Du jujube au suppositoire : les bénéfices des produits du weed
Drogue

Du jujube au suppositoire : les bénéfices des produits du weed

Comment se médicamenter au cannabis, sans l’expertise des médecins.
19 avril 2017, 7:00pm

À la veille de la légalisation du pot et donc de la création d'un marché diversifié, VICE s'est intéressé à la science des produits dérivés du cannabis dont les effets seraient peu documentés. Légal ou pas, ce marché existe déjà et la demande pourrait être élevée lorsque la consommation à des fins récréatives sera permise, comme c'est arrivé au Colorado et à Washington.

Nous avons rencontré Shantal Arroyo, la copropriétaire de la Clinique la croix verte, un organisme qui s'affaire depuis 2014 à fournir des produits du cannabis aux patients qui en ont vraiment besoin.

Et quand on dit « vraiment besoin », c'est qu'il faut un vrai dossier médical pour avoir accès à leurs produits. À la Clinique, on offre ce qu'on considère comme de vrais remèdes à de vrais malades. Il n'est pas question de fournir du weed à quelques coquins qui se font signer un papier un peu bidon par un médecin 420- friendly.

Les limites de la prohibition

Dans son bureau de la rue Ontario, près du métro Frontenac, la copropriétaire m'étale ses produits et son savoir acquis au fil des ans. Mais je ne peux m'empêcher d'ouvrir avec la question plate : comment peut-on être sûr que ça fonctionne, alors que tout le monde dit qu'il n'y a pratiquement aucune recherche qui a été faite sur les produits du cannabis?

« J'ai un consortium d'à peu près 3000 recherches, me lance-t-elle en pointant son ordinateur portable. Des recherches, il y en a à la grandeur de la planète. Sauf que… ce ne sont pas des recherches légales, parce que ce n'est pas un produit qui est légal. Pour cette raison, les études ne sont pas validées. On tourne toujours autour du même problème : l'illégalité bloque tout avancement depuis 100 ans. »

Depuis que Shantal œuvre dans le milieu, elle a observé des effets positifs chez les patients souffrant de douleurs chroniques, de crampes menstruelles, d'arthrite, de migraines, d'eczéma. Si vous restez avec elle assez longtemps, elle peut même vous raconter des histoires fascinantes d'enfants sujets à de graves et constantes crises d'épilepsie, dont les parents ont tout essayé et pour qui la vie a changé du jour au lendemain lorsqu'ils ont intégré le cannabis aux traitements.

Elle est convaincue de l'efficacité du cannabis thérapeutique, même si les preuves ne sont souvent qu'anecdotiques.

« Combien de fois je me suis fait dire "ça, c'est anecdotique". Oui. OK. C'est anecdotique. Mais ça a marché. Si ça a marché pour une patiente de 13 ans atteinte d'épilepsie, c'est assez pour se pencher là-dessus. Ça va peut-être marcher pour 100 autres jeunes de son âge. C'est un point de départ pour aller faire des études qui vont valider tout ça. »

Pour déterminer quel produit donner à un patient, la Clinique la croix verte exige un dossier médical et établit son profil deux semaines durant, pour ensuite le conseiller le mieux possible. Depuis 2014, elle a réuni l'expertise de biologistes, nutritionnistes, herboristes, infirmières et poteux passionnés.

« On fait travailler ensemble des corps de métier qui ne l'auraient pas fait habituellement. Et c'est là que c'est le fun, parce qu'on comprend tellement de choses! » s'exclame-t-elle.

Voici certains constats faits au fil des consultations, en concentré.

Les produits topiques, comme les crèmes, sels de bain et huiles pour le corps

Shantal explique que les crèmes, huiles et onguents ont un effet anti-inflammatoire et antidouleur relaxant très recherché par les personnes qui souffrent de douleurs musculaires ou osseuses.

L'effet relaxant des produits topiques se trouve aussi dans les sels de bain. Shantal ajoute que l'eau chaude va dilater les pores de la peau, permettant au produit de pénétrer dans le système.

Puisque le cannabis n'est ainsi pas métabolisé par le foie, on obtient la détente, mais sans le buzz, assure-t-elle, il n'y aurait pas d'effet psychoactif sur le cerveau. De très nombreux récepteurs de cannabinoïdes se retrouvent dans le plus gros organe du corps, la peau. Ils captent le THC et le CBD, deux composants du cannabis aux effets différents. Le premier a plus d'effets psychoactifs, selon le Dr Didier Jutras-Aswad, il provoque l'euphorie, la relaxation et peut parfois être source d'anxiété, tandis que le CBD aura des effets moins délétères et pourra atténuer les effets du THC. Shantal ajoute que le CBD a des effets stimulants, contrairement au THC qui agit comme somnifère.

Les usages des crèmes sont multiples. « Tout ce qui est pour la peau, c'est super bon pour les cicatrices, ça calme beaucoup les rougeurs. Pour l'arthrite, c'est tellement efficace que le monde capote. J'en vends à la caisse. J'ai beaucoup de personnes âgées qui s'en mettent partout. »

Les savons qui contiennent du CBD sont bons pour le psoriasis, et les crèmes pour les lèvres sont « magiques » pour les feux sauvages et les lèvres gercées, témoigne-t-elle. « Des fois, les patients vont dire qu'ils vont le sentir; ils vont le mettre et au bout de 15, 20 minutes, ils sentent un petit boost d'énergie », rapporte-t-elle.

Elle a remarqué que certains effets diffèrent en fonction de l'endroit où sont appliqués certains produits. Par exemple, une crème à masser sur les tempes pour soulager les migraines peut faire somnoler les patients en à peine 20 minutes.

Ces usages multiples fascinent Shantal Arroyo, de par l'autosuffisance que l'usage médicinal de la plante de cannabis pourrait apporter au commun des mortels. « Si tu peux en faire pousser dans ta cour, tu n'achèteras plus jamais une aspirine de ta vie », martèle-t-elle.

Les bonbons et autres sucreries

Il est bon de savoir que tous les produits comestibles n'agissent pas de la même manière – ou, du moins, pas au même rythme. Les jujubes seraient particulièrement efficaces pour les gens qui ont de grosses douleurs, parce qu'ils sont métabolisés plus rapidement. L'acide citrique et la gélatine vont activer rapidement le THC, donc le patient ressentira les effets au bout de 20 à 30 minutes.

Un produit qui contient beaucoup de beurre, comme un biscuit, fait travailler le foie un peu plus fort et il faut plus de temps pour le métaboliser. Shantal estime un temps d'attente d'une à deux heures avant de ressentir un buzz, mais précise que tout varie selon la personne, la journée et ce qu'elle a mangé. Elle insiste sur le fait que les produits doivent être consommés à de toutes petites doses, ce que les consommateurs enthousiastes oublient trop souvent.

Elle note qu'il reste beaucoup à explorer du côté des produits, en donnant l'exemple d'une vieille recette égyptienne de pastilles au miel, qui se veut un remède contre la grippe, les rhumatismes et qui permet de mieux dormir. Il s'agit d'une recette passée de père en fils depuis 1000 ans, sur laquelle ils ont mis la main et qu'ils ont testée dans leur cuisine.

Ce qu'ils ont remarqué : pour le même dosage d'huile de cannabis employé dans la recette, on obtient un produit environ 10 fois plus fort. Ils ont découvert qu'en laissant la décoction de miel, d'huile et d'épices mijoter une douzaine d'heures, on transformait une des molécules dans le cannabis en CBN, ce qui aiderait au sommeil.

Elle précise que, comme le bonbon est sucé, il va directement dans les muqueuses, ce qui accélère son effet sur l'organisme.

Les autres produits

La variété de produits que nous présente la Clinique la croix verte est hallucinante. Les suppositoires peuvent paraître banals, mais leur efficacité médicinale semble très prometteuse. Shantal indique qu'en une quinzaine de minutes seulement, 80 % du médicament est absorbé dans le sang.

« Ça s'en va direct au cerveau et dans le système sanguin. Tu obtiens un soulagement général, mais tu n'as pas d'effets psychoactifs. C'est pour ça que le suppositoire est aussi important dans un procédé médicinal : tout d'un coup, t'es capable d'aller chercher des gros dosages de THC que tu ne serais pas capable de tolérer en ingestion », détaille-t-elle.

D'après elle, le suppositoire est extrêmement efficace contre l'eczéma : « C'est un miracle! Tu as une grosse crise d'eczéma, tu mets un suppositoire et le lendemain, tu n'as plus rien. Pour le zona, même chose. »

D'autres produits peuvent sembler plus étonnants, comme la gamme de biscuits pour chien au cannabis. J'en avais déjà croisé sur le web par le passé, et mon entourage immédiat avait aussitôt crié à la cruauté animale. Devant mon questionnement, Shantal pousse un soupir mi-amusé, mi-exaspéré.

« C'est au CBD, il n'y a pas de THC. Il y a des centaines de vétérinaires aux États-Unis qui utilisent tout ça. C'est bon pour l'anxiété de séparation, pour les aider à ne pas vomir en voiture, quand ils sont trop énervés. Ça calme les chiens qui mangent et déchirent tout dans la maison. Ça aide aussi pour l'arthrite chez les vieux chiens. »

Et maintenant, la suite des choses

Le projet de loi déposé la semaine dernière laisse encore de grandes zones floues quant à la légalisation du cannabis, mais cela n'empêche pas Shantal Arroyo d'imaginer un futur différent pour les consommateurs de produits divers.

« La troisième vague va être hallucinante, s'enthousiasme-t-elle, quand ça va être bien intégré dans le nightlife, dans le divertissement. Le spa, ça va être débile. Imagine le cinéma, les spas, les restos, les cocktails... »

Si elle se permet de rêver un instant, Shantal redescend sur Terre bien assez vite et en revient à ses inquiétudes pour les patients. Elle craint que le marché lucratif ne s'emballe trop rapidement et ne donne lieu qu'à des produits de moindre qualité. C'est pourquoi elle veut transmettre le plus de connaissances possible aux patients, pour qu'ils puissent un jour se soigner eux-mêmes.

« Il y a tellement d'arnaqueurs qu'il fallait des gens pour protéger ceux qui ont besoin des produit médicinaux. Une fois que les gens ont l'huile de cannabis sous la main, il peuvent se faire les trois quarts des produits qu'on offre », assure-t-elle.

Elle attend également de pied ferme que le cannabis soit légal pour enfin partager son expertise avec les médecins, avec qui elle ne peut réellement échanger pour l'instant. Ils craindraient la main de fer de l'Ordre des médecins, explique-t-on à la Clinique.

« Beaucoup de médecins sont très intéressés. Ils nous appellent, ils nous posent des questions, ils chuchotent quasiment. C'est épouvantable, parce qu'on a de l'information vraiment importante, et eux aussi, qu'on pourrait se partager… Si on pouvait se parler… Mais ça va venir. Dans les prochains mois », conclut-elle avec un sourire.