ressortissants chinois en Grèce
Illustrations : PANAGIOTIS PANTAZIS
Crime

En Grèce, l’arnaque aux visas « dorés » pour les ressortissants chinois

Mme Yang est arrivée à Athènes pour découvrir que son nouvel appartement ne correspondait en rien à la description et qu'il avait déjà été vendu à quelqu'un d'autre.
19.11.20

Mme Yang* rêvait de visiter le Parthénon depuis qu'elle avait étudié la mythologie grecque à l'école. En 2018, lorsqu'un agent immobilier de son pays d'origine, la Chine, l'a contactée avec une superbe opportunité d'investissement, elle n'a pas réfléchi à deux fois. Elle a investi toutes ses économies dans un trois-pièces à 290 000 euros donnant sur l'Acropole et la place Syntagma, au centre d'Athènes.

L'achat de cet appartement lui offrait également un avantage considérable : un visa « doré » qui lui donnait le droit de vivre et de travailler en Grèce, mais aussi de se déplacer librement dans l'espace Schengen. Aussi appelé « programme de citoyenneté par investissement », ce permis de séjour d’une durée de cinq ans est accordé aux ressortissants étrangers qui investissent une somme d'argent importante dans un pays, généralement en achetant un bien immobilier. En bref, c'est un moyen pour les personnes fortunées de se soustraire aux formalités habituellement imposées aux candidats à l'immigration. Dans certains cas, le visa doré permet d’accélérer l'acquisition de la citoyenneté.

Actuellement, 18 pays dans le monde proposent ce type de programmes, dont huit États membres de l'Union européenne et le Royaume-Uni. En Grèce, le visa doré est accordé pour les investissements supérieurs à 250 000 euros et peut être renouvelé tous les cinq ans si l'investissement est maintenu. Si l'investisseur vit en Grèce pendant sept ans, il peut demander la naturalisation et un passeport européen.

Un an plus tard, Mme Yang s’est installée à Athènes pour découvrir qu'elle avait été escroquée. Non seulement son appartement était surévalué (sa valeur réelle était de 74 000 euros) et situé dans un quartier complètement différent de la ville, mais il avait également été vendu à un autre investisseur chinois au prix inférieur de 250 000 euros. Lorsqu'elle a confronté son agence immobilière en Grèce, on lui a demandé de produire une liste de documents qu'elle n'avait pas, pour prouver que l'appartement lui appartenait. 

En octobre, Mme Yang a déposé une plainte conjointe avec Mme Lee, une autre ressortissante chinoise qui a elle aussi été escroquée par l'achat d'une maison à 300 000 euros à Glyfada, une station balnéaire dans la banlieue d'Athènes. Notre enquête sur ces escroqueries suggère que les cas de Mme Yang et de Mme Lee ne sont que la partie visible de l'iceberg, et qu'Athènes pourrait être confrontée à une bulle immobilière plus importante.

Mme Lee

En Chine, ces visas sont un véritable business. Selon le site d'information spécialisé Invested Migration Insider (IMI), les agences d'immigration dédiées à ces investissements ont connu un boom depuis 2002, lorsque le gouvernement chinois a assoupli la réglementation. La Grèce a introduit le visa doré en 2014, et en mai 2020, le pays en avait délivré 7 550, dont 5 504 à des citoyens chinois.

En 2019, IMI a estimé qu'il existe plus de 27 000 agences chinoises spécialisées dans ces transactions, et que 57 000 citoyens chinois ont investi plus de 37 milliards d'euros dans ces visas au cours de la dernière décennie. Soutenues par le gouvernement chinois, ces agences attirent les investisseurs et les mettent en contact avec des agences étrangères, qui s'occupent de l'aspect pratique de l'accord. 

Mme Yang a été approchée par l'une de ces agences qui lui a ensuite demandé de payer son appartement par carte bancaire. Selon son avocat, elle a signé un accord préliminaire avec l'agent à Athènes, mais pas un contrat de vente ferme. Elle s’est acquittée d’un premier versement de 29 000 euros à la signature, et a réglé le reste dans le mois qui a suivi.

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Depuis 2014, une loi interdit les paiements par carte pour le programme de visas dorés en Grèce, car les cartes peuvent être obtenues sous de faux noms et utilisées pour blanchir de l'argent plus facilement que les virements bancaires. Mais en octobre 2019, le gouvernement conservateur d'Athènes a légalisé rétroactivement ce mode de paiement, à compter de janvier 2017.

Cette décision a été critiquée par les partis d'opposition, qui ont accusé le gouvernement local d'avoir adopté cette mesure pour protéger deux sociétés immobilières grecques accusées de blanchiment d'argent et d'évasion fiscale. Nous n'avons pas pu savoir si l'enquête sur ces sociétés est toujours en cours. 

Les comptes des deux sociétés ont été gelés après qu'un audit a révélé que l'une d'entre elles avait installé des machines à cartes dans ses bureaux de Shanghai et les utilisait pour transférer d'importantes sommes d'argent pour l'achat de biens immobiliers en Grèce. L'audit a également révélé que les biens immobiliers étaient en fait loués d’une société à l'autre après leur achat, ce qui est un signe révélateur de blanchiment d'argent. 

Par exemple, un criminel qui veut dissimuler de l'argent liquide peut acheter une propriété avec la société A, puis la louer à la société B. L'argent semblera alors avoir été utilisé pour un investissement légitime, tout en étant en pratique conservé entre les mains de la même personne.

Mme Lee

L’ambassade de Chine à Athènes et le ministère grec de l'immigration n’ont pas souhaité répondre à nos demandes de commentaires. Nous avons également envoyé des questions à Enterprise Greece, l'organisme national relevant du ministère des affaires étrangères et chargé d'attirer les investissements étrangers. Un porte-parole nous a répondu qu'ils ne s'occupaient que de la « promotion » du programme de visas dorés et que nos questions « n'entraient pas dans le cadre de nos responsabilités ».                               

En plus de Mme Yang et de Mme Lee, nous avons contacté un troisième ressortissant chinois qui a subi la même arnaque. Tous sont issus de la classe moyenne et ont déjà vécu ou étudié en Occident. Ils affirment qu’ils n’ont pas cherché un moyen facile d'obtenir un passeport européen, mais qu'ils aiment la Grèce et veulent que leurs enfants y grandissent. 

Nous avons obtenu environ 300 contrats de visas dorés enregistrés au bureau du registre immobilier et foncier d'Athènes. Nos recherches ont porté sur deux sociétés immobilières qui ont acheté des centaines d'appartements dans le centre d'Athènes entre 2017 et 2020, avant de les vendre à des investisseurs chinois. Des propriétés d'une valeur marchande comprise entre 50 000 et 60 000 euros ont été vendues à 250 000 euros, et souvent pour beaucoup plus. Les contrats de vente étaient le plus souvent au nom des mêmes avocats et notaires.

Nous avons visité trois de ces appartements. Ils étaient tous situés dans des quartiers populaires d’Athènes et avaient été vendus au moins deux ou trois fois leur prix de marché.

Les trois appartements que nous avons visités.

Les trois appartements que nous avons visités.

Nous avons contacté Alexandros Varnavas, avocat spécialisé dans les investissements chinois et membre du Investment Migration Council (IMC), une fédération genevoise des professionnels du secteur du la migration des investissements dans le monde entier.

Selon lui, certains investisseurs sont « simplement naïfs » et ne demandent pas l'avis professionnel d'un avocat indépendant lorsqu'ils traitent avec des agences en Chine. D'autres, en revanche, sont conscients qu'ils achètent des propriétés hors de prix juste pour satisfaire aux 250 000 euros exigés pour le visa, et ont probablement passé un accord avec leurs agents en Chine pour récupérer une partie du surplus. Ce qu'ils ignorent souvent, c'est que la commission de leur agent sur l'achat peut être supérieure à la somme qu'ils ont accepté de récupérer plus tard. 

En janvier 2019, la Commission européenne a rédigé un rapport sur les programmes de visas dorés, identifiant quatre risques : la sécurité, le blanchiment des capitaux, la fraude fiscale et le manque de transparence dans la procédure de demande de visa. 

Lorsqu'on l’a interrogée à ce sujet, la Commission nous a répondu que ces risques « ne sont pas toujours suffisamment maîtrisés » par les États membres de l'UE. Comme les régimes sont régis par les lois nationales, l'institution ne peut techniquement pas intervenir, bien qu'un comité d'experts « travaille actuellement sur un système commun de mesures de sécurité », selon le porte-parole.

*Les noms ont été modifiés.

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