteille originelle (une fois vidée de son liquide). Elles peuvent être utilisées pour produire de nouvelles fournées de mamajuana. À domicile, les Dominicains ont souvent des quilles contenant des ingrédients qui ont 15-20 ans et probablement donné des centaines de cuvées en leur temps.

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Un shot de mamajuana.

Le goût de la mamajuana varie de bouteille en bouteille. Les bars et les restaurants ont tendance à en servir une version bien plus alcoolisée – comme un digestif – et chargée en rhum, alors que celle faite maison est bien plus sucrée. « Les gens aiment bien personnaliser le mélange », précise Rodriguez. « On peut choisir le vin et le niveau de rhum que l’on veut mettre. »

Si la boisson n’est pas spécialement connue en dehors de l’île, en République Dominicaine, il y a des gens qui en boivent tous les jours. « Sur les onze millions de Dominicains que nous sommes, il y en a peut-être un qui vous dira qu’il n’aime pas ça », assure Rodriguez.

Et 11 millions de Dominicains ne peuvent avoir tort. Il est donc temps de tester la boisson. Rodriguez le sert à température ambiante, sans glaçons. Je trinque avec lui. La mamajuana a presque un goût de sangria, mais plus sucré.

Après quelques shots, je suis prêt à gober n'importe quelle histoire sur ses vertus aphrodisiaques. Mon sang coule plus librement dans mes veines. La mamajuana n’est peut-être pas l’élixir miracle vendu par les Dominicains, mais franchement, je suis juste content de ne pas avoir à bouffer du pénis de tortue.


Cet article a été préalablement publié sur MUNCHIES UK

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