Halal, polémique d’Etat

Gérald Darmanin s’inscrit dans la longue tradition politique française qui consiste à pointer du doigt la bouffe comme vecteur identitaire.
Alexis Ferenczi
Paris, FR
22.10.20
halal Gérald Darmanin

Gérald Darmanin est au four et au moulin. Depuis la mort de Samuel Paty, professeur d’histoire-géo décapité par Abdouallakh Anzorov le vendredi 16 octobre, le ministre de l’Intérieur multiplie les interventions pour, dans le désordre, annoncer la fermeture d’un lieu de culte, la dissolution d’associations ou l’expulsion d’étrangers considérés comme des « ennemis  de la République ».

L’idée ? Faire passer un message pour que la « peur change de camp » selon les mots de l’Elysée. Comment ?  En occupant le champ médiatique et en débitant un flot de mesures administratives pas forcément réalisables sur les chaînes d’info en continu. Parmi toutes les réponses envisagées par Darmanin, rien ne laissait pourtant présager celle-ci : la réforme des rayons bouffe des grandes enseignes de distribution. C’est pourtant ce qu’il a plus ou moins suggéré mardi 20 octobre dans Face à BFM sur BFM TV.

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« Moi, ça m’a toujours choqué d’entrer dans un hypermarché et de voir qu’il y avait un rayon de telle cuisine communautaire et de telle autre à côté. Pour moi, c’est mon opinion, c’est comme ça que commence le communautarisme (…) Je comprends très bien que la viande halal soit vendue dans les supermarchés, ce que je regrette c'est les rayons », déclare le ministre relancé immédiatement par le journaliste Maxime Switek. Faut-il aller plus loin ? Faut-il que ses rayons disparaissent ?

« Je pense que le capitalisme français a une responsabilité. Quand on vend des vêtements communautaires, peut-être qu’on a un petit rôle dans le communautarisme. (…) Il y a dans la société civile des gens qui doivent comprendre que ce n’est pas parce qu’on a des parts de marché en flattant quelques bas instincts, qu’on a rendu service au bien commun », enchaîne-t-il accusant clairement certains chefs d’entreprise de se faire du beurre sur le communautarisme.

Michel-Edouard Leclerc, qui s’est probablement senti un peu trop visé, a pourfendu sur Twitter les « politiques politiciennes » tout en défendant son bifteck et en rappelant le patriotisme de sa chaîne. Christophe Barbier s’est lui empressé de renchérir les propos du ministre faisant le même parallèle que de nombreux internautes moqueurs mais au premier degré. « Un rayon dédié [au halal ou au casher] c’est le début du communautarisme, car on sait que tous ceux qui s’y rendent, sont musulmans ou juifs, (…), on n’est pas forcément mexicain quand on va dans le rayon mexicain, ou breton quand on va dans le rayon breton. »

Abondamment commentés, les propos de Gérald Darmanin – notamment sa volonté de pointer du doigt le rôle des entrepreneurs – font surtout écho aux travaux de l’anthropologue Florence Bergeaud-Blackler qui publiait en 2017 Le marché halal ou l’invention d’une tradition (Seuil). Chercheuse au CNRS, Bergeaud-Blackler estime que la création de ce marché est le fruit d’une rencontre entre un fondamentalisme religieux et un capitalisme néolibéral.

Le marché halal ne serait pas l’émanation d’une coutume importée des pays musulmans – puisqu’il n’existait pas avant que les industriels ne l’y exportent – mais plutôt une « tradition inventée » comme définie par l’historien anglais Eric Hobsbawm soit « un ensemble de pratiques qui visent à promouvoir certaines normes et valeurs, et qui trouvent leur légitimité dans une continuité postulée avec un passé largement imaginé et plus ou moins sciemment reconstruit ».

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Pour Bergeaud-Blackler, la nature même de ce marché et sa malléabilité en fait un outil potentiellement dangereux. Interrogé par Libération, elle mettait en garde contre la « marchandisation du patrimoine culturel et intellectuel musulman » qui ne pouvait profiter qu’aux « marchands spéculateurs et aux fondamentalistes qui ont pour projet d’imposer cette forme dogmatique de l’islam dont se nourrissent les groupes identitaires d’en face pour organiser cette peur des musulmans. »

Un discours un poil alarmiste que les politiques – de droite comme de gauche – n’ont pas attendu pour taper avec une cadence très régulière sur le halal ; Nicolas Sarkozy qui veut faire barrage dans les écoles, « les cantines sont tenues au principe de la laïcité, je m’opposerai à toute évolution allant dans le sens contraire », François Fillon qui tente de réformer l’abattage rituel ou Marine Le Pen qui assure que « l’ensemble de la viande distribuée en Ile-de-France à l’insu du consommateur, est exclusivement de la viande halal ».

En 2010, c’est un Quick de Roubaix qui, comme sept autres franchises de la marque française de fast-food, remplaçait le bacon de ses burgers par de la dinde fumée et déclenchait des cris d’orfraies. En 2002, c’est un Franprix d’Evry, passé au « tout-halal » et ne servant ni porc ni alcool à ses clients, qui s’était attiré les foudres du maire PS de la ville, Manuel Valls. La justice finira par casser la décision de l’édile de fermer le commerce - officiellement pour conditions d'hygiène non conformes.

Si le halal est un signe extérieur de radicalisation, c’est plutôt du côté de l’ultra-droite qu’il faut le chercher. Dans les trois projets d’attentats contre la communauté musulmane en France imaginés par l’Action des forces opérationnelles (AFO) et révélés par les interrogatoires des treize membres de ce groupuscule interpellés en 2018, un projet « halal » aurait consisté à empoisonner aux pesticides et à la mort-aux-rats certains aliments de rayons de supermarchés pour « tuer des musulmans ».

Quant aux déclarations de Gérald Darmanin, certains observateurs considèrent qu’elles sont un voile pudique jeté sur les dysfonctionnements qui ont mené à la mort de Samuel Paty. Le ministre est lui resté sur sa position : « Je n’ai pas un mot à retirer à mes propos. Pas un. Oui le capitalisme a aussi une responsabilité dans la société, tout ne peut pas faire objet d’argent. »

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