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« Tant que j’ai deux bras et deux jambes, je ne suis pas du genre à m’inquiéter »

Misungui Bordelle est dominatrice professionnelle, spécialisée dans le kinbaku. Avec un métier qui nécessite des contacts intimes, l’annonce du confinement n’était pas une bonne nouvelle.
09 avril 2020, 7:57am
Sexe dominatrice confinement
Photo Adobe

Misungui Bordelle s’est fait progressivement un nom sur la toile. D’une certaine manière, « la toile », elle connaît déjà puisque sa principale source de revenu consiste à ligoter ses clients. Elle est dominatrice professionnelle, spécialisée dans le kinbaku [le bondage, NDLR]. Même si c’est un métier-passion, c’est aussi une manière de subventionner son activisme, car pour elle « l'intimité, c’est politique ». Elle est engagée dans le porno alternatif : éthique, militant pro-queer et féministe. Elle anime régulièrement des ateliers d’éducation populaire autour de la sexualité, de la question du genre et anime des performances à cheval entre le BDSM et le théâtre.

Avant ça, et dans la lignée de l’éducation anarcho-gauchiste qu’elle a reçue en Savoie, elle fait des études de sociologie et de sciences politiques qui l’ont marquée sur la question du genre. Elle a vécu dans des squats parisiens et près de trois ans en camion, à sillonner la France pour visiter un maximum de communautés anarchistes autogérées. De temps à autre, elle revient à Paris, pour se faire suffisamment d’argent en tant que travailleuse du sexe et ainsi continuer à tracer la route. Le voyage fini, elle s'installe à Montreuil pour vivre de ses activités. Sauf que depuis l'épidémie de Covid-19 et le confinement qui a suivi, son activité s'est arrêtée. En attendant la reprise, Misungui est confinée à la campagne, au calme. Elle a pris un peu de son temps pour taper la discute et expliquer les conséquences du coronavirus sur son travail.

VICE : Salut, Musingui. Comment l’épidémie de Covid-19 et le confinement ont impacté ton activité ?
Misungui : En temps normal, j’ai un à deux nouveaux clients par mois et je tourne avec quatre à cinq réguliers. Aujourd’hui, c’est simple, tous mes rendez-vous en tant que domina ont été annulés. Pendant un temps, j’ai envisagé des règles d’hygiène encore plus drastiques que d’habitude et puis d’un commun accord on a laissé tomber l’idée. Beaucoup de ces clients ont été super attentionnés et m’ont réglé un acompte sur les rendez-vous qu’on avait déjà convenu. C’est bien pour l’instant présent puisque ça me fait un peu d’argent en plus, mais ça sera un manque à gagner dans le futur. Dès que le confinement sera levé, je ne toucherai de fait qu’un demi-salaire pendant un certain temps et pour toutes mes prestations à honorer. Toutes mes performances, ainsi que les tournages et workshop de shibari ont aussi été annulés.

Le virtuel ne t'a jamais tenté ?
Je ne fais pas de « cam » et je ne réalise pas de films parce que je suis une bille en technologie. Ceci dit, j’envisage sérieusement de participer à davantage de tournages pornos, ça me permettrait de ne pas compter sur ma seule activité de domina.

Comment as-tu construit ce réseau de clients ?
J’ai rencontré les plus anciens via mon Tumblr quand cette plateforme n’était pas encore trop censurée. Ça date de l’époque où j’étais assez active comme modèle photo. J’ai mis à peu près deux ans à tisser ce réseau et à passer d’un à deux clients par mois à plus du double aujourd'hui. Je n’utilise pas de sites d’escorting, même ceux spécialisés dans le BDSM ou la domination, je me sers de Facebook, de Twitter et de mon site. J’ai aussi participé aux soirées « Subspace » en tant que performeuse domina. Ce sont des soirées « jeux de rôle grandeur nature BDSM » dans lesquelles je me suis fait beaucoup de contacts. Certains sont aujourd’hui mes clients. Tout se fait petit à petit, assez organiquement, et le bouche-à-oreille est très important. J’ai quelques clients La France insoumise et anar, c’est cool.

Pour beaucoup, mes clients viennent me voir pour le personnage. Tout compte, de mes engagements politiques jusqu'à mes compétences. Comme j’ai des activités très variées, je ne suis pas obligée de me focaliser uniquement sur l’une d’elles. Je navigue de l’une à l’autre. Il suffit que je sois active tout le temps et je m’y retrouve financièrement. Mais ce sont la domination et les workshops de shibari qui rapportent le plus. En général, je gagne à mesure de mes besoins, et quand je fais plus, mon seul luxe c’est de me payer un super resto et de mettre de côté pour retaper une vieille grange dans la campagne.

Comment vis-tu les événements actuels ?
Pour l’instant je le vis très bien. C’est un peu comme de longues vacances. J’ai quand même une petite angoisse latente : que le lien que j’ai avec mes clients réguliers s’amenuise et qu’ils m’oublient ou changent de crèmerie. Ce genre de relation, ça s’entretient. Il y a beaucoup de TDS qui le vivent moins bien. D’ailleurs, plusieurs cagnottes de soutien sont lancées par les putes, les trans et les précaires en général. A ce sujet, Tan Polyvalence, une TDS, sexologue et militante, coordonne et fait de la mise en relation entre donneurs et receveurs. J’ai moi-même mis en place une cagnotte de soutien et j’ai des clients qui me font des dons assez généreux. J’ai eu la surprise de découvrir qu’un bienfaiteur y avait versé 250 euros.

Pourquoi as-tu choisi de quitter Paris ?
Avec mes économies, j’ai pu acheter il y a quelque temps un terrain dans le Morvan, sur lequel il y a une grange en ruine et une source d’eau. Ça fait longtemps que je nourris le projet de monter un habitat alternatif là-bas. À Paris, je n’avais pas envie de subir l’enfermement, de tourner en rond et je voulais éviter la psychose des réseaux sociaux. Avec mon conjoint et sa petite fille, on a pris la décision de partir ensemble, en moins de douze heures, sur mon terrain quand on a su que tout allait fermer. À Paris, j’aurais tourné en rond et avec les réseaux sociaux ça aurait été encore pire. L’idée d’aller s’occuper avec des choses dans lesquelles on insuffle du sens sur ce terrain permet de bien encaisser le confinement.

À quoi ressemble ton quotidien maintenant que tu es là-bas ?
La grange est en ruine donc pour l’instant, on ne peut pas dormir dedans. Comme je suis descendue avec mon camion, on a plein de provisions et on dort tous les trois à l’intérieur. En journée on fait des petits travaux. On manque de matériel car les magasins de bricolage sont fermés. On a aussi un accès à l’électricité très limité. Pour le moment, on a retapé des petits combles pour avoir un autre endroit où squatter, histoire de pouvoir faire notre « vie d’adultes » si tu vois ce que je veux dire. Mon conjoint est ferronnier et j’ai l’habitude des travaux manuels, du coup on se débrouille bien.

Comment envisages-tu la suite du confinement ?
Pour moi, c’est pas comme si ce genre de vie était une nouveauté. Je retrouve des expériences que j’ai déjà vécues pendant mes trois ans en camion et au sein de différentes communautés alternatives. En fait, c’est la manière dont j’aime vraiment vivre. Je peux très bien me passer du confort relatif de la vie parisienne. Je n’ai pas besoin de changer de fringues tous les jours simplement pour montrer que j’ai une garde-robe. J’aime la vie simple. Si le confinement perdure, on a d’autres projets qui sont tous orientés autour de ce qu'on veut pour ce terrain : qu'il devienne un lieu d’accueil, d’échange de compétences, autonome et a-capitaliste.

Comment les gens qui te côtoient ont réagi à ta « fuite » ?
Ma famille, mes proches et mes clients ont bien réagi. Par contre, je me suis pris une véritable shit storm de la part de certaines personnes qui me suivent sur les réseaux sociaux. Pour je ne sais quelles raisons, ils se sont sentis trahis. Ce qui m’a énervée c’est cette réaction viscérale, très émotionnelle. J’étais la citadine qui allait contaminer la campagne. Il faut être rationnel, ici il n’y a que nous et on ne peut donc contaminer personne.

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