Décapitations, mutineries et pots-de-vin : retour sur la guerre des gangs qui déchire le Brésil

La violence qui secoue les prisons amazoniennes n'est que le reflet d'une narco-corruption qui gangrène l'ensemble de l'appareil étatique du pays.

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mars 21 2017, 5:45am

Cet article a été initialement publié sur VICE US.

Les émeutes ultra-violentes qui ont récemment frappé les prisons du nord du Brésil ont donné naissance à un regain de tension entre les cartels, au cœur de l'une des zones clés du trafic de cocaïne mondial. La mort d'au moins 140 prisonniers fin 2016-début 2017 (dont beaucoup ont été torturés, décapités ou démembrés par leurs rivaux) a bien entendu fait les gros titres des journaux du monde entier. Ayant déjà eu l'occasion d'enquêter sur les violences qui frappent l'Amazonie, j'ai compris que le carnage qui a lieu dans les prisons est la conséquence directe d'un problème bien plus sournois, qui prospère au sein de la plus grande forêt du monde : la narco-corruption, qui brouille les frontières entre policiers et assassins, entre gouverneurs et barons.

Depuis des décennies, les prisons brésiliennes sont le centre névralgique du crime organisé, là où les chefs des cartels dirigent leurs trafics, planifient les assassinats et usent de la torture et de l'extorsion pour régir un système surpeuplé. Le 1er janvier, à Manaus (vaste ville portuaire située sur les rives de l'Amazone), l'organisation criminelle de la région, la Familia do Norte (FDN), a exécuté 56 détenus dans une prison privée hors de la ville. La FDN a pris pour cible des membres du gang rival Primeiro Comando da Capital (PCC), le gang le plus puissant du Brésil, originaire de São Paulo. Quatre nuits plus tard, dans une prison de l'état voisin du Roraima, des membres du PCC ont massacré 31 détenus, apparemment en guise de représailles. Dans l'espoir de calmer les violences, les autorités de Manaus ont transféré les prisonniers dits « à haut risque » vers d'autres prisons ; quatre détenus ont cependant été tués dans un autre établissement en l'espace de quelques jours, et les soulèvements se sont répandus comme une traînée de poudre dans la région, malgré une intense répression policière.

Les récentes émeutes dans les prisons sont les plus violentes que le Brésil ait connues depuis le tristement célèbre massacre de Carandiru, à São Paulo, où plus de 100 détenus ont été tués par la police militaire en 1992. Plus récemment, les photos prises à l'aide de portables à l'intérieur des prisons montrent que les cellules ressemblent à s'y méprendre à des cachots moyenâgeux. Cela a eu pour effet de scandaliser une nation déjà sous le choc du scandale de corruption Lava Jato (ou scandale Petrobras) : des dizaines de politiciens et d'hommes d'affaires corrompus ont été condamnés à purger leur peine dans des complexes spacieux et climatisés, réservés aux délinquants en col blanc. Des agents des services de sécurité et de renseignement se réunissent actuellement au Brésil pour tenter de comprendre l'état actuel des choses, mais ils ont des années (voire des décennies) de retard sur la crise ambiante. Courant 2016, alors que le monde entier célébrait l'ouverture des Jeux olympiques à Rio de Janeiro, l'alliance fragile entre le PCC et le Comando Vermelho (CV), gang dominant de Rio, a commencé à se désagréger. Dans le nord du pays, le CV a formé sa propre alliance avec la FDN dans le but de faire disparaître toute concurrence en Amazonie.

Les familles des détenus demandent des informations à l'entrée principale du centre pénitentiaire Anisio Jobim, après qu'une émeute a fait plus de 60 morts et de nombreux blessés à Manaus, dans l'État d'Amazonas, le 2 janvier 2017. Photo de MARCIO SILVA/AFP/Getty Images

Manaus, ville de deux millions d'habitants entourée par des milliers d'hectares de forêt tropicale, a toujours été historiquement isolée. Au début du siècle, le boom des échanges commerciaux a cependant permis d'investir des milliards dans le développement de l'Amazonie. En 2014 et 2016, Manaus a accueilli des matchs de football pendant les Jeux olympiques et la Coupe du Monde dans un centre urbain créé grâce à une grosse rentrée d'argent. Cependant, ces investissements n'ont satisfait à terme que les plus riches et n'ont fait que décupler les inégalités dans la région. Aujourd'hui, les élites fortunées se prélassent dans des villas étincelantes et des restaurants japonais tandis que des milliers d'ouvriers vivent sans eau courante ni électricité au milieu d'un labyrinthe d'igarapés – des minces cours d'eau qui forment une sorte de bayou pollué dont le niveau monte ou descend en fonction du flux et du reflux de l'Amazone.

Grâce à son port exempté d'impôts, la ville de Manaus est devenue un hub permettant les échanges d'appareils électroménagers, de voitures et de motos. Le problème, c'est que de par sa traversée de plusieurs frontières, l'Amazone est un fleuve qui permet la distribution de drogue et d'armes à feu dans les plus grandes villes du Brésil. La fragilité de l'économie locale permet aux cartels brésiliens (à l'expansion particulièrement rapide) de recruter facilement dans les rues. Dans des quartiers populaires labyrinthiques, des gamins font le guet aux coins des rues, les sacoches remplies de cash et de cocaïne – qui a été coupée et pesée dans une maison voisine. Dans les bars branchés des beaux quartiers, à quelques pâtés de maisons des rues les plus pauvres, les clients passent commande par téléphone et se font livrer leurs grammes par la fenêtre de voitures qui passent. Les policiers et les morgues sont submergés de cadavres, et des corps en décomposition sont régulièrement retrouvés aux abords de la ville, là où finissent les rues et où commence la jungle.

Tout ce trafic a des conséquences. 34 % des détenus de l'État ont été emprisonnés pour des infractions liées à la drogue. Beaucoup attendent près d'un an derrière les barreaux avant leur procès. En 2015 et 2016, j'ai visité une prison réservée aux détenus en attente d'un procès, l'Institut Pénal Antȏnio Trindade (IPAT). C'est l'un des trois complexes privés que l'on trouve sur une route située au nord de la ville, bien après le nouvel aéroport international entièrement rénové, bien après le terrain de golf, bien après la décharge où les vautours sont dérangés par le vacarme des camions qui passent. Loin des yeux, loin du cœur – enfin, jusqu'à ce que quelque chose aille de travers. Le massacre du Nouvel An a eu pour origine l'évasion de dizaines de détenus de l'IPAT – évasion ayant pour but de créer une diversion permettant à des compères enfermés dans un autre établissement pénitentiaire de s'évader.

L'IPAT est une institution qui se raccroche à l'illusion de la sécurité. Son personnel est épuisé et répète des gestes mécaniques – vérifications d'identité, fouilles au corps, utilisation de détecteurs de métaux et de scanners à rayons X –, inutiles face à la détermination de certains gros bonnets du crime qui sont enfermés là. S'ils souhaitent la mort de quelqu'un à l'extérieur, il leur suffit de passer un coup de fil.

J'étais sur place pour enquêter sur la décapitation d'un détenu survenue en juillet 2015, acte qui avait déclenché un week-end de représailles particulièrement violentes à Manaus, connu désormais sous le nom de « week-end sanglant » : 38 meurtres en 72 heures, certaines victimes tuées par des gangs rivaux, d'autres par des policiers qui voulaient venger la mort d'un sergent. Pour apaiser les esprits, des représentants du gouvernement ont visité l'une des prisons dans l'espoir de négocier une trêve avec les leaders de la FDN, leur offrant le contrôle d'une partie de la prison en échange d'un cessez-le-feu dans les rues.

Négocier avec des représentants de l'État : voilà une preuve de l'ampleur du pouvoir entre les mains de la FDN, grâce à son contrôle du trafic sur le río Solimões, le fleuve qui relie Manaus au Pérou et à la Colombie, deux des plus grands producteurs de cocaïne au monde.

Un agent fédéral brésilien surveille les rives du río Solimões au cours de l'Opération Cobra, le 6 mai 2003, près de la frontière commune entre le Brésil, le Pérou et la Colombie. Les agents étaient à la recherche d'un bateau transportant une grosse cargaison de cocaïne en provenance de Colombie. Photo d'Andre Vieira/Getty Images

En décembre 2015, j'ai pris le bateau pour un périple de 36 heures sur le río Solimões avant d'atteindre Tabatinga, une petite ville paisible située au croisement de trois frontières (Brésil, Pérou et Colombie). J'y ai vu une lutte impossible contre la drogue : les rivières boueuses rendent la navigation d'un pays à l'autre compliquée, et la pauvreté et l'exploitation ont raison de l'État de droit.

La frontière entre Tabatinga et Leticia – la capitale de l'État colombien d'Amazonas – se trouve au niveau d'un dos-d'âne dans la rue principale, où un garde surveille la circulation en bâillant, mitrailleuse à l'épaule. Santa Rosa, au Pérou, n'est accessible qu'en bateau. Ce village scintillant, situé de l'autre côté de la rivière, voit arriver chaque année des paquebots de croisière européens, remplis de touristes prêts à visiter la jungle. On ne peut le deviner en plein jour mais, selon l'agent de la police fédérale que j'ai interviewé en 2015, environ 300 tonnes de cocaïne entrent au Brésil par Tabatinga chaque année.

La cocaïne traverse la frontière principalement par bateau. Le trafic atteint des sommets pendant la saison des pluies, lorsque les fortes précipitations créent des canaux dans la forêt inondée et permettent aux contrebandiers d'éviter les postes de contrôle sur la rivière. Les inspecteurs fédéraux arrêtent et fouillent régulièrement les bateaux mais, comme dans les prisons de la région, les perquisitions et saisies sur la rivière ne permettent d'attraper qu'une infime quantité de la contrebande. Les organisations criminelles péruvienne et colombienne excellent lorsqu'il s'agit de dissimuler leurs produits sous quelque forme que ce soit – du gel capillaire aux jouets en plastique, en passant par des pages de livre. Tandis que les gros cartels attirent l'attention des autorités policières du monde entier, les micro-trafiquants tentent de profiter d'un système saturé. La semaine où j'ai visité Tabatinga, des inspecteurs ont arrêté une femme à l'aéroport – sachant que celui-ci ne compte qu'un vol quotidien en son sein. Cette femme transportait des briques de cocaïne scotchées sous son chemisier. Cela peut sembler absurde et un peu vain, mais certaines briques transitent de cette manière.

Le trafic de stupéfiants a également détruit des communautés indigènes vivant en amont du río Solimões. Sur place, les taux d'addiction, de violences conjugales et de suicide sont très élevés. Les cartels extorquent de l'argent aux peuples indigènes pour faire transiter leurs cargaisons. De leur côté, les autorités recrutent certains indigènes pour travailler sous couverture. À Tabatinga et Leticia, des indigènes isolés de leur tribu déambulent dans les rues, la nuit, à la recherche d'alcool.

« Les cartels ont construit des maisons pile sur la frontière » m'a expliqué un officier de la police nationale colombienne, en avril dernier, à Leticia. « Si on fait une descente, ils ont juste besoin d'aller de l'autre côté de la maison. On ne peut rien faire tant qu'on n'a pas d'équipes péruviennes ou brésiliennes avec nous. »

La coopération internationale a ses limites lorsque la souveraineté est en jeu, et lorsque le trafic de drogues complique les relations régionales. Selon le procureur fédéral brésilien, la FDN est soutenue par les FARC colombiens qui vendent au cartel de la drogue, des fusils d'assaut et des grenades, entre autres.

En 2015, une enquête internationale concernant la FDN a permis de découvrir que leurs opérations sont de plus en plus sophistiquées : elles comprennent des avocats, des virements internationaux, des pressions sur des politiciens de la capitale. Pendant ce temps, le développement de Manaus a joué en la faveur de la Familia do Norte et des multinationales comme Samsung ou Harley Davidson, brouillant les frontières entre commerces légal et illégal afin de répondre aux demandes de plusieurs marchés en pleine croissance : la drogue, les armes à feu, les biens de consommation.

L'une des publications de Brayan Mota après son évasion de l'IPAT. Photo via Facebook

Beaucoup des habitants de la ville sont passés d'une électricité épisodique à Instagram en moins de dix ans. Brayan Mota, l'un des fugitifs de l'IPAT, a posté un selfie le jour de l'An, où on le voit se balader dans la forêt avec ses amis. En quelques heures, ils sont devenus des héros du web ; on a même pu voir des photomontages de leurs visages sur l'affiche du film Les Évadés. Lors du massacre, les prisonniers ont pris des photos et des vidéos avec leurs portables, images qui ont ensuite circulé sur tous les médias.

Quelques jours après la catastrophe de Manaus, des membres du PCC ont condamné l'attaque : « Notre but a toujours été de combattre l'État, pas nos frères, même s'ils appartiennent à d'autres organisations », a écrit l'un des membres présumés du PCC, demandant aux autres cartels de reverser de l'argent aux familles des victimes. « Sachez que vous déclarez la guerre non seulement au PCC, mais également à tous ceux qui se battent contre le gouvernement corrompu du Brésil. »

Des responsables de l'État n'ont pas tardé à répondre à ces accusations. « Ils n'étaient pas des saints », a dit le gouverneur de l'Amazonas, José Melo, en parlant des victimes membres de la FDN. « Il s'agissait de tueurs, de violeurs. »

À rebours d'une telle déclaration, de nombreuses voix pointent du doigt le double jeu des pouvoirs publics, et leur responsabilité. Une enquête fédérale a révélé que le sous-secrétaire d'État à la justice et aux Droits de l'homme, le général Carliomar Barros Brandão, avait garanti une protection juridique au cartel en échange des votes des membres de la FDN pour le candidat du parti au pouvoir dans l'Amazonas. « Personne ne vous touchera », aurait déclaré le général au leader de la FDN, José Roberto Fernandes Barbosa.

Cela constitue une énième preuve de la nouvelle puissance politique des cartels brésiliens. « Il va recueillir plus de 100 000 votes », a dit Barbosa au sujet du candidat appuyé par Carliomar Barros Brandão, vantant son influence dans certains quartiers de la ville. « Pensez à tous les prisonniers qui ont de la famille ici : si on donne l'ordre, ils obéiront. »

Chris Feliciano Arnold est l'auteur de « The Third Bank of the River: Blood, Power and Survival in the Twenty-First Century Amazon », à paraître aux éditions Picador USA.

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