Drogue

Le coronavirus nous rendra-t-il tous alcooliques ?

Avant, j’avais l’excuse de la socialisation. Maintenant, je bois de la piquette tout seul en caleçon devant mon ordi. Et je sais que je ne suis pas le seul.
01 avril 2020, 8:05am
alcool coronavirus
Photo de l'auteur.

Au début du mois, j’ai entrepris de tenir le compte des dépenses de tout ce qui pouvait me détruire la santé. Je mettais dans le même sac alcool, drogues diverses, voire même junk food – si j’arrivais à être assez consciencieux pour aller jusque-là.

Je ne me considère pas à proprement parler comme « alcoolique » ou « toxicomane », mais disons que je me suis rendu compte dernièrement que je dépensais pas mal en la matière. En tout cas suffisamment pour me dire que tenir un relevé de compte de la déglingue serait sans doute un bon moyen de tester mes capacités d’autodiscipline. Et comme je n’avais à ce moment-là plus un rond, ça allait sans doute me permettre aussi d’évaluer ma capacité à me faire payer des coups une fois sec. Et éventuellement de voir à quel point j’étais une grosse michto.

Picoler plus pour picoler plus

À mi-parcours, le coronavirus a évidemment changé un peu la donne. Mais il a plus entériné mes dispositions d’avant qu’autre chose. Déjà, le mois avançant, mon manque d’argent ne m’a absolument pas empêché de dépenser autant - si ce n’est plus - qu’avant. Par un miracle que je ne m’explique pas vraiment, ma capacité à me faire payer toutes sortes de « produits ménagers divers » ne s’en est pas trouvée contrariée. Surtout, je me suis rendu compte que si je pouvais me réfugier avant dans le déni confortable de l’alcoolisme mondain (« nan mais je bois jamais tout seul, je m’arrête quand je veux »), la distanciation sociale imposée par notre cher gouvernement ne m’a absolument pas empêché de continuer à picoler tous les jours. Au contraire.

Alors, certes, on ne parle pas d’un alcoolisme romantico-destructeur à la Faulkner ou Fitzgerald, ni même d’un nihilisme de caniveau qui consisterait à s’enfiler une bouteille de blanc limé dès l’aurore pour tituber le reste de la journée en se pissant dessus et en marmonnant des trucs sans queue ni tête contre « cette saloperie de faf arménien de Devedjian... ». Plutôt une dépendance soft, assez insidieuse, et qui concerne, je pense, pas mal de gens de mon âge qui bossent dans les « industries créatives » – mais pas que.

J’ai réalisé que j’avais peut-être effectivement un « problème » le moment où, au bout de deux jours de confinement, je suis allé acheter de la piquette en bas de chez moi parce que je m’étais vaguement engueulé avec quelqu'un, le tout sans prendre soin de remplir mon attestation de sortie dérogatoire. Et donc sans me soucier de me taper potentiellement une amende de 135 euros à la clé - somme que je n’avais plus sur mon compte en banque à ce moment-là. Il y a aussi ces nombreux moments où, trop content d’avoir enfin bouclé un article, je me ruais sur un Saumur-Champigny à peine entamé pour le glouglouter jusqu’au trognon. Ou ces instants de douce félicité où, déconcerté par le temps qui passe (« quel jour on est putain ? ») et la mort qui vient, je me disais que ce serait pas plus mal de m’en décapsuler une pour « retrouver mes esprits ».

Il serait malhonnête de séparer ces accès de pure connerie des non moins brusques sautes d’humeur qui les ont jalonnées. Car le confinement révèle chez tout un chacun cette vérité banale mais toujours bonne à prendre : se retrouver seul avec soi-même, c’est quand même une sacrée tannée. Une joie et une souffrance qui permet d’assouvir ses plus bas instincts sans avoir l’impression que quelqu’un vous souffle dans le cou, tout en ayant l’impression qu’on vous tient perpétuellement à distance du danger (et donc qu’on y contribue un peu par procuration) en vous parlant comme si vous étiez un enfant malade – ce que vous êtes un peu.

Picoler plus pour surmonter les autres

Non que je foncerais tête baissée aider des bras et des malades si l’occasion m’en était donnée, mais plus les jours se ressemblent, plus l’impression de se sentir inutile, une poussière de crotte dans la galaxie du gros bras armé capitaliste de crise qui vous la met jusqu’au coude sans qu’on n’y puisse rien y faire, est celle qui transparaît. D’autres sentiments ressurgissent, plus anciens, qu’on croyait avoir enfouis depuis longtemps et qu’on tente cette fois de noyer à coup de grosses lampées de ce whisky succulent. Toujours un bon pis-aller pour ne pas avoir à répondre à cette question dont on connait pourtant la réponse : « Et si en fait mon problème, c’était pas le corona » ?

Au-delà des éventuelles potentielles névroses, peurs primales et terreurs nocturnes enfouies depuis l’enfance, on se dit quand même qu’il y a vraiment de quoi être alcoolique. Face à toutes les positives attitudes béates et cette manie qu’ont les gens de vouloir transformer leur vie en espace de développement personnel, l’alcool intervient comme une manière de ne pas vouloir obéir à ce truc qui ressemble de plus en plus à un concours de bites déguisé en quinoa, entre apéros dinatoires sur Skype, Facebook lives et autres « regarde comme ma tarte aux quetsches a l’air plus appétissante que la tienne ».

À ce titre, les gens qui ne parlent pas du tout du coronavirus sont aussi pénibles que ceux qui ne parlent que de ça. Les premiers se ressourcent dans un déni narcissique en ressortant ses vieilles boites de Twister (comme dans Friends), tandis que les seconds pensent avoir trouvé un énième petit évènement croustillant à se mettre sous la dent. Le tout en se parant d’habits de révolutionnaires du dimanche parce que ça fait joli, tout en rêvant à voix haute à un futur multicolore avec des ballons dans le ciel et des marguerites dans les cheveux – mais de loin quand même, sinon ça file des maladies. C’est peut-être une solution de facilité, mais l’un dans l’autre, tout cette merde est moins difficile à subir en prenant une grosse douche de Riesling.

Mais c’est aussi un cercle vicieux. Le stress engendre du stress, lequel engendre de la picole, laquelle engendre de la gueule de bois, laquelle engendre du stress, lequel engendre de la picole, etc... On angoisse parce qu’on est anxieux, on ne dort plus parce qu’on a peur de faire une insomnie, et quand on s’endort on rêve qu’on est confiné chez soi – je ne suis pas psychanalyste, mais je ne pense pas que ce soit forcément bon signe de rêver littéralement de sa journée passée. En un claquement de doigts on découvre qu’on n’arrive ni à sortir de son lit ni de son propre nombril, et on se surprend bientôt à écrire comme Leïla Slimani sans se soucier un seul instant qu’il y a des gens qui n’ont pas le luxe du télétravail et qui sont potentiellement en train de crever dans une salle d’attente. Ça donne envie de reboire un coup.

Picoler plus parce que c'est juste marrant

J’ai l’air de faire ma Cosette dit comme ça, mais se bourrer la gueule en pleine journée est tout de même une des meilleures choses qui existent dans la vie. On peut siffloter du Cardhu 15 ans d’âge au goulot jusqu’à s’évanouir à moitié sur son lit en écoutant de la house de piscine pendant que personne ne regarde. On peut travailler en caleçon tout en lâchant des gros pets sonores aux effluves de bière bon marché, ou encore s’enfiler à chaque repas une demi bouteille de rouge sans personne pour vous juger.

On peut humer de temps en temps ce petit fumet de Hennessy, car on ne se refuse rien vu qu’on va sans doute crever. On est presque fier de soi-même quand on tient un week-end entier sans boire, parce que le temps n’a plus d’importance et puis qu’est-ce que ça veut dire le week-end désormais sinon une construction libérale obsolète, viens dans mon tipi et qu’on se caresse. Car si la vie est désormais une sorte de déchéance socialement autorisée à durée limitée, pourquoi ne pas en profiter ? Si c’est compliqué à visualiser, imaginez juste que vous êtes en club.

Évidemment, les gueules de bois sont plus dures que les journées en elles-mêmes, et les angoisses reviennent taper dans le fond du crâne en même temps que le mal de crâne toque dans un coin de tête comme pour nous rappeler que toutes ces conneries ont assez duré. Mais bon, dans le pire des cas, on peut se dire qu’on pourra toujours la repousser à la prochaine, cette fameuse « semaine détox jus de bissap en intraveineuse ». C'est pas comme si on n'avait plus le temps de toute façon.

Marc-Aurèle Baly est vaguement sur Twitter.

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