Life

De l’art de jouer sa vie sur un lancer de dés

Inspirées par un roman culte de la littérature américaine, certaines personnes utilisent des dés pour prendre leurs décisions.
9.7.21
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Illustration: Lily Lambie-Kiernan 

Les Serbes avaient encerclé la ville de Mostar. Retranchés dans un édifice, les soldats adolescents de la Force de défense croate, abrégée HOS, tuaient l’ennui avec de l'herbe, de l'héroïne et des coups de feu tirés dans les airs ou dans les collines où se cachaient les snipers.

« Les rues de la ville étaient désertes, se souvient le journaliste Joe Cusack. La plupart des soldats que nous avions rencontrés avaient de la compassion et ne supportaient plus le chaos et les meurtres. Mais pas les jeunes de l’HOS. C’étaient ni plus ni moins que des sniffeurs de colle armés de fusils. La situation était vraiment tendue. »

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Joe et son ami d'enfance Graham Johnson assistaient en direct à la désintégration de la Yougoslavie. En entendant le sifflement à glacer le sang d'une grenade en l'air, les deux hommes se jetèrent à terre.

Joe, alors âgé d'une vingtaine d'années, se souvient encore de la sensation de froid glacial dans sa poitrine lorsqu'une voiture située à moins de quarante mètres de là explosa devant eux. Ses oreilles bourdonnaient et, au milieu des rires hystériques, il suffit d'un regard échangé avec Graham pour que tous deux comprennent qu'ils devaient leur survie au « X Factor » : la chance, le destin, la sérendipité.

Quelques semaines plus tôt, c’est ce même facteur qui les avait décidé à quitter leur emploi, dans une maison de retraite pour l’un, dans la comptabilité pour l’autre. Inspirés par un roman classique de la contre-culture intitulé L’Homme-dé et n'ayant aucune expérience du journalisme, ils décidèrent de partir pour la Yougoslavie sur un lancer de dés. Armés de fausses cartes de presse, ils annoncèrent à leurs parents qu'ils partaient faire un tour à Ibiza et se lancèrent dans un voyage qui allait changer leur vie.

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Joe (tout à gauche) et Graham (tout à droite) en Bosnie. Photo publiée avec l’aimable autorisation de Joe Cusack.

L’Homme-dé fêtera son cinquantième anniversaire cette année. Son auteur, George Powers Cockroft, alias Luke Rhinehart, ne sera pas en mesure de le célébrer, puisqu'il est décédé en novembre dernier. Mais la philosophie décrite dans sa satire controversée du rite de passage perdure, inspire et, dans une certaine mesure, terrorise encore aujourd'hui.

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Ce roman culte de la littérature américaine, tour à tour sombrement drôle, répugnant et nihiliste, raconte l'histoire d'un psychiatre de Manhattan à la vie étriquée qui, par ennui, décide de jouer aux dés son destin. Il abandonne sa famille et tente de violer la femme de son voisin. Il endosse diverses identités au cours de ses aventures et orchestre une évasion massive d'un hôpital psychiatrique.

Paru en 1971, le livre a connu un succès tardif, se vendant finalement à 2 millions d'exemplaires dans 25 pays. Salué par le magazine Loaded en 1999 comme « le roman du siècle », il a laissé derrière lui un héritage durable de disciples à travers le monde. « Il y a quelque chose de mystique dans les dés, dit Joe, originaire de Liverpool mais désormais basé à Manchester. En lançant un dé, on puise dans quelque chose qui est déjà là, un courant sous-jacent, comme si tout était déjà prédéterminé. »

À l'autre bout du monde, à Perth, en Australie, Retter, 42 ans, me raconte sa propre expérience avec les os du diable et décrit un sentiment presque identique à celui de Joe. « J’avais l'habitude d'utiliser les dés comme un moyen de pousser l'univers à m'aider moi, dit-il. Je suis athée. Je ne crois pas à la volonté de Dieu et à toutes ces choses-là, mais je ressens une forme d’énergie dans le monde, et les dés m'ont aidé à accéder à une partie de cette énergie. »

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Se décrivant lui-même comme un « alcoolique invétéré », Retter a utilisé les dés pour naviguer dans une succession d'aventures alcoolisées. L’attrait du chaos s'est parfois révélé irrésistible pour son cercle de connaissances. Par exemple, il se souvient d'un soir où un lancer de dés visant à choisir entre du vin rouge et du vin blanc a déclenché une beuverie avec une vingtaine d'autres personnes. Une autre fois, lors d'un week-end dans sa ville natale, et alors qu'il ne lui restait que quelques heures avant son vol de retour, Retter raconte que son jeu de dés a attiré l'attention d'une femme. « Je lui ai dit : “Je pars dans quelques heures. Veux-tu venir avec moi ou dois-je prendre ton numéro ?” Elle a répondu : “Allons-y !” Le caractère aléatoire de la chose lui avait plu et nous avons vécu une histoire d’un soir pour le moins unique. »

Retter a abandonné les dés il y a quelques années. « Aujourd’hui, il y a des gens qui comptent sur moi et je ne veux pas les laisser tomber », dit-il. Mais le pouvoir de ces petits cubes est profondément ancré dans sa psyché. « Au fil du temps, vous n'avez plus besoin des dés, vous êtes à l'aise pour faire des choix incertains », répète-t-il, évoquant le moment où il a déménagé à Hong Kong sur un coup de tête pour accepter une offre d'emploi inattendue. « Cela vous libère des chaînes de l'obligation et des contraintes du devoir. Alors que les gens autour de vous s'appuient sur des études et des rapports pour prendre des décisions, vous pouvez laisser la philosophie des dés prendre le dessus et faire des choix à la volée. »

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En même temps, il a le sentiment d'avoir été en partie à la merci des dés et de leur influence, au point qu'il en est venu à redouter même l'idée d'un jeu de société entre amis ; parce que les dés exigent qu'on les lance et qu'on leur obéisse, c'est la règle numéro un de ceux qui se consacrent à cette philosophie. « Il y a eu des moments où je ne voulais pas faire ce que les dés m'indiquaient, admet Retter, mais je sentais que si je n'obéissais pas, seules les options les plus difficiles se présenteraient alors à moi. Je me revois m'asseoir et parler aux dés : “Je suis vraiment désolé, excusez-moi, mais pourriez-vous me proposer un choix plus facile ?” »

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Photo : Michael Schultz Mike/Alamy Stock Photo

Araz, un directeur artistique de 44 ans originaire de Göteborg, a déménagé à Londres dans les années 1990, précisément à cause d'un lancer de dés. Il y est resté pendant 12 ans, est devenu père et a suivi un doctorat. Mais lui aussi, en 2013, a décidé de mettre fin à cette habitude qu’il avait depuis l’adolescence et qu’il décrit comme une addiction.

« J’ai été en contact avec George Cockcroft pendant un certain temps, et il m'a prévenu que c'était un cercle vicieux, explique Araz. Comme pour la plupart des dépendances, si vous décidez d'arrêter d'un coup, ça ne se termine généralement pas très bien. Mais si vous choisissez plutôt de faire une pause, peut-être prolongée, cela fonctionne beaucoup mieux. L'option que je me suis donnée était de faire une pause si je parvenais à obtenir un cinq, et c’est ce qui est arrivé. »

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Araz utilisait les dés pour orienter ses propres décisions vers des choix plutôt hédonistes et ludiques, comme lorsqu'il a sauté dans l'avion pour aller au Berghain à Berlin et où il a violé la politique de non-photos du club. « Techniquement, je suis maintenant banni à vie, dit-il en riant. Mais je n'ai pas de regrets. Pour moi, les dés ont été une spirale descendante, mais une spirale positive quand même. »

« Je me souviens d'une autre fois où je me suis introduit dans le cimetière de Harrow pour une session de bongo. Alors que je grimpais, avec les tambours dans une main et un grand crucifix dans l'autre, des gens dans un bus m'ont vu et n'ont rien dit ou fait. J'ai compris à ce moment-là que les autres se fichent de ce que tu fais, tant que tu ne fais de mal à personne. » Araz poursuit en expliquant que le fait de lancer les dés apporte souvent un moment de clarté absolue, car vos véritables désirs vous sont révélés par l'impatience d'obtenir un résultat très spécifique.

C'est une expérience confirmée par la recherche, affirme Eva Krockow, une psychologue spécialisée dans les jugements et les prises de décision. Pour sa part, elle n'apprécie pas les choix psychopathiques du protagoniste du livre, mais confirme que les dés, le tirage au sort ou d'autres mécanismes similaires qui conduisent à faire des « choix aléatoires » peuvent être utilisés délibérément pour réduire la charge cognitive et simplifier la prise de décisions.

« L’excès de choix est un problème dans la société moderne, dit-elle. Nous pensons qu'il est souhaitable d'avoir le plus d’options possibles, mais en fait, cette situation est difficile à gérer. Au final, cela peut s'avérer très peu satisfaisant. Autant introduire un peu de hasard dans les choix les plus petits, car ils n'ont pas vraiment d'importance dans le grand schéma universel. »

Les échos de ces petits choix, apparemment sans conséquence, peuvent mettre des années, voire toute une vie, à se manifester. Et ils peuvent même être si subtils qu'ils passent inaperçus. Joe et Graham, évidemment, ont pris une énorme décision par le biais des dés, celle de quitter Liverpool pour se lancer comme reporters de guerre. Aujourd'hui, près de trente ans plus tard, ils sont tous deux de brillants journalistes d'investigation. Ils produisent des documentaires et ont écrit des livres qui ont très bien marché.

« Quand je suis revenu de Bosnie, je n'étais plus le même, raconte Joe, qui a maintenant 53 ans. Si je n'étais pas parti, je pense que je vivrais maintenant dans un logement social délabré de Liverpool. Les lois qui régissent le hasard sont truffées de pièges et de failles. L'univers fait ce qu'il veut et vous devez l'accepter. J'étais un loser avec des cernes sous les yeux et des poches vides. Mais je suis arrivé là où je suis grâce à un lancer de dés. »

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