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Pourquoi l’humour noir est indispensable à notre société

Ou comment rire de la mort, de la souffrance et de la cruauté peut apporter un peu d’intelligence en ce bas monde.

Image extraite du film This is How You Die.

À l'heure où le monde entier s'offusque à la moindre tentative de vanne non conventionnelle, il est important d'essayer de comprendre pourquoi l'humour est fréquemment sujet à la censure. Et c'est d'autant plus important lorsque l'on essaye de rire des choses qui nous terrifient le plus au monde. La mort, par exemple. Pas étonnant que l'humour noir, qui cherche constamment à le tourner en dérision, soit fréquemment incompris.

Depuis la première utilisation de cette expression par Joris-Karl Huysmans, jusqu'à sa popularisation par André Breton et sa mise en pratique avec « le bête et méchant » Hara-Kiri, ce type d'humour s'est toujours heurté à plusieurs obstacles – dont celui de ne pas faire rire. Ce qui faisait dire à Pierre Desproges qu'on peut rire de tout, mais pas avec n'importe qui – phrase reprise à tort et à travers. Les gens qui le pratiquent se voient souvent accusés de méchanceté, tandis que la science nous dit qu'ils sont simplement plus intelligents.

Du 3 au 11 février dernier, avait lieu le Festival international du court métrage à Clermont-Ferrand. Comme chaque année, une rétrospective était organisée sur un thème particulier. Pour cette 39 e édition, l'humour noir qui était mis à l'honneur. L'objectif : tenter de saisir cette notion et de lui trouver une place dans la société. Au total, 24 films de pays et d'époques différents, qui tentent de nous faire rire des choses les plus cruelles et les plus sérieuses au monde – la souffrance, le désespoir ou la mort. J'ai rencontré Jean-Bernard Emery, organisateur de la rétrospective, pour qu'il me parle d'humour noir au cinéma et dans la vie, afin de savoir si on avait toujours le droit de rire de la mort.

Image issue du film Victor


VICE : Bonjour Jean-Bernard. Pour commencer, pourquoi avoir consacré une rétrospective à l'humour noir pour ce festival ?
Jean-Bernard Emery : Dans le cadre de ce festival, il y a une rétrospective thématique chaque année en plus d'un focus sur un pays. J'avais proposé l'humour noir il y a déjà quelque temps, car c'est une chose dont je me sens proche depuis toujours, plus ou moins confusément d'ailleurs. La sélection comprenait 24 films de 13 pays. Le fil rouge était aussi quand même basé sur Breton et les surréalistes. Lorsqu'on s'attaque à ce thème, le premier réflexe est d'aller relire l'Anthologie de l'humour noir de Breton.

Quels étaient vos critères de sélection pour les films ?
Je n'en avais pas, mais si c'était le cas, ils se seraient effilochés très vite. Plus j'ai lu, écrit et visionné des films sur le thème, plus j'ai senti que la notion d'humour noir m'échappait totalement. J'ai rapidement vu la difficulté d'appréhender la pertinence ou non du label « humour noir » sur un film.

Justement, comment définiriez-vous l'humour noir et en quoi cette définition a-t-elle changé à mesure que vous avanciez dans votre processus de sélection ?
Ce qui m'est apparu très rapidement, c'est qu'il n'y a pas de différence entre humour noir et humour tout court. D'ailleurs, pour reprendre l'exemple de Breton, il ne parle presque jamais d'humour noir, mais bien d'humour. J'ai été conforté dans ce sens par les définitions que j'ai pu trouver. Je cite cette phrase très galvaudée : « L'humour est la politesse du désespoir » qui est attribuée à des tas d'auteurs – de Chris Marker à Boris Vian, en passant par Søren Kierkegaard. En fait, elle vient d'un surréaliste belge révolutionnaire qui s'appelle Achille Chavée qui l'a appliquée à l'humour noir. De la même façon, on a Otto-Julius Bierbaum, un auteur allemand, qui dit « l'humour, c'est quand on rit quand même ».

L'expression « humour noir » vient de Huysmans, mais c'est Breton qui l'a popularisée – il aimait bien coller l'adjectif à tout : magie, lumière, entre autres. Je crois que cette distance qu'induit l'humour, c'est une révolte de l'esprit vis-à-vis de la mort.

Y a-t-il un film dans la sélection qui vous a plus marqué que les autres ?
C'est difficile de répondre à cette question… Il y a un film que j'aime beaucoup, qui s'appelle Blue Sofa, réalisé et interprété par Pippo Delbono. Ce sont trois frères et sœurs qui consacrent trois heures par jour sur leur canapé à attendre la mort. Leur frère aîné est exclu de ce rituel, et ne peut que les regarder en attendant qu'une place se libère sur le sofa. On y retrouve l'humour noir dans tout ce qu'il a de plus pur et de plus existentiel.

Il y en a également un autre qui m'est cher, notamment parce qu'il n'était jamais passé à Clermont ni en France, qui s'appelle Daheim. C'est l'histoire d'un père et son fils qui cherchent à tuer l'ennui dans une petite ville allemande et qui ne trouvent rien de mieux à faire que se suicider. J'aime bien l'esprit de ce film. On pense toujours aux Britanniques quand on pense humour noir, mais les Allemands ne sont pas mauvais non plus.

Image issue du film Daheim


Aujourd'hui, quand on parle d'humour noir, le « dérapage » n'est jamais très loin. On le voit avec les polémiques soulevées par certaines couvertures de Charlie Hebdo, notamment. Pourquoi cet humour est-il incompris ?
Disons que c'est un humour difficile à pratiquer de manière collective, dans le sens où vous pouvez dire certaines choses avec vos amis sans qu'ils ne s'offusquent parce que vous savez mutuellement à quel degré vous parlez ; autant certaines blagues « livrées dans la nature » peuvent être mal interprétées. Il y a tellement de malveillance, de dureté, de clans et de gens qui cherchent à nuire dans le monde qu'on est sur un terrain hypersensible. Ça a toujours été le cas. Desproges et Coluche se sont très souvent heurtés à des gens qui avaient pris leurs propos tout à fait au premier degré, ou qui les aimaient pour de mauvaises raisons…

Vous pensez qu'il existe une limite entre humour noir et mauvais goût ?
Oui, je pense. Effectivement, plus j'avançais pour chercher des films, moins je voyais de façon très nette ce qu'était l'humour noir, mais je voyais bien ce qui ne l'était pas et relevait du mauvais goût, de la provoc'. Je pense que même l'ironie, le trash et le gore, c'est autre chose. Tout ça relève plus du dandysme, qui pourrait se résumer à la phrase suivante : de toute façon, on sait où on va, on y va de façon certaine, ça ne fait pas tellement plaisir alors autant avoir un peu d'élégance. À partir de là, on comprend pourquoi l'intersection avec le mauvais goût n'est pas impossible, même si je pense que c'est plutôt du bon goût.

Une étude vient de trouver un lien entre intelligence et sensibilité à l'humour noir. Qu'est-ce que cela vous inspire ?
Je l'ai survolé parce que j'étais en plein festival quand c'est tombé, mais j'adore quand des gens font des études sur ce genre de sujet de façon tout à fait sérieuse. Je me réserve donc de passer du temps à lire ça, mais je ne suis pas surpris. Ce qui m'a surpris a contrario, c'est de découvrir que les clichés étaient que les gens qui aiment l'humour noir étaient censés être méchants, agressifs… Alors, que cette étude ait découvert que c'était l'inverse ne m'étonne pas du tout. Il n'y a pas de méchanceté à pratiquer l'humour, aussi noir soit-il. Je pense que les gens qui disent « je tuerais ma mère pour faire un mot » sont sûrement les meilleurs fils du monde [rires].

L'humour noir est-il fait pour qu'on en rigole, qu'on s'en insurge ou pour amener un peu de légèreté à notre existence ?
Fondamentalement, il s'agit d'une révolte de l'esprit. Il y a un réflexe d'insurgé : une vraie rébellion contre la mort et la fatalité, dans un geste qui se veut élégant encore une fois. Tout cela, effectivement, peut amener à une certaine légèreté. Prenez l'exemple de la blague de Freud, que Breton utilise parce qu'elle décrit le mieux ce qu'il appelle l'humour noir. Un condamné à mort apprend qu'il va être pendu un lundi et s'exclame « Voilà une semaine qui commence bien ». Pour moi, c'est la classe absolue. L'expression anglaise pour décrire l'humour noir n'est pas dark humour, mais gallows humour (humour de potence).

Quelle utilité peut avoir l'humour noir dans notre société?
Alors, je ne sais pas s'il est censé apporter quoi que ce soit. Je pense qu'il y a toujours eu des gens pour le pratiquer et avoir cette attitude. Je pense que ça peut sûrement apporter un peu d'intelligence vis-à-vis du monde et de sa lecture. C'est l'inverse d'une psychorigidité ou d'un clanisme. C'est quand même placer les gens un petit peu au-dessus sur un plan à la fois métaphysique et artistique, et procurer le plaisir de complicité entre personnes qui peuvent se comprendre sur ce type de registre. Finalement, c'est une lecture du monde qui en vaut bien d'autres, mais que j'estime moins susceptible de déclencher des conflits.

Donc si je résume cette notion qui nous élude, c'est quelque chose qui apaise sur le plan individuel et qu'il est difficile à utiliser sur le plan collectif.
Tout à fait. Je pense ça va également de pair avec un certain talent pour l'autodérision et une certaine propension à ne pas trop se prendre au sérieux et à avoir cette petite distance vis-à-vis de soi que les gens dépourvus d'humour n'ont pas.

Finalement, devrait-on essayer de sourire face à la mort plutôt que d'en pleurer ?
Eh bien, c'est quelque chose qui varie d'un pays à l'autre, d'une civilisation à une autre. Breton tenait le Mexique comme la terre d'élection de l'humour noir et du surréalisme, notamment parce que la mort et les enterrements sont vécus comme des fêtes chatoyantes et colorées. Mais attention, la gaieté de l'entourage ne signifie pas que les gens ne sont pas tristes.

Merci Jean-Bernard.

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