« J'ai tué un homme et j'ai bu son sang » – l’histoire du Letton qui a assassiné un SDF dans les Hauts-de-Seine
Image de couverture tirée du film "Angel Heart" d'Alan Parker

« J'ai tué un homme et j'ai bu son sang » – l’histoire du Letton qui a assassiné un SDF dans les Hauts-de-Seine

Dans le cadre de notre collaboration avec le site Épris de Justice, on vous raconte le procès de Vladimirs B., qui a arraché les yeux de Bernard, un sans-abri de Colombes, avant de l'égorger et de boire son sang.
8.2.17

Dans le cadre de notre toute nouvelle collaboration, nos partenaires d'Épris de Justice, remarquable site de chroniques judiciaires, publieront deux articles par mois dans les colonnes de VICE France. Voici le premier, publié initialement sur le site d'Épris de Justice.


« N__'__est pas pénalement responsable la personne qui était atteinte__, au moment des faits__, d__'__un trouble psychique ou neuropsychique ayant aboli son discernement ou le contrôle de ses actes__.__ » (Code pénal, article 122-1)

En France, les fous ne sont pas accessibles à une sanction pénale. Ils ne sont pas traités comme des criminels responsables de leurs actes, mais comme des malades qu'il faut soigner. C'est la théorie. Dans la pratique, il faut bien que quelqu'un détermine qui est fou, et qui ne l'est pas. C'est le travail des psychiatres.

Quand les psychiatres ne parviennent pas à se mettre d'accord, un éventuel fou peut se retrouver devant une cour d'assises, où un jury populaire décide de son degré de responsabilité, en fonction des renseignements fournis par les experts. C'est le cas de Vladimirs B.

L'affaire Vladimirs B., débattue à la cour d'assises de Nanterre, a réuni pendant trois jours quelques-uns des plus grands psychiatres français autour d'un individu de 26 ans, accusé d'avoir égorgé, arraché les yeux et bu le sang d'un SDF dans la nuit du 28 au 29 décembre 2013, dans la commune de Colombes. Au regard des faits, la question de sa santé mentale pouvait être posée.

La cour d'assises du tribunal des Hauts-de-Seine, un grand cube blanc marbré, ressemble à une cellule capitonnée. À l'intérieur de ce cube, on a installé une cage en verre et en fer. Dans la cage, on a mis Vladimirs B., né en Lettonie en 1991, qui mesure 1m90 et pèse 50 kg. Vladimirs sourit.

Vladimirs, depuis sa cage, observe les auditeurs et, de temps en temps, ses yeux s'arrêtent sur un malchanceux qu'il fixe pendant plusieurs minutes en montrant ses dents. C'est un regard difficile à soutenir.

Le premier jour de son procès, il a ramené ses genoux contre son torse. Il tord ses doigts et incline sa tête sur la gauche ou sur la droite. Il parle tout seul, dans un français incompréhensible, une suite de mots insensée. Parfois, ses épaules sont secouées par un fou rire contenu ; parfois, il ricane tout seul dans sa cage.

Le deuxième jour de son procès, Vladimirs ne dit pas un mot. Il reste prostré, le regard vide, il ne répond à aucune sollicitation, même ses yeux ne réagissent plus. L'interprète Russe renonce à lui traduire les débats, il n'écoute pas, il est ailleurs.

Le matin du troisième jour, le dernier de son procès, avant les réquisitions et la plaidoirie de son avocat, il entre dans le box en levant une main victorieuse, comme un sportif qui salue la foule. Mme Sudre, la présidente de tribunal, saisit cette dernière occasion pour lui poser quelques questions. Il répond de manière parfaitement cohérente, dans un bon français.

« Ça vous plairait de retourner en Lettonie__ ?

Oui__, bien sûr__. __Mais je ne pense pas que ce soit possible__: c__'__est très grave c__e que j'ai fait. __»

Pendant quelques minutes, Vladimirs est un garçon normal. « Vous avez peur de la décision que nous allons prendre __? __», demande la présidente. « __Oui », répond Vladimirs, « __mais aujourd__'__hui,__je ne suis pas là__. __» Il sourit à nouveau. Il est reparti. Il ne s'exprime plus.

À côté de lui, par terre, il y a une petite boule. C'est son œil droit.

L'affaire Vladimirs B. a débuté le 29 décembre 2013, vers 3 heures du matin, dans le jardin de Louis.

« J'__organisais une fête assez alcoolisée chez moi et c__et individu a essayéd'__escalader le portail pour entrer__. Il était couvert de sang__, de la tête aux__pieds, et paraissait complètement perdu__. J__'__ai pensé que c'__était une victime__, qu__'__il avait passé trois jours dans une cave et qu__'__il venait d__'__en sortir__. __»

Un petit attroupement se forme autour de Vladimirs. Jean, qui était dans le jardin, raconte : « __Il ne parlait pas français__, j'__ai cru que c__'__était un étudiant Erasmus__. On a commencé à parler avec lui__, il n'__y avait aucune animosité__,__il était très calme__. __Assez vite__, i__l nous a dit, en anglais : "J'ai tué un homme et j'ai bu son sang." Il nous a dit qu'i__l pouvait nous montrer__,__mais on a refusé__, o__n ne le croyait pas__. On a appelé les pompiers__. __» Vladimirs est blessé à la main, il saigne abondamment.

Quand les pompiers interviennent, ils constatent que la blessure de Vladimirs ne peut pas, loin de là, expliquer la quantité de sang dont il est couvert. Ils préviennent le commissariat. Devant les policiers, le jeune homme de 22 ans répète la même chose : « J'__ai tué un homme et j'ai bu son sang.__» Il amène les fonctionnaires quelques rues plus loin, dans un parking, où ils découvrent une scène abominable.

« J__'__indique aux personnes dans la salle qu__'__il peut y avoir des photos gênantes », prévient la présidente, avant de diffuser les images en gros plan du cadavre de Bernard, un SDF bien connu à Colombes. On y voit un homme, au sol, sur un matelas, appuyé contre le mur dans un couloir qui lui servait de squat. Il a le cou sectionné, le visage fracassé. À côté de lui, par terre, il y a une petite boule. C'est son œil droit. L'œil gauche, toujours attaché par le nerf optique, est resté accroché à la face.

Vladimirs, depuis son box, observe les photos sans cesser de sourire. On diffuse également des photos de lui, au moment de son interpellation. Son visage est couvert de sang, comme un Indien sur le sentier de la guerre. Il sourit tellement qu'on voit toutes ses dents.

Pendant qu'on diffuse ces images, il se met à parler avec son interprète, la présidente demande la traduction.

«__ Je lui ai demandé s__'__il se reconnaissait », explique la traductrice. « Il__m'__a dit : "Oui, mais ce n'est pas moi." Je lui ai demandé s'il comprenait ce que je lui disais, il m'a dit : "Oui, tu m'hypnotises." » Elle lève ensuite les yeux au ciel. On comprend que, pour elle, qui suit Vladimirs depuis trois ans, la question de la santé mentale est tranchée.

De Vladimirs B., on ne connaît pas grand-chose, sinon qu'il est né à Riga, qu'à 13 ans, il a été impliqué dans une affaire de violences assez floue, qu'il a arrêté sa scolarité à 16 ans et qu'il est parti faire le tour de l'Europe. Il parle six langues.

Il a traversé l'Allemagne, les Pays-Bas, le Luxembourg, l'Angleterre, la Pologne et la France, où il s'est fait interpeller, en 2009, pour un vol. Il a également été incarcéré aux Pays-Bas, pour un autre vol, avant d'être extradé vers la Lettonie en 2011. En 2013, il est revenu à Paris. Il s'est fait voler ses papiers et il a ensuite erré, en faisant la manche et en mangeant ce qu'il trouvait dans les poubelles, jusqu'à atterrir à Colombes, dans les Hauts-de-Seine.

Le 28 décembre 2013, il a rencontré Bernard, un SDF, qui écoutait de la musique devant l'église de Colombes. Les témoins qui ont vu Vladimirs ce jour-là racontent qu'il dansait comme un hystérique sur le parvis. Bernard a proposé au jeune Letton de dormir dans son squat, au fond d'un parking. C'est dans ce parking que les policiers ont retrouvé son cadavre.

Quand on lui demande si ces éléments sont exacts, Vladimirs répond, dans un français très décousu : « Je suis très reconnaissant__. Je voulais vous dire merci pour le fait de m__'__avoir amené au tribunal__. J__'__espère que tout ira bien pour moi.__» La présidente répond simplement : « D__'accord. __» Puis, il ajoute : « Mais je n'a__i pas oublié__. __» Oublié quoi ? « __Oublié le procès__. __» D'accord. « Nous sommes le 31 janvier 2017, demain__, il faut que je revienne ici__. __»

Il ne répond clairement à aucune question, la présidente poursuit d'une voix douce :

« Pourquoi vous ne répondez pas__, Monsieur B__. ?
Je ne réponds jamais aux questions__.
– Pourquoi ?
Parce que j__'__attends Saint__-Pierre. _ _– D__'accord. __»

D'accord. Bien, bien, bien.

– « Des témoins disent que vous aviez beaucoup bu avec Bernard, le soir des faits, vous vous en souvenez ?
– Non, je ne bois jamais d'alcool, je ne prends pas de drogues, je ne prends pas de m__édicaments__. __»

Aux psychiatres qui l'ont examiné, il avait expliqué que, ce soir-là, il avait bu six litres de vin et qu'il avait fumé du cannabis. Dans sa poche, il y avait des comprimés de Lexomil. Les trois expertises toxicologiques, réalisées le 29 décembre 2013 à 5 heures du matin, ont démontré qu'il n'avait pas un seul gramme d'alcool dans le sang, ni la moindre trace de cannabis, seulement quelques résidus de Lexomil à une concentration infra-thérapeutique.

Le dernier jour du procès, avant les réquisitions, il ajoute : « Oui, ouioui, j__'__ai beaucoup bu d__'alcool, beaucoup pris__, plein de dro__gues, coca__ïne__, LSD__, opium, cannabis. Oui__, oui__, oui__. __» Non, non, non, disent en chœur Me Arakelian, son avocat, et l'expert toxicologue, c'est scientifiquement prouvé, il n'avait rien dans le sang.

« Que les Francs-maçons me disent ce qui se passe dans le monde. »

Depuis trois ans, huit psychiatres ont vu Vladimirs, sans réussir à se mettre d'accord sur son cas. La deuxième journée des débats est intégralement consacrée à l'écoute de ces experts qui, les uns après les autres, viennent défendre leur point de vue.

L'enjeu est de déterminer si, au moment des faits, le discernement de Vladimirs était aboli. Si c'est le cas, sa place n'est pas en prison, mais dans un hôpital psychiatrique. Si, au contraire, les jurés concluent à une simple altération du discernement, il encourt trente ans de réclusion criminelle. Si son discernement était plein et entier, il risque la perpétuité pour ce meurtre précédé d'actes de barbarie.

Trois collèges d'experts l'ont examiné : deux ont conclu à sa responsabilité pénale, le troisième soutient qu'il est irresponsable.

Un premier psychiatre se présente à la barre. Le témoignage du docteur Nkanga n'est pas déterminant : il a vu Vladimirs pendant cinq minutes, juste après les faits, et son rôle était de décider si l'état du suspect était compatible avec une garde à vue. Dans son rapport, il note l'existence d'un « processus délirant évolutif ne contre__-__indiquant pas un maintien en garde à vue__ ».

« D__'accord. Donc les policiers peuvent garder à vue et interroger un suspect schizophrène en plein d__élire__. Dont acte », souligne l'avocat. Peu importe, le psychiatre ne se rappelle même pas de cet entretien, réalisé alors qu'il quittait le service.

Le lendemain, le 30 décembre, Vladimirs était présenté au docteur Cousin, qui l'a examiné pendant près de deux heures et a conclu à la nécessité de son admission en soins psychiatriques. Vladimirs présentait des troubles mentaux de nature à le rendre dangereux pour la sûreté des personnes et pour l'ordre public. Il avait besoin d'être soigné.

« Il m__'__a dit qu'il avait beaucoup bu le jour des faits. Il explique son geste en pr__étendant que la victime allait le tuer pendant son sommeil__. Il n__'__a aucun regret__, il apparaît froid__, détaché__. Il dit qu'__il voulait,__en tuant sa victime__, que "des personnes [lui] expliquent ce qui se passe dans [son] corps, que les Francs-maçons [lui] disent ce qui se passe dans le monde."  »

Après l'intervention du psychiatre, Vladimirs est envoyé à l'hôpital psychiatrique de Villejuif, où il reçoit un traitement antipsychotique. Il sort de l'établissement et est incarcéré à Fresnes, trois mois plus tard.

«__ Pour vous__, est__-__ce qu__'__il était schizophrène__ ? _ _», demande la présidente. « C__'__est un peu difficile à dire __», explique le psychiatre. « Le diagnostic de schizophrénie nécessite un long temps d__'__obse__rvation, pour voir si les sympt__ômes ne pourraient pas être une bouffée délirante causée par autre chose que par la maladie , notamment l__ 'a__lcool et la drogue__. J__'__ai demandé qu'il soit interné__, justement__, pour qu__'__il puisse être observé__, et je suis très ét__onn__é qu__'__il soit sorti au bout de trois mois__. __»

La juge pose la question qui, finalement, intéresse le jury : «__ M__ais pour vous__, est__-__ce que son discernement était aboli ? » L'expert hésite : «__ Comme vous l__'__aurez remarqué__, j__'__ai un peu botté en touche__. Il prés__ente quelques grands signes de la schizophr__énie__, notamment des délires de persécution,__un crime très inhabituel__, et une froideur__, un détachement étonnant__. C__'__est un cas spécifique très particulier__, un cas rare__, vraiment très rare__. __»

L'avocate générale se lance dans la bataille : « Est__-__ce que vous pensez qu__'__il aurait pu simuler__, ou majorer ses troubles__, dans l__'__espoir d__'__éviter la prison et de retourner à l__'__hôpital __? __»

« C'__est peu probable », répond le psychiatre. « Il a passé plusieurs mois à Villejuif__. À l__'__hô__pital, les patients sont moins libres qu'en prison. Ils sont en chambre d'isolement tout le temps et, éventuellement__, attachés à un lit__. En général__, ils se rendent compte très rapidement qu__'__ils seraient mieux en prison__. __» Son explication sur les conditions de vie des malades jette un froid dans la salle.

Le docteur Cousin n'a pas eu accès aux rapports des experts suivants. Au moment où il témoigne, il croit toujours que Vladimirs, au moment des faits, était sous l'emprise d'une grande quantité d'alcool et de drogue.

L'avocat l'interroge : «__ Comment réagissez__-__vous si je vous dis qu__'__il n'__avait pas une seule goutte d__'__alcool dans le sang__, ce jour__-, et que c__'__est scientifiquement prouvé__ ?__ » L'expert écarquille les yeux : «__ Honnêtement__, c__'__est incompréhensible__. Vr__aiment incompr__éhensible__... »

« J'aurais réellement raté ma carrière si cet homme-là, à la fin de son procès, ne bénéficie pas de soins. »

Le docteur Cousin quitte le tribunal quand le professeur Rouillon entre dans la salle. Il est chef de service à l'hôpital Saint-Anne, professeur de psychiatrie et président du conseil scientifique de la Fondation pour la recherche en psychiatrie et en santé mentale. Avec le docteur Bensussan, il forme le deuxième collège d'experts qui a examiné Vladimirs, 18 mois après les faits. Son diagnostic est sans appel : Vladimirs est schizophrène, c'est un cas d'école, sa place est dans un hôpital.

« Je n__'__ai pas l__'__o__mbre du quart du d__ébut d__'__un doute sur le diagnostic que j__'__ai posé » Il explique, devant les jurés, qu'il fonde sa certitude sur les nombreux symptômes typiques de la schizophrénie :

– Un crime impulsif totalement immotivé
– Des interrogations concernant son propre corps, dont il a du mal à fixer les limites
– Un rationalisme morbide et délirant pour expliquer son geste
– De riches syndromes hallucinatoires
– Un délire de persécution confus, non-structuré
– Une discordance affective qui se traduit par un comportement très froid
– Une errance et un vagabondage, fréquents chez de nombreux schizophrènes qu'il reçoit à Sainte-Anne
– Des centres d'intérêt ésotériques

Il souligne qu'il a pu consulter les rapports médicaux de Vladimirs en détention, où apparaissent de nombreuses prescriptions, au fil des mois, d'antipsychotiques, ce qui démontre qu'il était victime de psychoses, d'hallucinations.

En entretien, Vladimir confirme qu'il entend des voix depuis trois ou quatre ans. Elles disent des choses banales, commentent ses actions, par exemple « Tiens__-__toi droit », quand il est voûté, puis « C__'__est bien__, bravo Monsieur », dès qu'il se redresse.

Il raconte également avoir entendu à plusieurs reprises la voix de sa victime, qui lui demandait de se pendre, ce qu'il a essayé de faire dans sa cellule à Fresnes. Finalement, c'est un de ses codétenus qui s'est pendu. Vladimirs a cru que l'autre avait hérité des voix de la victime et qu'en se suicidant, il l'avait libéré. Il est également déprimé, triste, anxieux.

« Pourtant, en prison, les surveillants n'ont pas fait état d__'__un comportement problématique__», souligne la présidente.

« C__'__est classique__ »__, répond le professeur. « Les schizophrènes sont généralement de très bons détenus__. Leurs troubles finissent par deveni__r moins visibles, ils restent dans leur coin, ils ne voient personne, ne parlent plus. Ils d__épérissent__. Au bout de quelque__s années, ils n__'__ont presque plus d__'__activité neuronale et deviennent autistes__, c'__est ce qu__'__on appelle le vide schizophrénique__. __»

« Est__-__c__e qu'il pourrait simuler ? __», demande à nouveau l'avocate générale. «__ J__e suis sûr que non__. Les patients qui veulent simuler__, en général__, en font trop__. Ce n__'__est pas du tout son cas__. Simuler la schizophrénie face à un psychiatre expérimenté__, c'__est quasiment impossible.__»

« Mais comment expliquez__-__vous que les autres psychiatres n__'__aient pas noté ses hallucinations__ ? __» Le professeur découvre cette information : « Honnêtement__, je suis aussi intrigué que vous__, je suis stupéfait. __» Puis il trouve, peut-être, une explication : «__ Beaucoup de schizophrènes sont très discrets sur leurs troubles__. __» Il raconte qu'il a lui-même découvert les hallucinations de l'une de ses patientes, qu'il voyait toutes les semaines, plusieurs mois après son premier entretien, par l'intermédiaire de son mari. Elle ne s'était jamais confiée.

« Non__, vraiment__, je n__'__ai aucun doute », conclut-il. « J__'__aurais réellement raté ma carrière si cet homme__-, à la fin de son procès__, ne bénéficie pas de soins__.__ »

L'avocat de Vladimirs le remercie en lui proposant de venir plaider à sa place, le lendemain. Pendant qu'ils plaisantent, le docteur Zagury attend son tour sur le banc. Dans son rapport, il se prononce en faveur de la responsabilité pénale du jeune Letton et exclut la schizophrénie.

« L'énucléation signe la psychose. »

Le docteur Zagury est une sommité, un habitué des cours d'assises et un grand spécialiste de la médecine légale. Avec le docteur Dubec, il fait partie du dernier collège d'experts à avoir examiné Vladimirs : «__ La première chose qui m'a marqué, quand je l__'__ai rencontré__, c__'__est son étonnante maîtrise de la langue française__, qu__'i__l a apprise en quelques mois__. C__'__est un garçon intelligent__.__ »

Il fonde son diagnostic sur l'absence de symptômes psychotiques chez l'accusé, un an après avoir arrêté tous les traitements. «__ On ne peut pas considérer comme schizophrène quelqu__'__un qui__, après de longs mois sans traitement__, va parfaitement bien__. __» Le rétablissement de Vladimirs prouve qu'il a été victime de bouffées délirantes causées par un abus de drogue et d'alcool, associées à une vie vagabonde et dissolue pendant plusieurs années.

« Rien ne ressemble plus à un schizophrène qu__'__une personnalité borderline imbibée d__'__alcool et de drogue__, et c__'__est ce qui s__'__est passé ici__. __» Le Letton a de sérieux troubles de la personnalité, mais il ne présente pas de maladie mentale : il est responsable, par sa consommation de substances toxiques, de ses crises délirantes.

« En somme__, si Vladimirs avait été un jeune homme ordinaire__, pas un marginal__, vous auriez conclu à l__'__a__bolition de son discernement ? __», demande le deuxième juge. « C__'__est tout à fait ça__. C__'est__son histoire personnelle qui engage sa responsabilité. »

Ce n'est pas parce qu'il voue une haine particulière aux vagabonds et aux alcooliques que le docteur Zagury se prononce en faveur de la responsabilité de l'accusé. C'est, selon lui, la stricte application de la loi : l'alcoolisme, les addictions, ne sont pas des circonstances atténuantes, au contraire. Pour la justice, un individu est responsable de son mode de vie et de ses conséquences.

« Le problème__, résume-t-il, n__'__est pas "schizophrénie ou pas schizophrénie", mais "cet individu a-t-il participé à l'état dont il est responsable ?" Nous pensons que oui__. N__'__importe lequel d__'__entre nous__, à force de boire et de se dro__guer, serait susceptible d'avoir des bouff__ées délirantes__. __»

«__ Au point d__'__arracher les yeux de quelqu__'__un ?__», s'étonne la présidente. « Non__ », répond l'expert. « L__'__énucléation signe la psychose__. Je n'ai__jamais vu d__'__énucléation qui ne soit pas psychotique__. Ma__is il s'agit d'une d__écompensation de sa personnalité borderline__, ce n__'__est pas une maladie mentale__. __»

Si l'on suit le raisonnement du docteur Zagury, on pourrait tout de même conclure que Vladimirs, au moment du meurtre, était fou, et donc, qu'il n'était pas responsable de ses actes. Mais l'expert à un autre argument, qui pèse très lourd : « Le problème__, voyez__-vous, c__'__est que si vous déclarez qu__'__il n__'__était pas responsable de ses actes__, et qu__'__il devrait être interné dans un hôpital à l__'__issue de cette audience__, il sera sorti dans trois jours, parce qu'il n'est pas malade. __»

Après avoir commis un crime aussi atroce, Vladimirs B. pourrait sortir libre de son procès. L'idée fait froid dans le dos, quand on l'observe, prostré dans sa cage.

« Mais alors__, comment expliquez__-__vous l'__état dans lequel il se trouve maintenant ?__», demande Me Arakelian. Quelques semaines avant son procès, Vladimirs a refusé de voir son avocat et son psychiatre. Les surveillants disent qu'il «__ ne va pas bien du tout ».

« Peut__-__être que l__'__angoisse du procès a créé ce nouveau trouble__. Peut__-__être également a__-__t__-__il consommé à nouveau des drogues ou de l__'__alcool en prison__, c__'__est fréquent__ »__, explique le psychiatre, même s'il reconnaît, comme ses confrères, que la schizophrénie peut se manifester par des phases aiguës et des rémissions. « Il faut dire à ce garçon que__, s__'__il arrête de boire et de se droguer__, il pourra mener une vie normale__, mais s__'__il continue__, il deviendra un psychotique chronique__. __»

« Il faut qu'il soit soigné, ce Monsieur. »

Il est 18 heures quand le dernier psychiatre de la journée entre en scène. Le docteur Cordier, avec le docteur Pascal, fait partie du premier collège d'experts à s'être penché sur Vladimirs B. Ils l'ont rencontré trois mois après les faits, juste avant qu'il ne sorte de l'hôpital de Villejuif. Ils ont conclu à la responsabilité pénale de l'accusé.

« L__'__abolition du discernement__, explique le docteur Cordier, doit reposer sur des faits précis__, pas sur des hypothèses__. Quand nous avons rencontré V__ladimirs, il n'y avait pas assez d'__éléments pour lui permettre d__'__éviter une sanction pénale__. D'__autres raisons que la schizophrénie peuvent expliquer son acte__. __»

« La seule chose que je peux affirmer__, c__'__est qu__'__au moment nous l__'__avons rencontré__, il allait parfaitement bien. Il s'exprimait clairement, n'avait pas d'hallucinations.__» Il se tourne vers le box et regarde Vladimirs pendant quelques secondes. « Mais je dois reconnaître que__, __tel que je le vois là__, il ne ressemble pas du tout à l__'__individu que j__'__ai rencontr__é il y a deux ans__.__ »

Devant la barre, le psychiatre explique qu'il ne disposait pas d'assez d'éléments pour conclure avec certitude à l'abolition du discernement. L'avocat l'interroge : « Est__-__ce que vous saviez que__, quand il était hospitalisé à Vil__lejuif, les m__édecins lui avaient prescrit des antipsychotiques__ ?__ » L'expert admet qu'il ne le savait pas, l'information étant couverte par le secret médical.

«__ Maintenant que vous le savez__, est__-__ce que vous pensez que vous auriez des éléments pour livrer une autre conclusion ?__», demande l'avocat.

« Oui__, mais il faudrait que je puisse m__'__entretenir avec lui__.__ »

La présidente prend le relais.

« Et dans quel sens iraient vos conclusions__ ?__ »

L'expert se tourne vers l'accusé, prostré dans son box.

« Dans l__e sens de l'abolition du discernement, c'est évident__. __»

Vers 20 heures, alors que les questions deviennent de plus en plus longues et stériles, le psychiatre, n'y tenant plus, demande à la présidente : « Excusez__-__moi mais__est__-__ce que vous me permettriez d__'__e__ssayer de lui parler ? __» Trop contente, la juge le prie de tenter sa chance, là où tout le monde a échoué.

« Bonjour Vladimirs__. __» L'expert s'approche très lentement du box, il essaye de capter le regard de l'accusé. Celui-ci regarde ailleurs, dans le fond de la salle, concentré vers un point fixe imaginaire. Le psychiatre s'approche encore, il se place à cinquante centimètres, en face de ses yeux, mais l'accusé regarde à travers lui. Rien n'y fait. « Il est ailleurs », dit le docteur Cordier.

Il revient vers la barre, livide, visiblement très marqué par la scène qui vient de se jouer. Il regarde les jurés : «__ Il faut qu__'__il soit soigné__, ce Monsieur__. Il n__'__était pas du tout comme ça quand je l'__ai vu... __» Vers 20 h 30, la deuxième journée du procès se termine. Demain, Vladimirs sera déclaré fou ou sain d'esprit, il partira pour l'hôpital ou pour la prison.

« Il tuera un codétenu. Et alors ? Après tout, ce n'est qu'un codétenu... »

« Vous l__'__aurez compris , vous allez devoir prendre une décision difficile__ », prévient Mme Lesne, l'avocate générale, quand elle entame ses réquisitions. Elle rappelle qu'il y a, dans cette affaire, une victime, malgré l'absence de partie civile ou de famille sur les bancs du tribunal.

L'abolition du discernement, la schizophrénie, elle n'y croit pas. Le retournement du docteur Cordier, la veille au soir, elle ne l'a pas entendu. « On pourrait penser qu__'__un acte aussi horrible ne peut qu__'__être commis par un fou__. C__'__est une manière de se rassurer__. Malheureusement__, la réalité est plus complexe__, même les experts ne parviennent pas à se mettre d__'accord. __»

Elle reprend ensuite l'argument du dernier expert : l'abolition du discernement doit se fonder sur des faits précis, les éléments du dossier et du débat ne permettent pas de conclure à cette certitude. Alors, elle a cette phrase étrange : « Il faut envoyer un signal fort » à Vladimirs pour qu'il ne recommence plus.

Dans un tel dossier, c'est un peu surréaliste. On se demande un peu quel « __signal fort__ » faut-il envoyer à un homme qui a arraché les yeux d'un autre.

Elle réclame 25 années de réclusion criminelle assorties d'une période de sûreté des deux tiers. Elle laisse au tribunal la possibilité de prononcer une interdiction définitive de territoire français et de préconiser d'éventuels soins.

Me Arakelian prend la parole vers 11 heures, devant une salle quasiment vide – elle l'a été pendant tout le procès. Sa première mission est de désamorcer la bombe posée par le docteur Zagury : « __Si vous déclarez que l__'__accusé n__'__est pas responsable__, il sera dehor__s dans trois jours. __»

«__ Soyez serein__ », répond l'avocat. «__ Si vous prononcez l__'__abolition de son discernement__, il ne sortira pas de l__'hôpital. Il est malade__, et il sera soigné pendant plusieurs années__. __» Il ajoute que, finalement, penser à ce qui se passe après, ce n'est pas le rôle des jurés. Leur rôle, c'est simplement, à la lumière des faits, de considérer si l'accusé était, oui ou non, responsable de ses actes au moment du meurtre. Rien de plus.

Alors, il reprend le dossier et cite les témoignages, un par un : ces témoins qui déclarent tous qu'il avait l'air fou ; le premier psychiatre, qui conclut à un trouble délirant évolutif ; le deuxième, qui l'envoie à l'hôpital psychiatrique, ce même hôpital où il subit un traitement antipsychotique ; ce premier collège d'expert, qui se retourne pendant le procès ; ce deuxième collège qui n'a absolument aucun doute sur le diagnostic de schizophrénie ; et même le troisième collège, qui admet qu'au moment des faits, Vladimirs B. était en plein délire psychotique.

Il met en garde les jurés contre la tentation égoïste d'envoyer un fou en prison, parce que c'est plus rassurant : «__ Finalement__, dit-il ironiquement, c'est beaucoup plus simple comme ça__. Un de plus__, un de moins__. Il tuera un codétenu.__Et alors ? Après tout__, ce n'est qu'un cod__étenu__... » Il oublie d'ajouter que les malades mentaux, partout, sont cinquante fois plus victimes que coupables d'actes violents.

«__ Soyez sereins et tranquilles », répète-t-il. «__ Il est schizophrène__, vous jugez quelqu__'__un de malade__. La loi est très claire__, son discernement était aboli__, il n__'__avait pas le contrôle de ses actes__. __» Il termine en citant l'article 122-1 du Code pénal. « N'__e__st pas p__énalement responsable__… : on est en plein dedans__. __»

Quand les jurés reviennent, après avoir délibéré pendant quatre heures, ils déclarent Vladimirs B. responsable de ses actes et le condamnent à quinze ans de réclusion criminelle, assortis d'une interdiction définitive du territoire français. L'altération du discernement a été retenue. Il pourra faire une demande d'extradition, ou sera expulsé une fois sa peine effectuée. Aucune obligation de soins n'a été précisée.

« En Europe », avait dit le professeur Rouillon, « il y a, en moyenne, 2 % des d__étenus qui sont schizophrènes et qui devraient être dans un hôpital psychiatrique__. En France__, cette moyenne est de 7 %.__»


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