Photo : Cros

« On m'a déjà demandé de graffer en mini-jupe, comme si c’était l’idée marketing du siècle»

Elles posent leurs blazes partout en France et secouent l'espace urbain. Rencontre avec ces graffeuses qui combattent les clichés.

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mai 4 2018, 8:56am

Photo : Cros

Dans le monde merveilleux des clichés, le graffiti serait un univers underground et contre-culturel réservé aux hommes qui, capuche sur la tête, poseraient leurs blazes sur les murs et les trains. L’ouvrage Graffeuses est là pour rappeler que les femmes aussi manient la bombe. Et même plutôt bien.

Elise Clerc et Audrey Derquenne, les auteures du livre, ont donc décidé de donner la parole à une quarantaine d’artistes, comme pour mieux déconstruire les idées reçues et montrer que la virtuosité des graffeuses n’est plus à démontrer. VICE donne la parole à quatre d’entre elles.

Викя aka Vica, 22 ans, Paris

Photo : kl152

« Je viens des Hauts-de-France, un endroit où il n’y a ni graffiti, ni street art, mais comme partout j’imagine, les jeunes écrivent leurs noms sur les murs, mais aussi ceux des gens qu’ils aiment ou qu’ils détestent. Un jour, j’ai eu envie d’écrire plus gros qu’eux, et avec plus d’esthétisme. Je ne comprenais pas que les murs de ma ville soient aussi tristes alors qu’à Lille ou Paris, ils sont colorés. Je ne savais pas dessiner mais je me suis dit que je pourrais mettre un peu de couleur dans tout ça.

J’ai fait ma première grosse expédition non loin de ma ville natale, dans un lieu que j’avais repéré depuis pas mal de temps. Nous sommes partis une nuit avec mon copain et nous avons peint tous les deux chacun notre tour, pendant que l’autre montait la garde. Ça c’est super bien passé, et une expédition qui se passe bien te donne inévitablement envie d’y retourner.

J’ai véritablement découvert le monde du graffiti quand je suis arrivée sur le terrain, c’est-à-dire après mon déménagement à Paris en 2015 et j’ai réellement été confrontée à d’autres graffeurs quand j’ai rencontré mon copain actuel. Certains ont été étonnés de me voir arriver et m’ont posé pas mal de questions. Je les comprends car je n’ai pas croisé beaucoup de filles. Pourtant, énormément de graffeurs rêveraient de faire ça avec leur copine. Comment l’expliquer ? Je pense que c’est la gent féminine elle-même qui fait un blocage. Ce n’est pas parce que tu fais du graffiti que tu ne peux pas être féminine. Les femmes ont des choses à apporter, elles se permettent beaucoup plus de choses que les mecs qui s’empêchent d’utiliser certaines couleurs, certaines formes, sous couvert d’une virilité intacte. Le graff me permet de me sentir libre. »

Bule / Candi, Toulouse, 36 ans

Photo : Bule

« Avant de commencer le graff, je faisais des tags sans blaze, revendicatifs. Il m’arrivait aussi de dessiner des lettrages sur papier. Quand je prenais le train pour aller à Toulouse, je regardais les graffs sur la voie ferrée et j’admirais l’encart « graffitti » du magazine Radical que ma sœur achetait. Le spray, sa rapidité d’exécution, et le fait de pouvoir écrire sur n’importe quel support, notamment dans la rue et en grand format, m’attiraient.

J’ai vu dans le graffiti un moyen d’expression artistique, original et unique. Et puis le côté hors-la-loi et revendicatif m’attirait c’est certain. J’ai donc décidé de me choisir un nom et de m’y mettre très sérieusement en 2000. J’ai commencé avec le blaze Bule puis, quelques années après j’ai changé pour Candi, car ça me permettait d’exploiter d’autres lettres. Depuis, j’alterne entre ces deux noms en fonction des envies et des périodes.

La toute première, c’était rien de fou. J’étais seule, et je suis allée taguer en ville la nuit avec des bombes. Je ne craignais pas grand-chose, il n’y avait pas autant de rondes de flics qu’aujourd’hui, et c’était dans une petite ville calme. J’avais fait des tags bien placés, qui ont été remarqués par les graffeurs du coin. Les tags sont restés plusieurs années et ça me faisait plaisir de passer devant et de les voir.

Quand j’ai débuté, il y avait déjà quelques filles qui avait ouvert la route même si nous n’étions pas nombreuses à faire du graffitti sérieusement. Aujourd’hui, le graff s’est vraiment démocratisé et beaucoup de femmes en font. Je pense que les mecs sont plutôt contents que des femmes soient avec eux, ça doit les changer de leur univers totalement masculin. Je n’ai d’ailleurs jamais eu de souci particulier avec les hommes. Peut-être qu’à mes débuts certains étaient sceptiques et attendaient que je fasse mes preuves, que je montre que ce n’était pas juste un effet de mode. Même si dans l’ensemble j’ai été bien accueillie, j’ai tout de même eu droit à mon lot de toyages – quand on barre ton blaze dans la rue – et de critiques de gens qui n’ont jamais assumé de me dire en face ce qu’ils me reprochaient. Je ne sais pas ce qui peut engendrer ce genre de comportements car dans le fond, être une femme ou un homme ne change pas la donne. Tu dois faire tes preuves si tu veux être pris au sérieux et ce n’est pas le sexe qui créé le style, ni qui définit l’art. »

Again, 20 ans, Région parisienne

Photo : Again

« Dans mon école, il y avait un mec qui taguait un peu partout. Je voulais découvrir son univers et j’ai très vite eu envie de faire la même chose. J’ai discuté avec lui et il m’a dit de me lancer alors que je pensais qu’avoir une bombe entre les mains était réservé aux hommes. Pour ma première sortie, je suis allée dans un entrepôt abandonné et j’ai adoré. Je me suis dit : « C’est ça qu’il faut que je fasse ». Depuis, je fais presque exclusivement de l’urbex dans des bâtiments laissés à l’abandon où on n’imagine pas voir un graff. On ne sait jamais ce qu’on va trouver, c’est assez excitant. J’ai continué à peindre, encore et encore, ce qui a donné naissance à mon blaze Again.

Même si je sens qu’ils me regardent différemment, je n’ai jamais eu de problèmes avec les graffeurs. Je sais m’affirmer et je veux qu’on m’accepte pour ma peinture. Mes potes n’hésitent pas à m’appeler « gros » ou « pote ». Parfois je me fais passer pour un mec sur les réseaux sociaux.

Le fait d’être une fille peut être avantageux avec les forces de l’ordre. Le regard des policiers change et la négociation est souvent plus simple qu’avec un homme. Pour preuve, je n’ai jamais fait de garde à vue. Une fois, un keuf est arrivé alors que je peignais dans un bâtiment abandonné. Il allait me taser jusqu’à ce qu’il se rende compte que j’étais une femme. On a parlé plus d’une heure dans une bonne ambiance, je lui ai expliqué ma démarche, mes dessins. »

Cros, 24 ans, Garches

Photo : Dune

« J’ai acheté mes premiers sprays à 15 ans et j’ai commencé à peindre des cartons dans ma chambre. Mais je suis très rapidement sortie voir ce qu’il se passait dehors. J’ai fait pas mal de vandale [graffiti illégal, ndlr] dans une démarche « egocentrip », avec un certain second degré. Je n’avais pas de démarche artistique particulière, je trouvais simplement intéressant de marquer mon passage dans une rue ou un quartier. C’est l’esprit du vrai graffiti ! J’ai eu ma dose de vandalisme, je crois que j’ai passé l’âge, mais lorsque je sors, j’ai toujours un marqueur dans la poche. Aujourd’hui, j’aspire à peindre sans créer de problèmes, en solo, tranquillement.

Les graffeurs ne sont pas surpris par la présence de femmes. Ils savent qu’on peut être aussi douées qu’eux. Étrangement, ils le reconnaissent assez vite. À mon sens, ils ne s’attaquent pas à la femme, mais à la graffeuse. J’ai été plutôt bien accueillie car je n’ai jamais été dans une démarche agressive. J’ai réussi à m’entourer, de près ou de loin, de certains incontournables du graff, notamment lors de ma période la plus vandale. Aujourd’hui j’assiste certains graffeurs sur leurs fresques et j’apprends encore plus avec eux.

C’est plutôt chez ceux qui font du business que j’entends des remarques étranges. Pas mal de personnes m’ont déjà demandé de peindre en mini-jupe, en talons aiguilles, voire en bikini, comme si c’était l’idée marketing du siècle. On m’a même proposé de venir faire des animations en soirée. On m’a mis une étiquette de meuf de la street parce que faire du graff rime avec Jack Daniel's et chichon, mais je n’y peux rien, les clichés sont partout.

Il y a un gros amalgame entre street art et graff alors que ça n’a rien à voir. Leur seul point commun c’est d’exister exclusivement dans la rue. Le street artiste est dans une démarche artistique alors que le graffeur est animé par l’espace urbain, il veut marquer son territoire ou son passage. Et puis le graffiti ne s’adresse à aucun public si ce n’est à ses acteurs. »

Graffeuses , Elise Clerc et Audrey Derquenne, Éditions Alternatives, 240 pages.

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