Sports

Le Français qui a participé au marathon de Pyongyang

En 2014, Camille a participé à la 27e édition de l'épreuve nord-coréenne qui, pour la première fois, était ouverte aux amateurs étrangers. Témoignage.
19 octobre 2016, 3:20pm

Cet article a initialement été publié sur VICE

Alors que je venais tout juste de décrocher un stage dans une agence de voyage de Shanghai, mes futurs patrons m'ont proposé de partir quatre jours en Corée du Nord pour participer à la 27ème édition du marathon de Pyongyang. Personnellement, j'ai toujours détesté courir et je n'avais jamais pris part à un tel événement sportif, mais la seule perspective de visiter une dictature en guerre avec la moitié du monde a suffi à me convaincre de prendre mes billets.

Dès le lendemain, j'ai confirmé à mes supérieurs que je voulais venir en Corée. Mon patron m'a ajouté aux échanges de mails avec une des agences de voyage partenaires. J'ai fourni une photocopie de mon passeport et rempli un document avec des informations basiques pour la création d'un visa. J'étais un peu dans le doute, car les mails en question n'étaient pas très précis et j'ai dû payer le voyage en effectuant un transfert sur un compte personnel d'une banque chinoise. De plus, il fallait rester très évasif sur l'intitulé du transfert pour que celui-ci ne soit pas annulé ou qu'il n'éveille pas les soupçons. C'est seulement au moment où je me suis retrouvé à la gare de Dandong – à la frontière sino-coréenne – et que j'ai rencontré notre guide que j'ai compris que ce voyage n'était pas une arnaque.

C'était la première fois que le marathon de Pyongyang était ouvert aux amateurs étrangers. Apparemment, des professionnels étrangers avaient déjà participé – et même gagné – aux précédentes éditions. J'étais surpris de voir qu'une centaine d'amateurs étaient présents. La majorité étaient des expatriés vivant à Shanghai ou Pékin – principalement des Anglais, mais il y avait aussi des Français, des Suédois, des Belges, des Australiens, des Hollandais et même des Américains. D'après ce que j'ai pu entendre autour de moi, environ 1 500 touristes visitent la Corée du Nord chaque année. C'est un moyen que le pays a trouvé pour faire entrer d'autres devises depuis la chute de l'URSS.

Pour ma part, le marathon ne s'est pas passé comme prévu. Je m'étais fissuré quatre vertèbres 15 jours plus tôt après un accident de ski. Je n'étais pas censé faire de sport pendant six mois. Du coup, j'ai pris le départ de la course dans des vêtements pas vraiment adaptés, sous médicaments, et avec la certitude que j'abandonnerais au bout de 10 kilomètres.

La veille, on a fait le parcours du marathon en bus avec nos guides pour faire du repérage. C'est à ce moment-là qu'on m'a appris que la course s'arrêterait au bout de quatre heures. Même si je n'avais pas été blessé, je n'aurais jamais pu finir dans les temps. On s'est plaint auprès de nos guides coréens, en leur expliquant que 4 heures était une durée trop courte pour des amateurs. Ils n'ont pas vraiment compris et nous ont rétorqué : « Si vous êtes nuls, pourquoi vous participez ? » On dirait que le culte du corps et de la performance est toujours d'actualité en Corée du Nord, et qu'ils ne connaissent pas la pratique du sport comme loisir.

Au début, nous avons attendu à l'extérieur du stade Kim Il-sung. À partir de là, nous étions censés donner toutes nos affaires à nos guides. Nous n'avions pas le droit d'emporter d'appareil photo, de caméra, de lecteur MP3, de GPS, ni même de boissons ou de barres vitaminées. Nous sommes rentrés dans le stade par groupe selon nos catégories (jeunes, ceux qui couraient le mini-marathon de 10km, le semi de 20km, le marathon complet, les amateurs...). C'est au dernier moment devant le stade que j'ai décidé de prendre le risque de courir avec ma caméra.

Du fait de son petit gabarit, je pouvais la mettre dans ma poche ou la tenir discrètement dans ma main. Sa forme atypique et miniature faisait que, même si les gens me voyaient avec, ils ignoraient que c'était une caméra. Je me suis dit que si je me faisais griller, je pourrais toujours dire que j'étais Français et que je n'avais pas compris toutes les instructions. Par prudence, j'ai utilisé deux cartes

mémoire pendant la course. Au pire, j'aurais juste à effacer les images ou à leur donner ma caméra, ce qui n'était pas la fin du monde.

Au début je n'étais pas serein, et j'essayais d'être discret quand je filmais. Je me mettais au milieu de la foule d'athlètes pour être caché. Puis je me suis rendu compte que peu d'Occidentaux me voyaient faire. Ça m'a rassuré sur la discrétion de ma caméra, surtout vis-à-vis des Coréens qui n'ont pas accès à ce type de produit.

Lorsque nous avons franchi la porte du stade, j'ai halluciné. 50 000 Coréens se trouvaient dans les gradins et se sont levés pour nous applaudir. Des tribunes entières étaient remplies par des officiers en uniforme et des orchestres. Il y avait aussi beaucoup de femmes en vêtements traditionnels très colorés. Nous nous sommes ensuite réunis au milieu de la pelouse pour écouter un discours, avant de prendre le départ.

Il n'y avait aucune barrière sur le parcours et ce n'était pas vraiment bien indiqué. Parfois, on courait pendant 500 mètres sans voir la moindre signalisation. Le parcours était intéressant car il nous permettait de voir des monuments importants de la capitale, comme l'Arc de triomphe, le stade du Premier-Mai ou le monument du parti.

Après avoir effectué un tour, j'ai abandonné. Cela m'a permis de voir et de filmer l'arrivée de mes concurrents et de les motiver. Au bout de quatre heures, les organisateurs essayaient de fermer les portes pour organiser la cérémonie de remise des médailles – sauf que toutes les deux minutes, un nouveau coureur arrivait et ils devaient à nouveau tout ouvrir. Cela a retardé la cérémonie jusqu'à ce que les portes soient définitivement fermées.

Seules les trois meilleures personnes de chaque catégorie restaient sur la pelouse du stade en attendant d'être appelées sur le podium. Un des participants est tombé dans les pommes. Il a dû mal supporter le fait de ne pas pouvoir se reposer entre la course et la cérémonie. J'espérais voir ce très cher Kim, mais malheureusement il n'est pas venu.

Après la course, on nous a emmenés immédiatement dans un restaurant pour manger une fondue. L'après-midi, nous sommes allés dans un parc aquatique tout neuf qui n'était pas encore fini. C'était assez irréaliste de s'amuser comme des petits fous dans le pays le plus secret au monde.

Contrairement au stade, les rues de Pyongyang étaient assez vides. Il y avait peu de public, mais celui-ci était joyeux et enthousiaste, en particulier les enfants qui semblaient impressionnés de voir des étrangers. Ça les faisait marrer de nous dire « hello » puis de se barrer en courant pour se cacher derrière quelqu'un. Dans l'ensemble, on s'est très bien entendus avec tout le monde. Quand on pense à la Corée du Nord, on oublie trop souvent qu'il y a des femmes, des hommes et des gosses comme nous qui sont contents de découvrir de nouvelles choses et de faire des rencontres.

Finalement, je ne me suis jamais autant senti en sécurité. En Corée du Nord, il y a très peu de circulation, pas de foule, pas de pollution de l'air et pas de publicité – juste de la propagande. Au pire, la seule chose qui risquait de m'arriver, c'était de me prendre un missile américain sur la tête.