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Illustration: Davy Khau 

Luttes des classes chez les poètes

Thomas Deslogis

Ce n’est pas parce qu’il ne représente que 0,3 % du marché du livre, que le milieu de la poésie est un havre de paix et de solidarité. Ce week-end, au Marché de la poésie, l'ambiance était franchement hardcore.

Illustration: Davy Khau 

On ne peut faire quartier plus bourgeois. Place Saint-Sulpice, en plein Saint-Germain des Près. C’est là que chaque année avant l’été, la plupart des éditeurs de poésie française se retrouvent cinq jours durant pour présenter leurs catalogues au public parisien qui, par on ne sait quel miracle, aurait été mis au courant de l’événement. Mais le Marché de la poésie est aussi et surtout l’occasion de se retrouver pour les vendeurs de vers, d’échanger les petites histoires de l’éditeur d’en face, et de philosopher sur la situation générale, que voici : poésie et théâtre compris représentent 0,3% de l’économie française du livre.

On ne fait quartier plus bourgeois et c’est pourtant bien là que la tranche de loin la plus pauvre de la littérature se donne rendez-vous depuis trente-six ans, au bord du cinquième arrondissement, Q. G de nombreuses maisons d’éditions et plus généralement de l’intelligentsia à la française. Et si l’on recule encore d’un arrondissement, on trouve les bureaux du Printemps des poètes, le fameux festival du mois de mars dont le rôle est de défendre la poésie auprès du grand public mais au discours et aux actions virulemment contestées par la quasi-totalité de la profession. À ce point que lors de l’inauguration de la précédente édition, en plein milieu des jardins du Ministère de la Culture, le comédien Jacques Bonnafé, récitateur de poèmes sur France Culture, a été exfiltré de la cérémonie pour avoir demandé, poing levé et en hurlant de toutes ses forces, où était donc la poésie dans cette inauguration célébrée par la Garde républicaine.

Marché de la poésie vs Printemps des poètes

Le Printemps, contrairement au Marché, c’est l’institution d’État - la bourgeoisie oppressante ricane-t-on même place Saint-Sulpice. Une structure « pyramidale au possible » qui appartient au passé, « aux années Jack Lang » et qui n’a d’autre objectif que de maintenir le modèle en place au lieu de le chambouler au rythme des inévitables évolutions sociétales nous dit-on, en ne voulant surtout pas être nommé, de peur que la foudre de celle qui chuchote à l’oreille des ministres s’abatte sur les petites chapelles d’éditeurs déjà au bord du gouffre. Certes, le Centre National du Livre (CNL) entretient le porte-monnaie du Printemps tout autant que du Marché. Mais le premier, et sa direction pilotée de plus en plus explicitement par le mastodonte Gallimard, alimente un tel élitisme de surface - à base de lyrisme et de vénération des arcs-en-ciel - que leur position officielle de défenseur numéro un de l’art poétique, n’est plus pris au sérieux par personne.

Dernière crasse en date : au deuxième jour du Marché des éditeurs, Sophie Nauleau, nouvelle présidente du Printemps (dont le compagnon, André Velter, a longtemps dirigé la collection poésie de Gallimard, avant de laisser sa place à Jean-Pierre Siméon, ancien président… du Printemps des poètes), s’est offert une double page d’entretien dans Le Figaro à la gloire de son festival, qui a pourtant lieu en mars, et de son dernier ouvrage, publié par Actes Sud, maison d’édition dirigée par Françoise Nyssen, l’actuelle ministre de la Culture. L’interview est signée Thierry Clermont, journaliste du Figaro Littéraire mais également poète, publié au Seuil, propriété de Gallimard.

Au Marché, on se fait passer les deux pages de provocation en l’accompagnant d’un mépris à peine surpris. Puis on se remet au travail. C’est-à-dire tenter de séduire le passant dont le regard a été attiré par telle ou telle couverture, lui expliquer que justement, ce poète-là, ce livre-là, est formidable. Il y a à peu près mille recueils publiés tous les ans en France. C’est trop, beaucoup trop, surtout quand on sait qu’une très grande majorité de ces ouvrages ne dépassent pas la centaine d’exemplaires vendus. Pour survivre, les maisons doivent faire le choix de la quantité tandis que la qualité, elle, se retourne dans sa tombe.

« Evidement que j’applaudissais, mais qu’est-ce que c’était mauvais ! » - un anonyme, dans le public

Un invité québécois, le poète et éditeur Jean-François Poupart (Poètes de brousse) dont la province relativement dynamique sur le plan poétique est mise à l’honneur le long de cette édition du Marché, explique que par chez lui ce ne sont pas plus de cent cinquante recueils qui sont publiés chaque année. Une limite imposée par les moyens du bord mais qui permet de dégager quelques têtes d’affiche qui sont lues jusque dans nos contrées. L’inverse est beaucoup moins vrai.

En aparté, Antonio Rodriguez, poète et créateur du Printemps de la poésie, événement récent qui se déroule en Suisse - et à ne pas confondre avec notre Printemps des poètes puisque l’idée même du festival est de tourner la poésie vers l’avenir et un nouveau public - confie même être estomaqué par le rayonnement absolument nul de la poésie contemporaine française à l’étranger, devenue la mauvaise élève d’un monde ultra-connecté qui attend autre chose que de sempiternelles élucubrations masturbatoires pleine de dédain pour les nouveaux canaux de diffusion et arc-boutée sur le graal supposé qu’est la récitation « faite par les poètes eux-mêmes et dont personne n’ose avouer qu’elle tombe presque systématiquement à plat. »

Mais comment en vouloir à Vincent Gimeno ou Yves Boudier, organisateurs vieillissants mais dévoués de ce Marché ? Oui, on s’emmerde très vite place Saint-Sulpice. Oui, les tables rondes censées ouvrir le débat sur les difficultés du genre poétique sont un amas d’écueils aux mille questions sans jamais l’ombre d’une réponse. Mais le fond du problème reste le même : la poésie française du XXIe siècle est, en général, une des plus mauvaises, des plus plates et des plus aveugles jamais offertes. « Nous marchons tous sur la même route / Mais personne ne connaît le chemin de l’autre », prix 2018 du Goncourt de la poésie. Autant dire la route, justement, est longue. De quoi mieux comprendre les 0,3 % de part de marché partagée avec le théâtre.

Mais cette médiocrité, on ne la souligne surtout pas. Ou presque. Au troquet du Marché ou au café de la Mairie, qui borde les installations, les différents acteurs de l’événement se retrouvent le temps d’un verre, assez pour faire siffler des oreilles. « Il est bien gentil mais son travail manque de relief » entend-on alors au hasard d’une soif passagère. Ou encore : « Évidemment que j’applaudissais, mais qu’est-ce que c’était mauvais ! ». C’est l’autre handicap majeur du genre. La plupart des éditeurs de poésie sont aussi et d’abord poètes, et non pas des entrepreneurs capables de sentir un marché en devenir plutôt que de se cantonner à l’art de la survie de sa petite chapelle.

« C’est la faute des médias si tout le monde se fout de la poésie »- refrain que l’on entend partout

Alors on médit sur l’autre avec qui on accusera plus tard, en chœur cette fois-ci, le grand capital. « C’est la faute aux médias si tout le monde se fout de la poésie » crache-t-on dans un micro. Pas à la poésie la plus chiante du monde, non, c’est la faute aux médias qui ne trouvent rien à en dire. Moment idéal pour constater que la question numérique, outre les ebooks, que l’enjeu des réseaux sociaux ou que l’actualité débordante ne seront jamais abordés. D’observer aussi, au passage, qu’il n’y a que des hommes et des femmes blancs Place Saint-Sulpice…

Le Marché s’achève. Rien de nouveau ne s’y est passé ou ne s’est dit par rapport à l’année précédente, ou à l’année d’avant. Le pendant supposément populaire de la poésie française a tout de même vu du monde passer, principalement des gens du milieu, plus nombreux que les badauds. Ce dimanche soir, plus au nord de la capitale et comme pour conclure ces cinq jours mortifères, se déroulera un drôle d’événement qui n’a pourtant rien à voir avec l’organisation du Marché : le Bordel de la poésie.

Dans un bar qui ressemble à une cave, de jeunes poètes déguisés en filles ou garçons de joie d’un autre temps y propose de vous susurrer leurs poèmes tandis que vous vous retrouvez plongé dans la pénombre d’une alcôve en pierre. Les vers y sont érotiques et malgré l’amateurisme ambiant, les muscles et l’esprit finissent par s’y détendre - la bière aidant. Entre autre performateur, la poète trentenaire Rim Battal, présente au Marché le jour mais soudainement moins habillée, vous demande de vous allonger avant de vous souffler à l’oreille : « Alt commande Q, ainsi nous faisions l’amour ». Faisons comme ça ! À côté, d’ailleurs, ça quasi-baise, dirait-on. Ça inspire, pour sûr.

Tout est nostalgie en ces lieux sombres mais au moins, on l’assume et on la vit à fond, sans hypocrisie, sans classes sociales plus virtuelles qu’autre chose, sans petites crasses dans le dos des semblables. On y fait revivre le meilleur des sensations primaires d’un temps où, à côté de ce qu’on imagine aujourd’hui naïvement être des joyeux bordels au burlesque littéraire, le Surréalisme révolutionnait les esprits.

Loin du Marché de la poésie que certains participants n’hésitent pas à décrire, en murmurant discrètement ainsi que de fausses prostituées poétiques, comme « un pur cimetière ». Enfin une raison de positiver. Qu’elle meurt donc cette poésie-là, pour qu’on puisse gueuler « vive la poésie ! » au lieu de ne plus la croiser que dans les caves d’un bar sans lumière.