Culture

On a visité la maison de Pierre Henry pour la toute dernière fois

À la fois studio d’enregistrement, atelier d’artiste, laboratoire d’idées et instrument à part entière, la maison de l'une des grandes figures de la musique concrète sera vidée dans les prochaines semaines et revendue à un promoteur immobilier.

par Marc-Aurèle Baly
07 Septembre 2018, 7:52am

Photos: Tom de Peyret pour Vice FR 

« Si on était à l’époque de Jack Lang, ça aurait sûrement été différent. La maison aurait pu être classée au patrimoine culturel. Mais là, apparemment, c’est trop tôt. » C’est avec ces mots qu’Isabelle Warnier, ancienne compagne et manager de Pierre Henry, décédé à l’été 2017, nous accueille dans « sa maison de sons » pour la toute dernière visite réservée à la presse, avant que les innombrables archives qui la composent soient ensuite envoyées à la BNF, et qu’une reconstitution partielle soit envisagée à la Philharmonie.

« Psyché Rock ? Une broutille »

Car c’est bien d’un double monument dont il s’agit. D’une part, l’œuvre colossale d'une des grandes figures de la musique concrète et électroacoustique (et, par bien des égards, de la musique électronique moderne), dont on mesure toujours encore aujourd’hui la portée et la signification. D’autre part, ce temple dans lequel nous nous trouvons, en cette fin d’été, cette petite maison du 12e arrondissement de Paris qui ne paie pas de mine à l’entrée mais qui réserve des trésors cachés lorsqu’on y pénètre : à la fois atelier d’artiste et studio, lieu de résidence et de concert, Pierre Henry y a vécu de 1971 jusqu’à sa mort en 2017. Simple locataire, sa maison est désormais rendue aux mains de promoteurs immobiliers par les pouvoirs publics, qui visiblement n’ont pas souhaité plus que ça mettre la main à la pâte – ou n’en ont pas eu les moyens, selon les différentes versions.

Pierre Henry est aujourd’hui principalement connu pour Messe Pour le temps présent, œuvre de commande réalisée pour le chorégraphe Maurice Béjart à la fin des années 60 (et re-popularisée bien des années plus tard pour le générique de Futurama) dont il ne s’est guère soucié ensuite (la qualifiant de « broutille »), ainsi que pour son image d’Epinal de vieux sage reclus et bienveillant. Alors qu’on oublie l’essentiel, ce qui fait le sel de son œuvre : la quête perpétuelle de sonorités nouvelles, avec comme fil conducteur l'idée que chaque bruit, chaque son, puissent potentiellement devenir un instrument de musique. Lui qui ne se considérait moins comme un compositeur que comme un chercheur en sons, aura passé sa vie à triturer ces derniers, les chercher, tout en étant le témoin indirect des révolutions esthétiques et progrès technologiques à l'œuvre qu'il aura contribué à façonner.

« Des gens s’enfermaient dans les toilettes »

C’est dans cette maison qu’il travailla sans relâche pendant plus de 40 ans, avec l’aide précieuse d’Isabelle Warnier donc, mais aussi de Bernadette Mangin, son assistante à plein temps qui se rappelle aujourd’hui ces années de méticulosité avec tendresse : « On était très organisés. Je prenais beaucoup, beaucoup de notes pour savoir où étaient les choses, d’ailleurs il y a des classeurs partout. Et puis si Pierre faisait un essai qui lui plaisait, il fallait pouvoir le refaire exactement pareil, avec les départs à la milliseconde près. Ce n’était pas toujours facile, mais j'ai adoré ça. On s’amusait beaucoup, tout de même. »

De même que d’autres grandes figures de la musique savante française comme Pierre Schaeffer (dont il fut un temps le complice) ou Pierre Boulez (qui, comme Henry, fut également élève d’Olivier Messiaen), la musique de Pierre Henry passait largement au-dessus de la tête du grand public (souvenons-nous du navrant « Couscous Boulez » sorti par Ruquier lors de la mort du fondateur de l'IRCAM), tout en la révolutionnant de l’intérieur, en se saisissant de l’avant-garde pour l’imprimer durablement dans les rétines des vulgarisateurs qui allaient suivre.

Mais avec lui, la donne était sensiblement différente, lui dont la musique dégageait un émerveillement d'enfant, lequel s’empare également de nous lorsqu’on visite les lieux. Au fond de la cour, la gigantesque sonothèque de l’ancien maitre des lieux abrite d’innombrables banques de son, glanées au fil des années, et rangées avec un soin diligent. Dans la maison, aux côtés des fameuses peintures concrètes sont rangées des instruments de fortune, pièces rapportées, circuits imprimés au mur, bobines, ainsi que le vestige d’un piano préparé.

Autant de pièces qui montrent que la maison a, avant tout, fait d’office d’instrument à part entière. Isabelle se souvient notamment de la fameuse tempête de 1999, lors de laquelle Pierre Henry se servit du paratonnerre pour capter les sons des éclairs et les faire passer à travers la maison - car évidemment, chaque pièce était sonorisée. Ce qui a poussé Henry à organiser quelques concerts particuliers. Au sous-sol, Isabelle indique : « Ici, le public s'installait pour tous les concerts. Chaque pièce avait 8 ou 10 hauts parleurs. Pierre diffusait de la musique dans l'ensemble de la maison depuis son studio au rez-de-chaussée, et les gens s'installaient ici. Ils se baladaient, ils changeaient de place. Sa chambre était un lieu privilégié, les gens aimaient bien s’installer sur son lit. Mais au bout d’un moment, il a arrêté de mettre des enceintes dans les toilettes, car parfois des gens s’enfermaient dedans. »

« Regarder un écran empêche l’écoute »

Outre d’autres savoureuses anecdotes du même acabit (comme l’installation d’enceintes dans les armoires de la cuisine), la visite de la maison de Pierre Henry permet de se rendre compte du passage du temps sur un lieu dont le devenir se fait inexorablement de plus en plus incertain. Véritable petit labyrinthe où s’amoncellent tout autant de bibelots que de vestiges du temps (avec notamment, sur les marches des escaliers, les photos des ancêtres de Pierre Henry), les coûts de rénovation (notamment pour accueillir des handicapés, norme désormais primordiale aux yeux des pouvoirs publics), auraient coûté une fortune. Mais on se rend compte également que le lieu offre une formidable photographie des époques qu'il aura traversées, ainsi qu’un sentiment étrange, l’impression d’être à la fois dans un caveau et une aire de jeu et d’expérimentation à la joliesse fragile.

Au rez-de-chaussée, dans le studio d’enregistrement au milieu duquel trônent la console et la table de mixage, Bernadette, qui « fait un peu de rangement » par là, se rappelle : « J’étais tout le temps à ses côtés. Au début, on était en tout analogique. Mais quand on a mélangé l'analogique et les D.A.T (pour Digital Audio Tape, soit l'ancêtre du numérique, NDLR), on faisait les montages, et ça pouvait prendre très, très longtemps. Pour certaines œuvres il y avait 9 magnétophones synchrones, donc il fallait synchroniser tous les sons, les choisir, trouver les bons magnétos, les bons synchronismes, et réécouter tout jusqu'à que Pierre soit tout à fait content. » Lorsqu’on l’interroge sur son rapport aux nouvelles technologies, ayant connu le passage de l’analogique au tout numérique, lui qui ne semblait pas réfractaire en soi, elle indique : « Pierre ne voulait pas entendre parler de ces logiciels qui synchronisent tout seul, car il ne voulait pas voir les ondes sur un écran. Il trouvait que ça le distrayait. Selon lui, le fait de voir le son détachait de l'écoute. »

Si Pierre Henry envisageait la musique d’une manière qui ne se fait plus, à la manière d'un artisan, son approche apparait aujourd’hui comme tout sauf obsolète. Aujourd'hui, un nombre toujours plus grandissant de musiciens électroniques ressent le besoin de se détacher des ordinateurs pour revenir vers quelque chose de l’ordre du toucher, ou montrent une volonté de plus en plus affichée de faire feu de tout bois. Grâce aux nouveaux apports technologiques, sampler un bruit de métro devient ainsi à la portée de tout le monde, et chacun de se réclamer de la musique concrète, consciemment ou non (coucou Jacques).

Pierre Henry le faisait juste avant les autres. Et lorsqu’on écoute « Tokyo 2002 » dans la cuisine, on se rend compte à quel point son œuvre radicale était percluse de trouées psychédéliques, faisant état d’un jusqu’au-boutisme sans faille. Le 31 octobre prochain, la Gaîté Lyrique consacrera d’ailleurs un évènement hommage à Pierre Henry, « Pierre Henry est vivant », près de 50 ans après sa monumentale performance de 26 heures d’affilée dans ces mêmes lieux, conclue par « L'apocalypse de Jean ». À ce moment-là, Bernadette et Isabelle auront déjà remis les clés du 32, rue de Toul à son nouveau propriétaire, mais gageons que la musique de Pierre Henry, elle, ne restera pas hors-sol.

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