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Dans le monde sinistre des gens morts sur Facebook

Dédicaces, mots d'adieu et lamentations : plongée dans les limbes de l'Internet du deuil.

Sur Facebook, je me suis adressé à un ancien camarade de classe décédé en 2012. À la base, je souhaitais simplement savoir si un proche de feu ce jeune homme, nommé Kader, avait pris en main la gestion du compte à la suite de sa mort soudaine. Lorsque j'ai essayé, sans surprise, je n'ai pas eu de réponses. Cette expérience, plus que bizarre, fut pour moi indubitablement embarrassante. Et m'a amené à me poser quelques questions.

Kader et moi étions au collège ensemble. J'ai le souvenir d'un mec discret et nuancé, doté d'un humour assez fin, qualité rare à cet âge. Vous rajoutez à cela une bonne culture musicale et vous avez la définition d'un mec bien. Comme la plupart des amitiés adolescentes, elles s'évaporent avec le temps et Facebook demeurait il y a quelques années notre dernier lien de possible communication. C'est par hasard et via le réseau social que j'ai découvert sa mort, de bon matin.

En allumant mon Mac, une notification Facebook m'incitait à poster un message sur son mur, pour son anniversaire. Sauf que ce jour-là, à la place, j'ai découvert une palanquée de sinistres messages de condoléances.

Avec le recul je me dis que l'anniversaire est le seul jour de l'année où l'expression « réseau social » a du sens. Le reste du temps, bof. L'anniversaire a donc cette particularité de procurer un fort sentiment d'existence digitale à la faveur du lot de messages adressés par des amis à qui l'on ne parle pas le reste du temps. Ce temps fort de l'anniversaire fonctionne malheureusement aussi avec les profils de gens morts. J'en ai refait l'expérience récemment avec un autre « ami », décédé pour sa part en octobre 2015.

Là encore, rebelote. Son anniversaire en ce début d'année fut l'occasion pour ses proches de bombarder son profil de messages, de photos et même d'un montage vidéo. Plutôt attaché au respect de l'intimité et de la sphère privée, surtout quand il s'agit d'un sujet personnel comme la mort, cela m'a troublé. De fait, je me suis demandé si cette pratique était devenue commune parmi la population française. Et si oui, à quel degré ?

Psychologue spécialisée dans les usages numériques, Vanessa Lalo associe le profil d'un défunt resté actif à « une pierre tombale virtuelle ». Elle lie cette manière de commémorer le défunt online à une substitution à la véritable sépulture, « sachant que de moins en moins de gens sont enterrés ». Selon elle, la page Facebook fonctionne alors comme « une sorte d'autel numérique où viennent se recueillir temporairement les amis. » Facebook avait anticipé dès 2009 la question de la gestion de ses morts. Le réseau proposait alors un « mémorial numérique » destiné à la reconnaissance des profils de défunts comme membre à part entière de la plateforme. « Cela peut aider dans une certaine mesure à surmonter le deuil », déclare la psychologue.

C'est par exemple le cas de Nina, 28 ans, qui a créé une page spéciale après avoir perdu son frère en 2011. Ce dernier est décédé dans un tragique accident de la route. « J'ai créé cette page car mon frère avait plus d'amis que sur son compte personnel. Cela permet d'avoir un lieu d'expression pour un nombre plus important de gens. Ils peuvent raconter leur douleur, se souvenir de bons moments – ou juste dire un mot. » Comme Vanessa Lalo, Nina met en lumière le rapprochement possible entre la tombe en tant qu'espace de recueillement et le profil Facebook. « Mon frère ayant été incinéré, nous ne pouvons nous recueillir sur sa tombe. Certaines personnes n'osent pas rencontrer directement mes parents, de peur de les faire pleurer. Le côté impersonnel de Facebook facilite les choses et permet à mes parents de voir que personne n'oublie leur fils. »

Photo via Flickr.

Un petit test suffit pour se rendre compte que Nina n'est pas un cas isolé. Comme je le pressentais, cette manière de se recueillir online s'est largement démocratisée ces dernières années. Lorsque vous tapez « Nous ne t'oublierons pas » dans la barre de recherche Facebook, vous découvrez immédiatement un tas de groupes créés en hommage à Ludo, Thomas, Ahmed, Najema, etc. Souvent publics, ces groupes font office de pain béni pour les voyeurs de tous bords, excités à l'idée d'aller jeter un œil inquisiteur sur les échanges entre proches endeuillés. Il n'est pas non plus rare d'y croiser quelques jolis GIF bien tristes.

Pour Vanessa Lalo, on trouve à l'origine ces groupes des personnes pour qui « fermer le compte d'un proche décédé ou cesser d'alimenter son profil revient à tuer la personne une seconde fois ». En d'autres termes, il est nécessaire pour ces individus que la vie du défunt subsiste sous forme de 0 et de 1 quelque part sur Internet, sinon quoi ils auraient l'impression que plus rien ne reste du tout de leur frère, père, mère, sœur ou ami.

Si de nombreuses personnes ont le réflexe de la création d'une page dédiée à la mémoire du défunt, d'autres, faute de mots justes, tâtonnent. C'est le cas d'Arnaud, 40 ans, dont l'ex-copine est décédée en 2015 : « Je pense que si j'arrivais à écrire quelque chose sur sa page, ce serait accepter qu'elle soit partie. »

Selon ses dires, ce n'est pas faute d'avoir essayé. Il me dit pourtant qu'il n'a jamais réussi à trouver les mots justes ni suffisamment forts pour exprimer ce qu'il ressentait. Aussi, il est mal à l'aise avec l'idée que tous les utilisateurs puissent lire – et juger – ce qu'il ressent. « Je pense aussi que c'est une question de maturité. Plus tu es jeune plus tu as tendance à t'exposer. En vieillissant tu es plus sur la réserve », me confie-t-il.

Le web ayant complètement transformé notre rapport au temps et à l'espace, le défunt se retrouve dans un entre-deux bizarre, dans lequel celui-ci serait mort physiquement, tout en continuant à exister.

Cette réserve est partagée par Sophie, 30 ans. Pour sa part, elle refuse catégoriquement de publier des messages sur le mur d'un défunt. Elle me l'explique en revenant sur le risque d'un deuil pathologique, impossible à surmonter. « C'est d'abord une question de respect de la personne, me dit-elle. Car j'estime que la mort relève clairement de la vie privée. » De même, elle pense que cela altère le processus du deuil en lui-même. Elle invoque le fait de devoir se replonger nécessairement dans une histoire passée et parfois douloureuse. « Tu es obligée de lire des messages ou de regardant des photos qui te mettront le blues pendant plusieurs jours. »

Selon Sophie, il y a enfin une possibilité de confusion entre réseaux sociaux et réalité. « Faire vivre le compte d'un mort, c'est se faire croire ou faire croire aux autres qu'il est toujours en vie. À la rigueur, la seule chose positive que je verrais serait d'organiser une cagnotte pour les proches. »

Exemple de groupe Facebook dédié à la mémoire d'un proche. Ici, « Ludo ».

Même son de cloche du côté de Nicolas, 37 ans. « Derrière la page Facebook se cache une personnalité ; cela relève donc de l'intime », me dit-il. Pour lui, lire et écrire des témoignages sur la page d'un mort, c'est comme passer des coups de téléphone sur un numéro dont on sait que l'on va tomber sur le répondeur. Au début, il est possible de s'y accrocher, comme on peut s'attacher à l'odeur des fringues d'une personne qu'on aime et qui est partie. Mais ensuite, il est nécessaire de passer à autre chose.

« J'ai supprimé de mes amis un pote mort en octobre 2013, m'a-t-il dit. La simple idée de lire un post de type "Salut comment ça va ?" ou "On va boire une bière ?" me déprimait totalement. » Nicolas m'explique que de toute façon, le compte de son ami décédé n'était pas spécialement actif avant sa disparition, et qu'il n'a donc pas de quoi s'en vouloir outre mesure. Comme moi, il a très vite vu l'aspect profondément triste de ces tentatives de lien impossible avec des personnes décédées. « Finalement, c'est hyper glauque ces pages fantômes », me confie-t-il.

Pourquoi donc existent-ils autant de groupes en hommage à des défunts et comment expliquer que les gens se livrent sur le profil de personnes décédées ? Pour Vanessa Lalo, ces pratiques interrogent notre incapacité à supporter la mort et à laisser mourir ceux qu'on aime.

« Le morbide est omniprésent sur Internet. Et de part sa dématérialisation, Internet renvoie à un espace illimité rendant immortel. Il y a un côté zombie dans l'au-delà numérique », explique-t-elle. Comme le web a complètement transformé notre rapport au temps et à l'espace, pour elle le défunt se retrouve dans un entre-deux bizarre, dans lequel celui-ci serait mort physiquement, tout en continuant à exister. Elle rapproche cet état intermédiaire de la tendance actuelle à faire revivre les stars de la chanson en hologrammes. « L'immortalité véhiculée via le web suscite paradoxalement un besoin chez l'humain de compenser en remettant de la mort, du glauque. Si l'on remonte 15 ans en arrière, je ne pense pas que ça nous viendrait à l'esprit d'aller chercher des vidéos d'attentats sur YouTube », poursuit-elle.

Néanmoins, la psychologue trouve rassurant l'idée de pouvoir continuer à cliquer sur le mur de quelqu'un comme si la personne était encore là, et d'arrêter de cliquer quand on est prêt. « C'est rassurant dans le sens où il n'y a pas de rupture de lien ; la situation reste telle que vous l'avez connue. Le mur de la personne disparue bouge très peu. »

En France aujourd'hui, on estime qu'environ une trentaine de personnes meurt chaque jour sur Facebook. Si cela concerne un proche, vous pouvez désormais demander la suppression du compte avec certificat de décès à l'appui. Sinon, Facebook vous propose depuis 2015 de basculer le profil de la personne en véritable compte de commémoration sur lequel les amis pourront ensuite partager leurs souvenirs. Vous avez aussi la possibilité de désigner dès à présent un légataire, lequel deviendra administrateur de votre compte à compter de votre mort. Demain, c'est aujourd'hui en pire.

Flamen Keuj est sur Twitter.