Life

De l’enfer de vivre avec un influenceur Instagram

« Elle était mannequin glamour sur Insta, mais ses fans ne voyaient pas à quel point sa chambre était crasse. »
Sandra  Proutry-Skrzypek
Paris, France
22.10.20
vivre avec un influenceur
Illustration : Helen Frost 

Que vous soyez à la fac ou fauché, tôt ou tard, vous devrez vivre avec quelqu'un que vous détestez. Il y a le coloc qui envoie des messages passif agressifs sur le groupe WhatsApp, celui qui ne paie pas ses factures à temps, celui qui écoute de la dubstep à longueur de journée ou encore celui qui laisse du jus de viande se répandre sur vos légumes fraîchement achetés. Mais en 2020, il y a en un nouveau à combattre, encore plus infernal que les autres : l'influenceur. Et d'après ce que l'on sait, c'est une cohabitation de pure douleur.

Les livraisons interminables, les séances photos forcées et les stories Instagram complètement fakes ne sont que la partie visible de l'iceberg. À mesure que la frontière entre les réseaux sociaux et la réalité s'estompe, les coulisses de la célébrité sont pour le moins brutal. Cinq d’entre eux nous ont raconté leur expérience.

Theo, 28 ans

Je ne le connaissais pas. J'ai vu une annonce sur Internet et je n'ai pas réalisé que c'était un influenceur. Puis, quand j'ai emménagé, je me suis dit : « Wow, il est vraiment musclé et a une peau parfaite. » Il a la trentaine, fait du coaching de vie et compte quelques centaines de milliers d'abonnés. En vérité, ses parents paient encore son loyer et il n'a pas de véritable emploi. Une fois que j'en ai eu fini avec les cadeaux (nourriture et bouteilles chères provenant de divers événements et entreprises avec lesquels il travaillait), j'ai commencé à voir la réalité derrière tout cela.

Il a collé des messages positifs et « inspirants » sur tous les murs. Chaque matin, il passe à fond une chanson de rock chrétien qui nous rend tous fous. Sur Instagram, il publie des photos de lui dans des hôtels de luxe et écrit « home sweet home » en légende. Parfois, il est à la maison, en train de préparer le dîner, mais ses stories le montrent en train de dîner en Grèce. Je ne doute pas qu'il soit allé en Grèce, mais il est parti pour une semaine et n'a pas fait la fête pendant un mois comme il le laisse entendre.

Je pense que 90 % de ce qu’il met sur les réseaux sont un mensonge. Si on le suit, on peut penser qu'il est assez riche, qu'il voyage toujours dans le monde entier et qu'il vit dans une belle maison, mais ce n'est qu'une version super exagérée de la vérité. C'est difficile de vivre avec quelqu'un qu’on ne trouve pas digne de confiance. Il a même l’air différent sur chacune de ses photos tellement il les édite.

Evie-May, 26 ans

Nous avons vécu ensemble en 2013-2014. À l’époque, le monde des influenceurs n'était pas ce qu'il est aujourd'hui. Nous avions des amis communs et je la trouvais marrante, mais ça a été le pire moment de ma vie. Elle avait les cheveux teints en vert, ce qui nécessitait beaucoup d'entretien, et chaque surface de l'appartement était couverte de ces horribles éclaboussures fluo. Je nettoyais les murs tous les jours, terrifiée à l'idée de perdre ma caution. Elle était mannequin glamour sur Insta, mais ses fans ne voyaient pas à quel point sa chambre était crasse. Vous savez, quand quelque chose fuit dans votre trousse de maquillage et que tout est visqueux ? Tout dans sa chambre était dans cet état.

Elle avait environ 250 000 abonnés et pas vraiment de revenus stables, alors elle faisait des wishlists Amazon pour que ses fans lui achètent les choses dont elle avait besoin ; elle en a même créé une pour avoir des cadeaux de pendaison de crémaillère lorsque nous avons emménagé. Mais aucun de ces cadeaux n'était vraiment utile. Une planche à repasser ou un panier à linge, ça aurait été bien. À la place, elle a reçu une valise en bois remplie de thés aromatisés. Il y avait toujours des tas de colis empilés dans les pièces communes. Elle en recevait dix à vingt par semaine.

Un jour, elle a eu un accident alors qu'elle tournait une vidéo pour YouTube et a lancé une campagne de crowdfunding pour couvrir son loyer et ses factures. Elle ne comprenait pas comment ça marchait et j'ai dû utiliser mon compte PayPal pour que ses « fans » puissent faire des dons. J'ai même rédigé son CV une fois. J’étais presque devenue son agent, en somme.

Eshan, 28 ans

J'étais à l'école d'art et je vivais avec un groupe d'inconnus qui avaient tous une vingtaine d'années. La fille dans la chambre d'à côté était une influenceuse avec 20 000 abonnés sur Instagram. C'était un cauchemar de vivre avec elle, mais elle me faisait un peu de la peine. Elle semblait toujours vivre « sa meilleure vie » dans ses stories, mais elle ne fréquentait jamais personne, que ce soit à la maison ou à l'université, à part quelques coups d'un soir de Tinder.

Elle semblait vraiment très solitaire et distante, et il y avait une telle déconnexion avec ce qui était présenté sur ses réseaux sociaux. En réalité, elle était assise dans sa chambre la plupart du temps.

Millie, 24 ans

Mon expérience est vraiment très positive. Ma colocataire et moi sommes assez bonnes amies. Elle est micro-influenceuse et considère ça comme un job à temps partiel. Pendant la quarantaine, je prenais toutes ses photos. Je pense que pour elle, c’est un moyen pratique de gagner de l'argent et de booster sa carrière, mais elle n’a pas d’image de marque ou de marketing particulier.

Ce qui me surprend le plus, c'est le nombre de partenariats qu’elle refuse, parce que j'ai toujours pensé que les influenceurs étaient prêts à travailler avec n'importe quelle marque. Il est évident que tout le monde n'a pas que des expériences positives, mais je ne suis pas aveuglément pour ou contre les influenceurs Instagram, et le fait de vivre avec ma colocataire m'a fait réaliser qu'il y a beaucoup plus de nuances.

Jenny, 23 ans

Ma sœur est influenceuse à temps partiel. Je suis diamétralement opposée à l'industrie de l’influence qui se résume à la fast fashion, surtout à Manchester, où nous vivons. Je ne suis pas du tout d'accord avec ça. En général, à moins qu'elle n'aime vraiment quelque chose, elle vend ce qu’on lui envoie. JD Sports lui envoie 800 euros de baskets chaque mois : elle reçoit une paire neuve, la prend en photo, la met sur Depop et la vend pour 100 euros. Elle donne beaucoup à nos proches. Elle est très généreuse.

Les réseaux sociaux déteignent sur sa vie. Même lorsqu'elle sort dîner avec son petit ami, elle planifie toujours un peu les choses à l'avance. Cela n'a pas affecté notre relation en bien ou en mal, mais je la vois parfois s'énerver ou perdre son sang-froid si je ne prends la photo comme elle le souhaite. Je m’inquiète un peu, parce qu'elle est belle, mais elle a une mauvaise image d’elle-même. Si elle poste une photo à 20 heures, on ne peut rien faire pendant les heures qui suivent, parce qu'elle répond littéralement à tous les commentaires.

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