Quebec

L’histoire du Québec métissée méconnue

À la découverte du Québec des esclaves noirs avec le rappeur Webster.
9.6.17

Par une journée grise printanière dans le Vieux-Québec, je suis allée rencontrer un rappeur et quelques élèves du secondaire pour une visite guidée pas comme les autres.

Le rappeur, c'est Webster, de son vrai nom Aly Ndiaye. Originaire de Limoilou, il est chanteur, compositeur de textes engagés, animateur d'ateliers d'écriture et également guide touristique agréé. Les élèves, deux filles du secondaire accompagnées par la mère d'une d'entre elles, font un projet dans le cadre d'un cours d'histoire.

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Pendant les deux heures où l'on se promène dans le Vieux-Québec, Webster ne nous parle pas de Champlain, de Jeanne Mance ou de Monseigneur de Laval, mais des hommes et femmes pratiquement invisibles, des Noirs et des Autochtones, qui se sont occupés des travaux les plus ingrats de la colonie.

Le premier arrêt est la place D'Youville. « Marguerite d'Youville, la fondatrice des Sœurs Grises, avait des esclaves. Là, vous voyez le Palais Montcalm… eh bien, le général Montcalm avait des esclaves. On est au pied des fortifications; l'ingénieur des fortifications s'appelait Gaspard-Joseph Chaussegros de Léry et, vous l'aurez deviné, il avait des esclaves », raconte Webster.

Il souligne que l'esclavage au Québec n'a jamais atteint l'envergure de celui aux États-Unis ou dans les Antilles. Les grands bateaux négriers n'ont jamais remonté le fleuve Saint-Laurent. Entre le milieu des années 1600 et le début des années 1800, dit-il, les archives publiques font état de l'existence d'environ 4200 esclaves, comparés aux presque 4 millions aux États-Unis. Les trois quarts des esclaves québécois étaient autochtones, surtout de la lointaine vallée du Missouri. Les autres étaient noirs, pour la plupart originaires des Antilles ou de l'est des États-Unis.

« Au Québec, l'esclavage était moins une institution économique qu'une institution sociale, pour que certaines familles puissent montrer leur prestige. Donc, elles avaient des domestiques qui faisaient les ménages et les repas et qui pouvaient s'occuper des enfants, explique Webster. Les esclaves sont vus comme du bétail, au même titre qu'une vache, qu'un cochon, ou encore comme des meubles. On les vend, on les achète et on se les lègue. »

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Depuis deux ans, Webster propose des visites guidées pour expliquer aux touristes et aux passionnés d'histoire québécoise le parcours largement oublié des esclaves à Québec.

« Le rap touche une certaine partie de la population, et j'ai voulu pouvoir toucher encore plus de monde. Mes recherches sont devenues une chanson (Qc History X), la chanson est devenue une conférence, et la conférence est devenue cette visite guidée », explique-t-il.

Il s'est inspiré d'une visite à l'île de Gorée, au Sénégal, qui était autrefois un lieu de départ pour des esclaves en route vers les États-Unis. « J'ai fait plusieurs voyages là-bas, et il y a toujours des guides qui disent : "Viens, je vais te montrer d'où ils sont partis", raconte-t-il. En 2014, j'ai eu un flash et, en une nuit, le parcours de cette visite s'est dessiné dans ma tête. J'ai fait les cours pour avoir le permis de guide, et j'ai commencé en 2016. » Il s'est grandement appuyé sur Deux siècles d'esclavage au Québec de l'historien québécois Marcel Trudel. Le livre, publié en 1960, était le premier grand traitement historique de l'esclavage noir dans la province. « J'ai vraiment beaucoup de respect pour lui; comme il n'y avait pas d'autres ouvrages sur le sujet, il a dû filtrer les archives et les actes de naissance pour trouver les traces [des esclaves.] Mon but, maintenant, c'est de rendre ces connaissances publiques », dit Webster.

Il considère que son parcours d'artiste facilite son nouveau métier de vulgarisateur historique. « Mon travail d'artiste m'a appris comment travailler avec toutes sortes de personnes. J'informe des gens à travers mes chansons, je rappe parfois pendant mes conférences… tout se complète. »

Il raconte avec vivacité les parcours de quelques esclaves en particulier : le petit Olivier Lejeune arrivé à Québec en 1629, qui croyait que le baptême allait blanchir sa peau; le forçat antillais Mathieu Léveillé, amené de force à Québec par les autorités coloniales françaises pour exécuter des prisonniers condamnés et tombé en dépression au cœur de l'hiver; un servant navré sur le point d'être jeté à la rue sans compensation; un homme noir libre de plus de 70 ans qui constitue une milice pour s'opposer aux Américains pendant la guerre de 1812, déterminé à mourir libre.

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Il conclut en expliquant la fin inusitée de l'esclavage au Québec. En 1798, à Montréal, une esclave du nom de Charlotte s'est enfuie. Quand elle a été retrouvée, la famille qui l'avait achetée l'a amenée en cour, où un juge a constaté qu'il n'y avait aucune disposition dans le Code civil pour punir une telle offense. Avant que les grandes familles propriétaires d'esclaves puissent s'organiser pour faire adopter une telle loi, la grande majorité des esclaves sont partis dans la nature. Webster explique que leurs enfants se sont mariés avec des Québécois blancs ou avec des Autochtones; d'un point de vue génétique, ils laissent peu de traces dans la population québécoise aujourd'hui, mais leurs histoires continuent d'interpeller les passionnés d'histoire.

Webster reçoit plusieurs centaines de personnes par année, dont neuf sur dix sont des Québécois. « Les autres, ce sont le plus souvent des Afro-Américains. Ça leur permet de faire un autre lien entre l'expérience canadienne et l'expérience américaine; ils connaissent le chemin de fer clandestin [réseau des militants anti-esclavagistes qui hébergeaient et orientaient des esclaves américains en fuite], mais ils ne connaissent pas nécessairement notre propre histoire. »

Il fait les visites pour corriger ce qu'il considère comme une des erreurs fondatrices de l'historiographie québécoise. En 1845, François-Xavier Garneau, dans la première édition de son livre sur l'histoire du Canada, a écrit : « Nos ancêtres français n'ont pas cru bon d'importer des esclaves africains, afin de conserver la pureté de notre sang. »

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À l'instar des « grands-mères tabou » autochtones dont le rôle dans le métissage de la population québécoise a été souligné dans le film Québékoisie, les Noirs de Québec ont été effacés de l'histoire officielle écrite.

« Je veux que le monde comprenne que notre identité, au Québec, a toujours été plurielle, explique Webster. Dans le passé, on n'a pas toujours voulu voir cette diversité, mais je veux y mettre de la lumière. »

Webster, 37 ans, a grandi à Limoilou dans les années 1980, sa mère est québécoise et son père est d'origine sénégalaise. Lui et sa sœur, Marième, étaient souvent les seuls non-blancs dans leurs cours et ils n'ont jamais rien appris sur l'histoire des Noirs au Québec. « Les enseignants n'avaient pas les outils pour en parler », dit-il.

« Je suis québécois. Mon père, qui est né au Sénégal, est québécois, mais les gens nous demandent sans cesse d'où on vient! La couleur de ta peau ne te rend pas automatiquement étranger, mais c'est toujours le réflexe que les gens ont. Il faut que ça s'arrête, parce qu'il faut que les personnes de couleur et les personnes issues de l'immigration sentent qu'ils font partie de la société, qu'ils ne se sentent pas toujours "autre". Il y a un manque de diversité dans nos médias et dans nos cours d'histoire… Comment veux-tu que les gens se sentent intégrés s'ils n'ont pas l'impression de faire partie de l'histoire?

« On construit une maison brique par brique et on construit un corps cellule par cellule. Chaque personne qui connaît l'histoire, ça fait un de plus, poursuit l'artiste. Maintenant, quand un prof n'a pas les outils pour parler [de l'histoire des Noirs québécois], on envoie [les élèves] à moi. Face à tous ces débats sur l'immigration et l'islamophobie, ma façon de changer les mentalités est de parler de notre histoire partagée. »

Pour plus d'information ou pour contacter Webster au sujet des visites guidées, visitez son site internet.