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Là où l’argent ne dort jamais

Lauren Greenfield a documenté le quotidien des millionnaires de ce monde, ceux qui aspirent désespérément à le devenir – et ceux qui pâtissent de la richesse des autres.

par Julie Le Baron
26 Juin 2017, 4:00am

Toutes les photos sont de Lauren Greenfield/INSTITUTE

Photo d'ouverture : Lindsey lors de la fête nationale des États-Unis, trois jours après sa rhinoplastie. Calabasas, Californie, 1993. Dans son lycée, cinq de ses amis proches ont déjà eu recours à la chirurgie esthétique. © 2017 Lauren Greenfield/INSTITUTE

Lindsey a 18 ans et rêvait d'une rhinoplastie depuis le collège. Depuis qu'elle est passée à l'acte, elle estime que sa vie a changé pour le mieux, et explique que la plupart des jeunes de sa ville se font payer leurs opérations de chirurgie esthétique par leurs parents. Son histoire, recueillie par la photographe Lauren Greenfield, fait partie des centaines de témoignages qui composent le livre Generation Wealth. Publié le mois dernier aux éditions Phaidon, cet ouvrage compile 25 ans de travail sur notre obsession pour l'argent. De Los Angeles à Dubaï, en passant par l'Islande et la France, Greenfield est partie à la rencontre d'enfants de grands magnats de la presse, de célébrités éphémères, de personnes frappées de plein fouet par la crise économique de 2008 – parfois dans des maisons où l'on peut successivement croiser des domestiques, des tigres apprivoisés et des toilettes en or massif.

« Au cours de ce périple, j'ai parfois eu l'impression d'assister au déclin de la civilisation occidentale », écrit Greenfield dans la préface du livre. Chaque série de clichés est accompagnée d'entretiens avec ses sujets, lesquels révèlent effectivement une réalité bien moins reluisante que celles qu'ils acceptent de montrer face à l'objectif. Alors qu'elle était de passage à Paris, je me suis brièvement entretenue avec elle pour discuter de son temps passé à documenter le quotidien des millionnaires de ce monde, ceux qui aspirent désespérément à le devenir – et ceux qui pâtissent de la richesse des autres.

Limo Bob dans son bureau, Chicago, 2008. Bob possède une limousine de 30 mètres inscrite dans le livre Guiness des records comme étant la plus longue du monde. © 2017 Lauren Greenfield/INSTITUTE

VICE : Pour commencer, qu'est-ce qui vous a poussée à devenir photographe et à documenter notre rapport à la richesse ?
Lauren Greenfield : Je prends des photos depuis toujours, mais je ne pensais pas que cela deviendrait mon métier pour autant. Je ne songeais pas devenir artiste, honnêtement – j'étais persuadée que j'aurais une trajectoire très classique dans un domaine tel que les relations internationales ou le droit.

Mais après le lycée, j'ai étudié les sciences sociales à Harvard et j'ai constaté que je préférais intégrer un peu de pratique – par le biais de la photographie, notamment – à mes réflexions, plutôt que de me cantonner à la théorie. J'ai cherché à combiner les deux en faisant de l'anthropologie visuelle, ce qui m'a permis de voyager à travers le monde pendant un an. J'ai notamment passé un mois au Musée de l'Homme à Paris, en compagnie du réalisateur Jean Rouch, avant de faire un stage chez National Geographic. J'ai fait mon tout premier reportage au Chiapas, où j'ai réalisé que je ne comprenais pas parfaitement l'ensemble de ce que je photographiais – sans doute car je n'étais pas la personne la mieux placée pour raconter ce type d'histoires. C'est ce qui m'a finalement poussée à retourner à Los Angeles, la ville où j'ai grandi, pour documenter ma propre culture.

Le rappeur Tupac Shakur, 24 ans, et Suge Knight, 30 ans, cofondateur et PDG de Death Row Records, Las Vegas, 1995. Le mois précédent, Knight avait payé une caution pour faire libérer Tupac de prison, en échange d'un deal de trois albums. © 2017 Lauren Greenfield/INSTITUTE

Ce qui vous différencie de certains photographes – et qui est très flagrant dans Generation Wealth – c'est le fait que vous mettiez un point d'honneur à interviewer vos sujets en plus de les photographier.
C'est une chose très importante pour moi, et j'ai toujours tenu à le faire. Les photographies ne montrent que mon point de vue sur une personne en particulier, et je pense qu'il est important de le compléter avec les propos de mes sujets. Il me paraît essentiel de connaître leur vision du monde pour mieux les comprendre. Mon travail a tendance à porter un regard très critique sur la société, et le plus souvent, les personnes que je photographie sont encore plus critiques que moi envers le monde dans lequel elles évoluent. Si mes clichés paraissent relativement lisses, l'histoire qui se cache derrière contredit fréquemment les apparences. Ce sont des éléments qu'une légende, aussi étoffée soit-elle, peut difficilement résumer.

Par exemple, il y a cette image que j'ai choisie pour la couverture de mon livre Fast Forward. En la regardant, on peut se dire qu'on est en plein rêve californien, qu'elle représente de simples enfants riches en train de parader dans leur voiture de luxe. En réalité, la fille que l'on peut voir sur le siège passager, Mijanou, est loin d'être riche. Elle dit avoir eu énormément de mal à s'intégrer à Beverly Hills, avant de devenir populaire grâce à sa beauté. J'ai eu le même cas de figure avec Adam, un adolescent de 13 ans que j'ai photographié lors de sa bar-mitzvah à Hollywood. Sur les images, on le voit entouré de go-go danseuses, et il n'a pas l'air malheureux. Il m'a pourtant confié qu'il pensait que l'argent ne faisait que gâcher la vie des adolescents – y compris la sienne. J'ai besoin d'approfondir les histoires qui m'intéressent, et c'est aussi ce qui m'a poussée à faire de la vidéo.

Des adolescentes du lycée de Crenshaw sélectionnées par un magazine pour une séance photo, Californie, 2011. Elles ont pu louer une limousine pour se rendre à leur bal de promo avec leurs cavaliers respectifs, et se sont vues prêter des robes de créateurs et des bijoux – en plus d'être coiffées et maquillées par des stylistes qui travaillent habituellement pour des célébrités. © 2017 Lauren Greenfield/INSTITUTE

Justement, comment choisissez-vous le médium que vous allez exploiter quand vous traitez un sujet ?
La photographie a toujours été mon outil favori, car il permet énormément de libertés. Avec la vidéo, tout est plus compliqué. Il faut beaucoup de temps, beaucoup d'argent, ne serait-ce que pour obtenir la confiance de ses sujets. Quand j'ai réalisé le documentaire The Queen of Versailles, tout s'est enchaîné très naturellement. J'ai rencontré Jackie Siegel, et elle m'a dit qu'elle voulait faire construire la plus grande maison de toute l'Amérique. Quand j'ai découvert sa maison, le format vidéo s'est imposé de lui-même.

Vu que je viens de la photographie, je me suis rendu compte que j'étais très naïve quant à la manière de produire un bon film : je n'avais aucune histoire, juste une envie de filmer un sujet très visuel. C'est sans doute pour cette raison que j'ai eu autant de mal à obtenir des financements – tout le monde se contrefichait de voir des gens excessivement riches, ce qui peut se comprendre. J'ai quand même filmé les Siegel pendant un an et demi, avant qu'ils ne soient frappés de plein fouet par la crise et que le public se mette à ressentir plus d'empathie pour eux.

Vous dites avoir été très inspirée de votre propre expérience en tant qu'adolescente dans les milieux aisés de Los Angeles. Vous pouvez m'en dire un peu plus ?
Mes parents étaient très influencés par les années 1970 et m'ont placée dans une école très libre, hippie et alternative. Puis je suis arrivée en France, où j'ai atterri dans une école privée bien plus stricte. Quand je suis revenue à Los Angeles, je suis retournée en dans le privé, et c'est là que j'ai été exposée à un monde de richesse, très hollywoodien. C'était assez étrange de naviguer d'un monde à l'autre. Les lycéens menaient une vie placée sous le signe de l'excès, et grandissaient très vite en conséquence. Les filles devaient toujours être impeccables, tout le monde prenait énormément de cocaïne, et il y avait toujours ce fantasme étrange qui régnait autour des fêtes de Los Angeles. Je ne m'y sentais pas du tout à ma place. Ça me faisait même un peu peur.

Mais bon, à l'époque, j'essayais juste de m'intégrer du mieux que je pouvais, de porter les bons habits, de m'intégrer aux cliques populaires. Puis je me suis sentie bien plus à l'aise à l'université, quand je suis partie étudier sur la côte Est. Plus tard, je suis revenue pour essayer de comprendre pourquoi j'avais eu ce sentiment de décalage à l'époque – même si la plupart des adolescents ressentent tous la même chose à un moment ou un autre.

© 2017 Lauren Greenfield/INSTITUTE

Comment avez-vous commencé votre série sur l'aristocratie en France , qui a participé à lancer votre carrière ?
Quand j'étais en première, j'ai vécu parmi une famille d'aristocrates français. Je ne l'ai pas réalisé sur le coup, car ils semblaient plutôt issus de la classe moyenne. Au fil des mois, j'ai remarqué qu'ils faisaient quand même partie d'une élite, que les enfants participaient à des rallyes, prenaient des cours de danse, et gardaient les mêmes rituels sociaux que leurs parents. C'était très différent de Los Angeles, où je voyais beaucoup de gosses perdus, sans repères, sans aucune connaissance de leur parcours. En tant que fille de parents divorcés, j'étais assez fascinée par ce nouveau monde, il y avait quelque chose de rassurant là-dedans. En revanche, je sentais une vraie contradiction quant à nos valeurs – j'ai grandi dans un milieu très hippie, et ce côté élitiste allait à l'encontre de tout ce que je connaissais. J'étais intéressée par cette contradiction, et c'est ce qui m'a poussée à faire un reportage là-dessus.

© 2017 Lauren Greenfield/INSTITUTE

Pour en revenir à Generation Wealth, quelle est la plus grande difficulté auquel vous ayez été confrontée au cours de ce projet ? Vous dites avoir eu plusieurs fois l'impression d'assister au déclin de la civilisation occidentale.
Quand la crise est survenue, je me suis dit que tout le monde en tirerait une bonne leçon. Puis je suis allée en Chine et à Vegas, dans des clubs où des personnes dépensent 50 000 dollars par soirée en bouteilles de champagne – j'avais l'impression d'assister à la fin d'un empire, face à des gens qui font la fête sur le pont du Titanic en plein naufrage. C'est parfois difficile de voir des gens reproduire systématiquement les mêmes schémas. Mais je suis quand même optimiste, dans le sens où certaines personnes apprennent de leurs erreurs. C'est aussi pour ça que j'ai souhaité faire ce livre.

Il y a par exemple l'histoire de l'allemand Florian Homm, un banquier d'investissement qui présentait de nombreuses similitudes avec Gordon Gekko dans Wall Street. Il se faisait énormément d'argent et a fait souffrir beaucoup de gens, avant de réaliser qu'il poursuivait le mauvais Dieu. Après la crise, il dit avoir trouvé le sens de la vie, et son quotidien est désormais placé sous le signe de l'austérité et de la dévotion religieuse.

Vous avez d'ailleurs interviewé Oliver Stone sur Wall Street, qui vous a déclaré qu'il n'avait aucune envie que Gordon Gekko finisse par être érigé au rang de modèle – un peu comme l'a été Tony Montana du film Scarface. Votre livre se veut être une sorte de conte moral – comment parvenez-vous à ne pas glorifier ces personnes, justement ?
Quand on lit le livre, je ne vois pas comment quiconque pourrait penser que je cherche à glorifier ces personnes. La plupart de ces histoires sont incroyablement tristes, et je pense qu'il s'agit finalement d'un conte assez sombre. J'avais besoin d'attirer les gens avec un peu de doré, un peu de paillettes. J'essaie toujours d'avoir le contrôle sur mes histoires et la manière dont elles sont traitées. Avec ce livre, je n'ai pas eu ce problème – c'était ma chance d'être responsable de son contenu à 100 %, et je doute que les gens s'imaginent que l'argent est la clé du bonheur en le feuilletant.

Merci beaucoup Lauren.

« Generation Wealth » est disponible aux Éditions Phaïdon. Cliquez ici pour plus d'informations.