Publicité
Sports

Chicago a perdu bien plus que des basketteurs avec les départs de Rose et Noah

Alors que la violence par armes à feu explose à Chicago, il sera difficile de remplacer ces deux joueurs aussi impliqués dans la vie de la ville.

par Tommy Alter
26 Juillet 2016, 7:50am

Il y a quatre ans, Cobe Williams, un ancien détenu de Chicago qui s'était par la suite investi pour stopper la violence dans les quartiers sud de sa ville d'origine, est tombé sur un tweet de Joakim Noah où il parlait du documentaire The Interrupters. Williams apparaissait dans ce film qui le suivait, lui et certains de ses amis, alors qu'ils se rendaient dans des quartiers dangereux de Chicago pour "interrompre" des combats avant qu'ils n'éclatent.

Peu de temps après ce tweet, Williams et Noah se sont rencontrés dans un restaurant asiatique à Deerfield dans l'Ilinois, pour trouver des façons de faire cesser les violences à Chicago. Au début, Williams ne savait pas trop à quoi s'attendre. Mais en quelques semaines, il a amené 15 membres de gangs d'Englewood à Deerfield pour dîner avec Joakim Noah. Selon Williams, Noah ne toucha pas à son assiette pendant ce repas. Au lieu de cela, il s'est immergé dans les histoires de ces quinze jeunes hommes tombés de l'autre côté de la barrière. Ensuite, ils sont allés faire des shoots au centre d'entraînement des Bulls. Aucun communiqué de presse ou post Instagram n'a été fait pour relayer cet événement. Il avait fait ça uniquement pour ces gosses.

C'est dur parfois de ne pas être désinvolte face à la free agency. Si on enlève toutes les rumeurs qui circulent, le suspense, les sommes pharaoniques, les théories conspirationnistes et tous ces joueurs qui changent de maillots, la NBA est un business comme un autre. Les New York Knicks signant un joueur des Bulls, c'est exactement la même chose qu'Uber qui va chercher le dircom de Facebook ou un grand chef qui débauche un sous-chef d'un restaurant de Brooklyn.

Mais ce qui est arrivé aux Bulls et à la ville de Chicago cet été est différent. Les fans de basket vont regretter Derrick Rose et son parcours mouvementé, Noah et son énergie indomptable sur le parquet. Mais si on met de côté le sport, la perte de ces deux joueurs en un été est dévastateur, en particulier pour les gens qui ne peuvent pas se payer des billets à 200 dollars pour rentrer dans le United Center.

Aucun autre athlète n'a essayé de proposer des solutions pour juguler la montée des violences par armes à feu à Chicago comme Rose et Noah. Les chiffres donnent le tournis. A la date du 20 juin, la ville avait connu 300 homicides, dont 13 pendant le seul week-end de la fête des pères. Le taux de criminalité dans la ville est plus proche de celui de Rio de Janeiro que de celui de New York, et les autorités n'ont aucune solution face à ce problème. Plusieurs facteurs entrent en jeu : l'arrêt des projets de cités - qui a conduit les membres de gangs et leurs familles à être dispersés -, un accès facile à des armes à feu, et la ségrégation de la ville entière ont créé une sorte de zone de guerre en plein milieu des Etats-Unis.

Pour avoir grandi à Englewood, Derrick Rose connaît bien les problèmes du quartier. Il a payé et a assisté à des enterrements d'enfants décédés dans des fusillades. Lui est la success story d'un lieu qui n'en connaît pas beaucoup. Par contre, Rose n'est pas et ne sera jamais un bon client. Ce qui est le plus triste dans ses blessures à répétition, c'est qu'il s'agit juste d'un mec qui veut simplement jouer au basket et qu'on le laisse tranquille. Ce n'est pas une marque à lui tout seul, ni un entrepreneur, ni un acteur. A cause de cela, on voit rarement le vrai Derrick Rose en public. C'est pourquoi cette vidéo montrant Rose en larmes lors d'un événement Adidas, après un discours sur la violence à Englewood, est si touchante. Sortir d'Englewood était déjà une victoire pour Derrick Rose, tout ce qui est venu après n'était qu'une cerise sur le gâteau.

L'histoire qu'entretient Joakim Noah avec la ville est moins conventionnelle. En grandissant dans le nord-est des Etats-Unis, avec un père tennisman et une mère top-model, il ne pouvait pas avoir une vie plus éloignée de celle de Derrick Rose. Et pourtant, une fois arrivé à Chicago, Noah a dès le départ pris part au combat contre la violence à Chicago, alors qu'il aurait très bien pu l'ignorer. Avec sa mère, Noah a fondé une association caritative, la "Noah's Arc Foundation" (littéralement "La Fondation de l'arche de Noah", ndlr), destinée à recueillir des fonds et à faire connaître ce problème. "L'arche de Noah" est à l'opposé de la plupart des associations caritatives lancées par les basketteurs. Selon Williams, qui travaille à la fondation, ils ont déployé leur programme à Philadelphie, à New York et en Jamaïque.

Noah s'est aussi allié à Williams et le révérend Michael Pfleger, un prêtre de Chicago très impliqué dans la vie politique de la ville, afin de faire de vraies différences dans les quartiers du sud et de l'ouest de Chicago. Noah se rendait ainsi fréquemment à des barbecues et des dîners avec les adolescents d'Englewood et de Bronzeville, leur donnant un moment pour qu'ils s'expriment sur leurs difficultés. Noah et sa fondation ont aussi créé un tournoi de basket, "One City", où les enfants des quartiers chauds de la ville pouvaient venir jouer et ainsi unifier Chicago. Noah amenait également des enfants de différents quartiers sensibles à à peu près chaque match à domicile des Bulls. Il était devenu un tel habitué d'Englewood, de Bronzeville et d'autres quartiers de Chicago, qu'à chaque fois qu'il apparaissait lors d'événements en public, il connaissait presque tout le monde.

« Beaucoup de monde vient dans le quartier, mais Jo c'était vraiment différent, explique Williams. Je sais qu'un de ses objectifs, c'est de gagner un titre de champion NBA, mais aider ces gamins, pour lui, c'est un autre titre de champion. »

Rodney "Hot-Rod" Phillips, un ancien membre de gang, et autre "interrupteur", raconte une histoire sur Noah qui date de 2013. Un jeune adolescent venait d'être assassiné à Bronzeville, dans les quartiers sud. Noah, qui ne connaissait ni le garçon ni sa famille, a rendu visite à son entourage cette année-là. Phillips se souvient du choc et de la surprise des gens du quartier quand Noah est apparu, sans attaché de presse ou garde du corps, et a joué au basket avec les amis du jeune défunt.

« La compassion et l'humanité de Jo le différencient de toutes les autres célébrités qui sont passées dans la communauté, explique Phillips. Quelqu'un lui a appris à avoir cette empathie, et on peut le voir dans ses interactions avec les gens d'ici. Il s'assoie et écoute avec attention les personnes qui souffrent dans la communauté. Il est réellement attentionné. »

Si Rose a une personnalité plus introvertie que celle de Noah, il a lui aussi fait bouger les choses dans son ancien quartier. Il y a quelques années, il a fait don d'un million de dollars aux écoles publiques de Chicago, et a, aussi bien publiquement qu'anonymement, financé les funérailles de plusieurs jeunes morts dans des fusillades. Néanmoins, l'héritage laissé par Derrick Rose à Chicago pourrait être compliqué. Une plainte pour agression sexuelle a été déposée contre lui l'été dernier, même s'il a nié les accusations de manière véhémente. Le procès devrait débuter cet automne.

Si tous les "interrupteurs" sont plus proches de Noah (certains étaient même présents à New York pour la conférence de presse d'arrivée du nouveau pivot des Knicks), Williams ne tarit pas d'éloges sur le boulot fait par Rose, quand, comme Noah, les caméras n'étaient pas présentes.

Mikey Davis, un activiste d'Englewood, Tim Flowers, le meilleur pote de Rose, et Derrick lui-même sont d'ailleurs en train de mettre au point une série de concerts de charité dans les quartiers sud, afin de lever des fonds pour financer divers événements pour les gens du coin. Si Davis est triste de voir Rose partir pour New York, il est certain que le travail local de Rose va continuer. « Ces mecs font encore des choses au quotidien, indique Davis. A travers nous, ou en venant dans les quartiers, ils n'ont jamais arrêté de bosser. »

Derrick Rose, ici avec son fils DJ, faisait plus pour la ville qu'être le meneur de son équipe de basket. Photo by David Banks-USA TODAY Sports

Quand le révérend Pfleger a appris les départs de Rose et Noah, il a déclaré au Chicago Sun-Times : « Je n'ai jamais rencontré quelqu'un en NBA qui avait autant d'intérêt pour la communauté, surtout en ces temps difficiles alors que la ville subit une montée horrible de la violence. Noah vient dans notre centre pour les jeunes et parle avec les gars, avec ces jeunes qui pensent qu'ils n'intéressent personne. Il s'oppose activement à la violence. Lui et Derrick Rose. Des hommes formidables. »

Davis était tout aussi élogieux : « Il n'y a pas vraiment d'autres personnes de leur stature qui font ce genre de choses dans cette ville et qui le font de manière réellement authentique. »

Leurs actions dans les centres communautaires d'Englewood et dans les parcs de Bronzeville ne sont peut-être pas relayées par les chaînes de télé, et cela n'intéresse certainement pas les analystes chargés de mettre au point une équipe de basket. Mais si une équipe est censée représenter l'endroit où elle joue, il va falloir beaucoup de temps avant que Chicago ne trouve deux autres joueurs aussi attachés à la ville que ne l'étaient Derrick Rose et Joakim Noah. Ils sont la définition d'irremplaçable.