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Sport

Public de Roland-Garros : mais pourquoi est-il aussi méchant ?

Huées, insultes et projectiles… L'armée de canotiers qui peuple les travées de la Porte d'Auteuil prend régulièrement en grippe certains joueurs. Parfois jusqu’à les faire craquer.

par Barthélémy Gaillard
25 Mai 2018, 4:27pm

À Roland-Garros, l’ocre de la terre battue a parfois l’odeur du sang. Celui des joueurs ou joueuses blessés par les invectives d’un public réputé impitoyable. Redouté par les stars du circuit, parfois inhibant pour les Français engagés et surtout incompris à l’étranger, le public de la Porte d’Auteuil - tout particulièrement celui du central et du Lenglen- est un peuple à part sur la planète tennis. Un peuple que beaucoup jugent barbare. En 2009, au terme de l’élimination de Rafael Nadal par Robin Soderling en huitièmes de finale, Toni, son oncle et entraîneur, avait salué à sa manière la performance des spectateurs qui avaient pourri son protégé pendant tout le match : « Il n'y a qu'un public plus mauvais que l'assistance française, c'est le public parisien. Il démontre toute l'idiotie d'un peuple qui se sent supérieur. »

« Ce public qui n’a aucune culture du sport » - Julien Benneteau, 62e joueur mondial

Toni Nadal n’est d’ailleurs pas le seul à le dire, puisque le quotidien anglais The Daily Telegraph a classé le central parmi les « publics les plus hostiles dans le monde du sport », évoquant une menace psychologique permanente qui planerait au-dessus des têtes des joueurs dès leur entrée sur le terrain. À Paris plus qu’ailleurs, les spectateurs jouent donc un rôle à part entière dans le déroulé des matches. Au point d’en arriver à des situations parfois extrêmes, comme l’année dernière, quand la joueuse Garbine Muguruza a fondu en larmes en conférence de presse après une défaite contre la Française Kristina Mladenovic au cours de laquelle elle avait été copieusement huée : « Le public a été un peu dur avec moi. Je comprends, mais il aurait parfois dû être un peu plus respectueux. Même pour le jeu ! Parce qu'on devait tout le temps s'arrêter de jouer pour que l'arbitre les calme. »

Le chauvinisme poussé à l’extrême, c’est le premier travers de l’armée de canotiers blancs qui peuplent les travées de Roland-Garros. Garbine Muguruza n’en a d’ailleurs pas été la seule victime. En demi-finale de l’édition 2015, le Suisse Stan Wawrinka avait passé près de 4 heures à encaisser les coups droits de Tsonga sous les sifflets du public avant de l’emporter. Un stoïcisme impressionnant, qui lui a valu le soutien de joueurs français comme Julien Benneteau. Le 62 e joueur mondial n’est d’ailleurs pas tendre avec le public parisien : « C’est incroyable ! Siffler Wawrinka est une honte ! Une honte ! Il a joué 3 h 45, en plein cagnard, face au meilleur joueur français. Il avait quinze mille personnes contre lui ! Et il n’a pas dit un mot pendant le match. Son une attitude a été irréprochable. Mais voilà, ce public qui n’a aucune culture du sport. »

Plus qu’un manque de culture, l’historien Patrick Clastres souligne l’émergence de plusieurs types de publics dans les gradins : « D'abord, on trouve les anciens passionnés du tennis, plus 'aristocratiques'. Ensuite, les licenciés, membres de la classe moyenne, qui sont venus en masse à partir des années 70. Ils représentent aujourd’hui la majorité du public et sont plus attachés à la qualité du jeu plus qu’au drapeau. Puis, viennent les invités des loges, qui vivent dans un monde à part, et la nouvelle génération. Eux sont passionnés par le côté duel du tennis, ils vont prendre parti, subvertir les vieux codes de retenue en vigueur dans les tribunes. J'ai par exemple eu l'occasion d'assister à un match entre Monfils et Robredo. À un moment donné, Robredo s’est tourné vers son clan et a crié « vamos ! ». Immédiatement, un spectateur a répondu « A la playa ! ». C'était impensable il y a quelques années. »

« On dirait un simple dames » - un anonyme distingué

Parfois très dur avec les étrangers, le public de la porte d’Auteuil peut se révéler tout aussi cruel avec les Français. Au rang des traumatisés de la furia des spectateurs, on retrouve ainsi Jean-François Caujolle, Français discret car jamais classé au-dessus de la 71 e place mondiale. L’histoire est tragique : il a carrément vu sa carrière s’éteindre sous les cris du public. C’était en 1980, dans un deuxième tour très disputé contre la star de l’époque, Jimmy Connors, qu’il avait vaincu à Monte-Carlo peu de temps avant. Ce jour-là, Caujolle a sorti un match de haute volée et remporté les deux premiers sets pour s’offrir une balle de match. Mais des décisions arbitrales litigieuses, et ses nerfs trop fragiles, l’ont fait sortir de ses gonds. Au point que le public, habituellement partisan du plus faible, s’est rangé derrière Connors, finalement vainqueur en cinq sets. La suite ? Une lente glissade vers les oubliettes du tennis mondial, que Caujolle a lui-même raconté : « En quelques semaines, j’ai subi plusieurs défaites de justesse qui m’ont miné le moral. Si la balle avait mieux tourné à ce moment-là, je grimpais dans le Top 20 mondial. » Deux ans plus tard, il s’est retiré des cours, laissant derrière lui la terre battue de Roland-Garros - et quelques regrets.

À la porte d’Auteuil, les joueurs ont toujours dû compter avec l’agressivité du public. Mais à des degrés différents selon les époques, comme en atteste le coup de gueule très distingué de Jean Borotra, membre des Mousquetaires, les vainqueurs de la Coupe Davis, en 1929 : « De nos jours, on n’interrompt plus guère un acteur, un artiste avant la fin de sa tirade ou de l’acte : pourquoi le spectateur du court central serait-il moins docile ? » Décédé en 1949, le « Basque bondissant » n’aurait pas apprécié la tournure prise par les événements après sa mort. Car décennie après décennie, le public a surenchéri dans son mépris des champions. Du gravier jeté au visage de Rod Laver en 1956, une bouteille de coca lancée sur Kim Warwick en 1978, puis, sommet culinaire, un œuf, qui rate de peu Martina Hingis en 2001… Régulièrement, des projectiles atterrissent sur le cours, en plein match. Plus piquant que le Coca et tout aussi puant qu’un œuf pourri, le public du Chatrier et du Lenglen s’est aussi distingué par ses reparties dignes d’un sketch de Tex. Ainsi, pour manifester son mécontentement devant le peu d’implication de Frasier et Brinchant lors d’un quart de finale de l’édition 1958, un spectateur inspiré avait lancé un très élégant « on dirait un simple dames ». Le genre de comportements qui peut faire péter un câble aux joueurs les plus nerveux, tel le fantasque Fabio Fognini, auteur d’un superbe doigt d’honneur adressé au public. Même les plus flegmatiques ont d’ailleurs eu leur moment de faiblesse : Roger Federer en personne s’est fendu d’un « Shut up » plein d’autorité en 2012.

Rendons tout de même justice au public parisien : sa haine de certains joueurs est parfois compensée par son amour pour d’autres. Lors de la finale Steffi Graff-Martina Hingis de 1999, on a vu le public soutenir la première contre la seconde, dont l’arrogance et les caprices avaient poussé les spectateurs à s’acharner. Résultat des courses, Hingis, 18 ans tout juste à l’époque, a fondu en larmes et a dû être évacuée du cours par sa mère sous les huées de la foule. Steffi Graff, malmenée dans les deux premiers sets, en a gardé une grande reconnaissance envers le public parisien. Même chose pour les deux chouchous du public Gustavo Kuerten et Michael Chang. Pour sa dernière Porte d’Auteuil en 2003, ce dernier avait sangloté au micro : « Je n'ai pleuré que deux fois dans ma carrière et à chaque fois c’était sur le Central de Roland-Garros. » Preuve qu’entre deux coups de sang, le public français peut parfois aussi tirer aux joueurs des larmes de gratitude et de joie.

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