Private School TikTok

Illustration : Lily Blakely

Life

Bienvenue dans le monde privilégié de #PrivateSchool sur TikTok

Le hashtag #privateschool a au moins 400 millions de vues sur l’application vidéo. Nous avons parlé aux internautes les plus actifs.
29 avril 2020, 7:54am

Une école privée à 36 000 euros l’année, ça vous paraît cher ? Certes, mais c’est le prix à payer pour envisager d’obtenir une place dans une grande école un poste au ministère ou encore, depuis peu, la célébrité sur l’application de vidéos TikTok.

Coupe de cheveux à la Hugh Grant des années 1990, baratin snob à la Michael McIntyre, bienvenue dans l’une des sous-cultures la plus établie de l’application TikTok : Private School (École privée). Avec ses 396 millions de vues, le hashtag « #privateschool » rassemble ce genre de vidéos : d’évidentes parodies, des démonstrations de richesse semi-ironiques (vidéo d’un élève qui se sert d’un billet de 50 livres pour s’éventer) et du snobisme affiché (vidéo où des élèves imitent les accents non 100 % British de l’école).

Les enfants riches qui affichent leur richesse sur Internet, ça n’est pas nouveau. Souvenez-vous de ces chaînes Youtubes ou des pages Instagram « Enfants riches ». La différence majeure, c’est que sur la page Private School TikTok, les élèves sont moins préoccupés par la richesse elle-même que par la force comique que celle-ci peut donner.

Alors, pourquoi tant de bourges scolarisés dans des écoles privées jouent des personnages encore plus bourges et snobs qu’ils ne le sont ? Et si ce n’est pour se préparer à la prochaine guerre des classes, pourquoi les gens les regardent-ils ?

Marcus, 15 ans, et ses camarades Henry, Harry et Rory, 16 ans tous les deux – que nous appellerons ici « la bande MHHR » – sont les créateurs d’un compte populaire sur la page Private School de TikTok. Après le buzz d’une page TikTok sur des matières bien spécifiques aux écoles privées – latin, apiculture, débat – ils ont réalisé qu’il y avait un public friand de caricatures de la vie en école privée. Et c’est à partir de là qu’ils ont « [créé] leur compte pour s’éclater dessus. »

Ça a commencé à peu près de la même manière pour Eloïse, âgée de 16 ans. Après le buzz d’une de ses vidéos, qui a fait des milliers de vues, – avec une amie, elle arbore une crosse et joue sur les stéréotypes des écoles privées – elle a réalisé que les gens aimaient bien voir des vidéos montrant des filles d’écoles privées stéréotypées. « Toutes les pages qui ont fait le buzz [étaient] celles à thèmes, donc [elle a] décidé de s’en tenir à quelques-uns : la Grande-Bretagne, le temps, les Conservateurs et l’école privée. »

« Quand on n’a pas étudié en école privée, on est un peu curieux de savoir ce qu’il se passe à l’intérieur »

Pour Michael, jeune homme de 17 ans, la page Private School de TikTok est un espace pour « faire de la satire sur les problèmes de la classe moyenne ». Dans sa vidéo la plus populaire, il est devant la chaîne de restaurants Toby Carvery et s’exclame « je suis dans le ghetto, ratatata », avec le hashtag #sendhelp.

En septembre 2019, les représentants du parti travailliste anglais se sont attaqués aux écoles privées en faisant passer une loi leur retirant le statut d’organisation caritative. Cela, plus les récents discours sur la relation entre Oxbridge et l’éducation privée (avec de nouvelles questions qui surgissent : « Mon fils a-t-il été rejeté d’Oxbridge parce qu’il est allé en école privée ? »), le sujet est plus brûlant que jamais.

La bande MHHR remarque que, malgré toutes ces discussions sur les écoles privées, personne ne parle vraiment de ce qu’il se passe entre les murs de ces écoles. « Les gens veulent toujours parler de ce que les adultes pensent des écoles privées, mais nous, nous y sommes vraiment. » Les quatre amis croient que la curiosité du public a contribué à leur popularité sur TikTok. « Quand on n’a pas étudié en école privée, on est un peu curieux de savoir ce qu’il se passe à l’intérieur. », m’ont-ils soufflé.

Eloïse est d’accord : « Beaucoup de personnes veulent voir à quoi ça ressemble, parce qu’ils ne savent pas vraiment. »

C’est tentant d’attribuer la mode TikTok à un mouvement de jeunes conservateurs qui s’enflamment sur Internet, gonflant leurs biceps après l'ascension de Boris Johnson et les résultats des élections de 2019. En fait, selon Michael, TikTok a permis de « mettre en valeur les jeunes Tories [parti conservateur], les adolescents de droite », alors que les médias se concentrent uniquement sur « les jeunes de gauche, qui s’opposent activement au Brexit et au réchauffement climatique. »

Cependant, même si leurs vidéos présentent des caricatures des élèves d’écoles privées votant à droite, elles n’ont rien à voir avec la politique, selon Eloïse et la bande MHHR,. Au contraire, à les entendre, le public est international sur TikTok, et particulièrement américain. « Je pense que les Américains nous prennent vraiment pour des snobs de première, donc pour eux notre TikTok est comme un documentaire. »

« En créant des caricatures de "gosses de riches" si extrêmes et odieuses sur la page Private School de TikTok, ces élèves ont créé un monstre snob leur servant de référence pour mesurer leur privilège »

A mesure que la page « Private School » a grandi en popularité sur TikTok, Eloïse et la bande MHHR ont remarqué l’apparition d’un public plus critique. « On regarde les commentaires, et on se dit "Non mais sérieux, comment ils peuvent croire qu’on est vraiment comme ça", a lancé la bande MHHR. On joue des personnages, pas nous-mêmes. » En écho à cela, Eloïse témoigne « Quand les gens mettent des commentaires du style "je déteste ces gens", je me dis "Oh mais sérieux, ça se voit que c’est une blague, quoi !" »

Mais l'ambiguïté entre le contenu authentique et satirique est inhérente à la culture Internet contemporaine.

Selon la loi de Poe – adage internet inventé en 2005 – « sans un smiley clin d’oeil ou autre manifestation claire d’humour, il est tout à fait impossible de parodier un créationniste sans qu’au moins une personne ne le prenne au premier degré. » De même, pourrait-on dire qu’ « il est tout à fait impossible de parodier sans ambiguïté un élève d’école privée en étant soi-même un élève d’école privée. »

Il y en a certainement qui saisissent l’humour, ou qui font de ces jeunes leurs idoles, comme des gens plus âgés admirent des célébrités venant de l’ENS ou de Saint-Cyr. Mais si on se fie au nombre de commentaires qui disent « mange les riches » ou « votez populiste », il est évident que beaucoup d’internautes prennent bien les vidéos au premier degré.

Moi-même, je me suis surpris à regarder en boucle la vidéo d’une fille demandant à sa copine :
« Mon papa ne soutient pas vraiment les racailles. Et le tien ? ». Je n’ai pas cru une seconde que sa question soit sincère (elle explose de rire à la fin de la vidéo), mais l’idée qu’elle puisse l’être était séduisante.

Finalement, que le contenu sur les écoles privées soit ironique ou non, cela ne change rien à la situation matérielle des élèves. Il est facile de rire d’un enfant qui exhibe ses écouteurs sans fil tape-à-l’oeil, mais avec les parodies, c’est plus complexe. En créant des caricatures de « gosses de riches » si extrêmes et odieuses sur la page Private School de TikTok, ces élèves ont créé un monstre snob leur servant de référence pour mesurer leur privilège.

Soudainement, si on ne s’appelle pas « de la Beaujardiere » ou « Valette », ou si on vient d’une famille qui ne possède que deux maisons et non trois, on peut dire qu’on est pas vraiment privilégié. Finalement, jouer un personnage « plus bourge » que soi, n’est-ce pas dissimuler qui on est vraiment, comme ces enfants riches qui mettent des adidas et s’enflamment sur leur amitié des classes populaires ? Si l’on en croit Nathalie Olah et son livre de 2019 Steal As Much As You Can (Vole autant que tu peux), « un fils d’aristocrate en survêt reste un fils d’aristocrate ». De la même manière, un élève d’école privée parodiant ses privilèges reste un élève d’école privée.

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