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Pour la première fois, des scientifiques ont observé le cerveau humain sous LSD

Ils espèrent que cette étude permettra enfin d’ouvrir une ère de recherches sérieuses s'attachant à évaluer l’effet des psychotropes sur le cerveau humain.

par Victoria Turk
13 Avril 2016, 7:30am

Visual processing under placebo (left) and LSD (right) Image: Carhart-Harris et al

Chercheuse, politicienne et Comtesse de Wemyss, Amanda Feilding a fait une promesse à Albert Hofmann, le « père du LSD, » après l'avoir rencontré dans les années 1990 : elle mènerait des études scientifiques sur des sujets humains, avant son 100e anniversaire en 2006.

Une étude publiée ce lundi montre qu'elle a honoré sa promesse, avec quelques dix ans de retard. Pour la première fois, des chercheurs ont observé le cerveau humain sous LSD grâce à l'imagerie médicale.

Publiée dans PNAS, l'étude est le résultat de plusieurs années de travail pour les chercheurs du Collège Impérial de Londres, soutenu par la Fondation Beckley fondée par Feilding en 1998. Elle révèle quelques effets du LSD (lysergic acid diethylamide) sur le cerveau, et nous donne un aperçu de la façon dont les psychotropes pourraient nous informer sur la conscience, ou être utilisés comme outils thérapeutiques afin de traiter des troubles psychologiques comme la dépression et l'addiction.

L-R Robin Carhart-Harris, David Nutt, et Amanda Feilding. Image: Beckley Foundation

« C'est un jour très important pour nous, et pour la science britannique ; nous sommes les premiers à réaliser cela, c'est un peu comme si un rêve s'était réalisé, » explique le directeur scientifique Robin Carhart-Harris en présentant ses résultats auprès de Feilding et du co-directeur de recherche David Nutt, lors d'une cérémonie à la Royal Society.

Dans cette étude, les chercheurs ont donné aux 20 volontaires une injection de 75 microgrammes de LSD, une dose que Carhart-Harris décrit comme « moyenne, » avant de regarder l'activité de leur cerveau par IRMf et magnétoencéphalographie. Ils les ont également interrogés sur leurs sensations afin de traquer les corrélations entre les observations des sujets et leur activité cérébrale. L'expérience a ensuite été reproduite avec un placebo de solution saline.

Les volontaires avaient tous pris du LSD dans le passé. Ils avaient été sélectionnés après contrôle de leur santé mentale et physique afin de s'assurer qu'ils pourraient tolérer d'être immobilisés dans un IRM tout en étant sous acide. Une position susceptible de provoquer un état anxieux, voire une franche panique.

« Les acides sont des outils puissants qui peuvent nous permettent de mieux comprendre la nature de la conscience. »

Les chercheurs ont ainsi obtenu 15 bases de données, après avoir éliminé celles qui contenaient trop de bruit. Ils ont pu en tirer des informations susceptibles d'éclairer les mécanismes cérébraux, ainsi que deux aspects essentiels de l'expérience psychédélique : les hallucinations visuelles d'une part, et l'altération de la conscience d'autre part, ou plus précisément le phénomène que l'on connaît sous le nom de « dissolution de l'identité, » à savoir un effondrement du sentiment d'être au monde.

Carhart-Harris explique que les effets du LSD sur la conscience sont particulièrement intéressants. « C'est pour cette raison que les psychotropes, et le LSD en particulier, sont si spéciaux, » affirme-t-il. « Ils altèrent la conscience d'une manière à la fois fondamentale et extrêmement inhabituelle ; en cela, ce sont des outils puissants qui peuvent nous permettent de mieux comprendre la nature de la conscience. »

L'étude avance plusieurs pistes intéressantes. Dans les scans IRMf des sujets sous LSD, les chercheurs ont trouvé que la communication entre le gyrus parahippocampique et le cortex cingulaire postérieur (impliqué dans le sentiment du soi) était soudainement restreinte. « Ce système va, en quelque sorte, se disloquer ; et les fonctions qu'il supporte se désintègrent peu à peu, » explique Carhart-Harris. Plus important encore, la magnitude de cet effet est corrélée positivement avec le sentiment de dissolution de l'identité décrite par les sujets.

Dans cet article, les chercheurs ont comparé leurs résultats avec ceux d'études plus anciennes sur les psychotropes, comme la psilocybine. « Il est de plus en plus évident que les psychotropes réduisent l'intégrité et la stabilité des circuits neuronaux, tout en réduisant le degré de séparation qu'ils entretiennent entre eux ; cela signifie qu'ils induisent la désintégration des réseaux neuronaux, » expliquent-ils. Carhart-Harris explique que tandis que le cerveau dissout ses « compartiments » et devient plus « unifié » quand le sujet absorbe un psychotrope, il fonctionne de manière plus simple, et plus libre (il s'agit bien ici de vocabulaire métaphorique). Ses co-auteurs et lui caractérisent ce phénomène comme une « augmentation de l'entropie cérébrale. »

Quant aux hallucinations visuelles, les chercheurs ont observé qu'elles étaient corrélées à une augmentation du débit sanguin dans le cortex visuel et à une meilleure communication entre le cortex visuel et les autres zones du cerveau. « Nous avons également observé que l'ampleur de cet effet était corrélé avec la fantaisie des hallucinations décrites par les sujets, » déclare Carhart-Harris.

La connectivité fonctionnelle du cerveau au repos sous placebo et sous LSD. Image: Carhart-Harris et al

Évidemment, il faudra pouvoir reproduire ces résultats avant de les confirmer. Néanmoins, ils nous donnent des indices précieux sur le fonctionnement du cerveau et de la conscience. En montrant ce que le LSD fait au cerveau, ils encouragent également à développer la recherche sur les bénéfices thérapeutiques des psychotropes. Les chercheurs concluent d'ailleurs que les « effets entropiques » observés pourraient contribuer à prendre en charge des troubles mentaux où « le cerveau est si malade que ces processus deviennent automatiques, rigides. »

Aussi étonnant que les résultats de cette étude est le fait qu'elle n'ait jamais été menée auparavant. Depuis que le LSD est devenu illégal en 1966 aux Royaume-Uni, il est devenu très difficile d'utiliser des drogues dans la recherche scientifique. Le LSD est officiellement considéré comme une drogue ne possédant aucune application thérapeutique au Royaume-Uni, ce rend les autorisations éthiques et les licences nécessaires au lancement d'essais cliniques particulièrement difficiles à obtenir.

Le tabou qui entoure la recherche sur les drogues illégales affecte également les institutions de recherche, paralysant d'autant plus la recherche de financements. Il est même devenu difficile de se procurer les drogues nécessaires aux essais cliniques, car elles doivent respecter certains standards pour pouvoir être utilisées dans un cadre expérimental. Cela explique pourquoi cette étude a été partiellement financée par une campagne de crowdfunding.

David Nutt, connu pour ses critiques à l'encontre de la politique du Royaume-Uni en matière de drogues, affirme que cette étude « était l'une des choses les plus importantes qu'il ait réalisées de sa vie, et de loin. » Il est heureux de préciser que son licenciement, très médiatisé, de son poste de conseiller gouvernemental sur les drogues en 2009, lui a permis de contribuer à la recherche sur les psychotropes présentée par Feilding, et qui correspond parfaitement à ses propres idées.

« Je n'hésiterai pas à dire que nos découvertes sont aux neurosciences ce que la découverte du boson de Higgs fut à la physique. »

Pour sa part, Feilding affirme que cette étude est révolutionnaire. « Si ce n'était le tabou qui pèse sur le LSD, cela mériterait le Prix Nobel de médecine, » dit-elle.

Elle explique qu'elle a fait sa première expérience du LSD dans les années 1960, et que son but est de « réintégrer ces substances extraordinaires dans la société, pour qu'elle puisse en tirer tous les bénéfices de manière contrôlée et appropriée. »

Il reste évidemment de nombreuses questions en suspens, et les chercheurs travaillent déjà sur de nouveaux essais cliniques. Le plus important s'attachera à évaluer les effets de la psilocybine sur des patients dépressifs.

Il faut évidemment préciser que cette étude est d'une taille très faible, et n'a recruté que des bénévoles qui avaient déjà pris du LSD dans le passé, ce qui peut évidemment biaiser ses résultats. Carhart-Harris précise également qu'il est difficile de mesurer « la dissolution de l'identité » à l'aide de manière quantitative, puisqu'il s'agit d'un sentiment extrêmement subjectif.

Cependant, l'équipe espère que la publication de cette étude contribuera à stimuler la recherche sur le sujet. Ayant publié leurs résultat dans un journal réputé et les ayant présentés à la Royal Society, ils espèrent faire assez bonne impression pour attirer l'attention de d'autres institutions de recherche, et ainsi prouver que le développement de la recherche sur les psychotropes est dans l'intérêt de tous.

« Je pense que nous avons réalisé là quelque chose qui va transformer la biomédecine, » explique Nutt. « Je n'hésiterai pas à dire que nos découvertes sont aux neurosciences ce que la découverte du boson de Higgs fut à la physique. Nous savions depuis longtemps qu'il nous fallait notre boson de Higgs à nous pour pouvoir ouvrir la recherche sur les effets du LSD, mais cela nécessitait de prendre un gros risque en terme de réputation scientifique. »

« Maintenant que nous avons pris ce risque en montrant que les conséquences sur notre carrière étaient positives, j'espère que d'autres scientifiques nous emboiteront le pas. »

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