Systèmes D

« Tu peux être autonome sur une demi-place de parking »

Corentin de Chatelperron, ingénieur de formation, a entrepris un tour du monde pour découvrir toutes les technologies naturelles qui existent afin de les rendre accessibles au plus grand nombre, via un site Internet.

par Louis Dabir
31 Juillet 2018, 8:13am

Photos : Laurent Sardi 

À 35 ans, Corentin de Chatelperron n’est pas un ingénieur comme les autres. Ses journées de travail ne se déroulent pas entre les murs d’une grande entreprise et il n’est pas conducteur de travaux sur un chantier. Il n’amasse pas non plus les euros sur son compte en banque tous les mois, lui qui confesse « avoir besoin de peu pour vivre ». Et malgré son nom à particule, il est encore moins un aristo qui passe ses journées dans sa gigantesque demeure familiale. Son truc à lui ce sont les low-tech, ces technologies issues de matériaux recyclés, répondant aux besoins de base, qu’il est possible de fabriquer n’importe où. Sortes de systèmes D principalement utilisés dans les pays en développement, les low-tech sont peu gourmandes en énergie et respectent l’environnement. Notre homme, à la dégaine d’aventurier avec ses cheveux légèrement ébouriffés, les déniche à travers le monde, au service du développement.

Tout a commencé au Bengladesh. Entre 2009 et 2013, Corentin y était bénévole pour une association qui a monté un chantier naval pour aider les pêcheurs locaux. Là-bas, il a un jour décidé de remplacer la fibre de verre, habituellement utilisée pour la construction des bateaux par de la fibre de jute, recyclable et donc plus écologique. Un premier prototype est né. Puis un second que Corentin a testé durant six mois dans les îles du Golfe du Bengale : « Pendant ce voyage, je me suis dit qu’il y avait des gens qui essayaient de répondre à leurs besoins de base, sans pour autant avoir toutes les connaissances. C’est là qu’est venue l’idée de regrouper les low-tech sur un site », précise le Breton de naissance. Qui a donc créé Low-Tech Lab, un site internet collaboratif de documentation « visant à diffuser et promouvoir les low-technologies » et, ainsi les rendre accessibles en ligne au plus grand nombre.

Pour alimenter le Low-Tech Lab, Corentin et ses collègues ont entrepris il y a deux ans et demi un tour du monde des low-tech à bord du Nomade des mers, un catamaran de 14 mètres de long, qui stationne actuellement au large de la Thaïlande. Corentin en est le capitaine et le seul des quatre membres de l’équipage à être toujours présent à bord. « Partout où il y a des problèmes de déforestation, de malnutrition, de pollution, il y a des gens qui inventent des solutions super ingénieuses, avec les moyens du bord, qui s’inscrivent dans une économie locale », précise l’intéressé, de passage en France pour quelques mois avant de repartir poursuivre son périple qui l’amènera dans un futur proche au Vietnam, puis aux Philippines avant de rallier le continent américain.

À chaque escale, il découvre de nouvelles low-tech et leurs inventeurs. Il les teste, tente de se les approprier pour ensuite publier leurs modes d’emploi sur le site du Low Tech Lab. Pêle-mêle : la culture de la spiruline à Madagascar, l’hydroponie au Cap Vert, un désalinisateur d’eau transformant l’eau de mer en eau douce au Maroc ou encore la transformation de plastique en carburant au Sri Lanka. « On essaie de trouver des technologies qui ont fait leurs preuves et qui servent à des gens », précise Corentin, véritable aventurier des temps modernes, la peau légèrement ambrée par les journées passées sur le pont du Nomade des mers.

Début 2018, il a décidé d’aller plus loin dans l’études des low-tech. Au large de la Thaïlande, il s’est installé sur une plateforme flottante en bambou, de 7 mètres de large et de 15 mètres de long. L’objectif ? Voir s’il est possible de combiner différentes low-tech « car elles ont été créées séparément dans des environnements différents », précise l’ingénieur qui a embarqué avec un élevage de grillons, de la spiruline, une éolienne fabriquée avec de la récup’ à Dakar au Sénégal et des panneaux solaires. Corentin a créé un écosystème de low-tech et, selon lui, l’expérience a été concluante : « Grâce à une pompe j’ai récupéré le CO2 émis par les grillons pour l’envoyer à la spiruine qui en a besoin pour grandir. Et à l’aide d’une autre pompe, j’ai envoyé l’oxygène rejetée par la spiruline vers des bactéries qui transforment l’ammoniaque de l’urine en nitrate, dont les plantes ont besoin. » Voilà pour l’explication que seuls les initiés pourront aisément comprendre.

Pour les quatre mois passés dans ce laboratoire sur mer, Corentin a seulement acheté des céréales pour les grillons et pour son apport en glucides et de l’huile pour les lipides. Mais « en gros, tu peux être autonome sur une demi-place de parking ». Avant de repartir en mer, Corentin de Chatelperron va retourner à Concarneau, siège de l’association Golfe of Bengale, à l’origine du projet, pour rechercher de nouvelles technologies à découvrir. Il sera ensuite temps de poursuivre sa grande entreprise de développement, qui fera d'ailleurs l'objet d'un documentaire de Laurent Sardi, diffusé dans quelques mois sur Arte.