
Publicité

Tim Page : Non, je n’en savais absolument rien. Quand j’ai quitté l’Europe en 1962, j’avais prévu de passer Noël en Australie, mais je me suis finalement retrouvé à Lahore, dans l’ouest du Pakistan. Après avoir quitté l’Angleterre pour le continent européen, j’ai taffé dans une brasserie Heineken et une usine de chewing-gum. J’ai fait femme de chambre, sous-chef et j’ai aussi transporté du shit depuis la région de Khyber au Pakistan.
Publicité
J’ai fait beaucoup de choses pour gagner des thunes. J’ai vendu du sang en Grèce, et j’ai aussi fait de la figuration dans un film à Bombay. J’ai progressivement vendu tous mes biens, jusqu’à ce qu’il ne me reste que deux tenues. J’avais vendu tout le reste : mes appareils photo, mes sapes, et même tous mes couverts en plastique. J’ai vendu mon van à des Sikhs louches – ça m’a permis d’aller en Thaïlande en passant par la Birmanie. J’ai passé un mois là-bas, c’était vraiment flippant. En Thaïlande, j’ai vendu des gélules d’huile de foie de morue, des ampoules, des montres bon marché et des encyclopédies. J’ai aussi enseigné l’anglais là-bas. On allait jusqu’au Laos pour acheter dix cartouches de clopes brunes à la française. Ça coûtait environ un dollar la cartouche, et on revendait les paquets un dollar la pièce en Thaïlande. Le deuxième jour que j’ai passé au Laos, j’ai croisé des Américains qui m’ont appris que l’Agence des États-Unis pour le développement international embauchaient des gens pour diriger des équipes laotiennes.

Ça commençait tout juste. L’Amérique perdait un ou deux avions par semaine. J’ai filouté pour choper un job dans le département d’agriculture. J’étais payé 160 dollars par mois pour déterrer des plantes exotiques que je replantais dans les jardins des blocs d’habitation états-uniens. Je me faisais aider par des travailleurs laotiens. Avant de creuser, ils confectionnaient un bang en bambou et on fumait un peu avant de se mettre au boulot. Puis, je me suis occupé de faire développer les pellicules des photographes de United Press International, et la guerre a vraiment commencé.
Publicité
Une dizaine de jours, je crois, avant d'être envoyé au milieu du pays dans le col de Mang Yang, où un camp des Forces Spéciales avait été pris dans une embuscade. Ils envoyaient un groupe de reconnaissance lourd avec des camions, des mitrailleuses, des jeeps… J'y ai passé trois jours. J'ai aidé es GI à ramasser tous les Américains et les mercenaires qui avaient été tués. Les VietCongs cachés dans la brousse ont commencé à nous mitrailler sans merci. Je n'ai pas pris de bonnes photos ce jour-là. Je ne comprenais rien à ce qui se passait, c'était vraiment bizarre.À quoi ressemblait votre épreuve du feu ?
C'était effrayant. Je n'avais aucune idée de ce qui se passait, je n'avais aucune idée de comment les choses fonctionnaient dans l’armée, j'étais vraiment un novice. Ça faisait dix jours que j'étais dans le pays, mon uniforme était toujours impeccable, mes bottes encore luisantes. Tout le monde hurlait en langage militaire.
Publicité

Je peux affirmer que la couverture médiatique a bien influencé l'opinion publique. Toute image de la guerre est une image antiguerre. Je pense que c'était la première et dernière guerre qui ait été reportée d'une façon totalement ouverte, transparente. C'était la première guerre retransmise à la télé, la première guerre en couleur. C'était la première avec la radio en direct et pour la première fois, les photos qu'on prenait étaient transmises aux journaux de façon presque immédiate – pas tout à fait, mais dans les 24 heures. Il n'y avait jamais eu ce genre de couverture instantanée d'un conflit. Je ne dis que la photographie ait réussi à faire cesser la guerre du Vietnam, mais je pense que cela a contribué à retourner l'opinion publique. Ça avait un effet choquant sur la psyché américaine – pratiquement chaque petite ville avait quelqu'un qui rentrait chez lui dans un cercueil. La couverture médiatique de la guerre a précipité sa fin, en tout cas.
Publicité
J'ai photographié la guerre des Six Jours. J'ai été affecté du côté arabe donc j’ai passé six semaines au Liban et en Jordanie, ce qui était assez étrange. J’ai ensuite passé deux mois et demi à Saint-Tropez, il y avait du LSD partout. Ils avaient mis en place une pièce de théâtre de Picasso dans un grand chapiteau et avaient fait jouer ce groupe de rock de fusion britannique appelé Soft Machine. Je me suis retrouvé impliqué dans ce théâtre bizarre. Soft Machine se promenait avec une grande bouteille Sandoz remplie d'acides et ils en donnaient à tout le monde… c'était hallucinant. C'était en quelque sorte une façon de me lâcher, après six semaines de guerre. Ensuite, je suis retourné à New York où j'ai commencé à couvrir le rock 'n' roll. J’ai fini par me faire choper par la police avec Les Doors à New Haven, dans le Connecticut.

Putain, c'était irréel. J’étais assis dans une cellule avec tous ces gens assis autour : ma petite amie, qui travaillait pour le magazine LIFE ; Morrison, et deux ou trois ivrognes. On n’avait rien à foutre là. Jim Morrison était furieux parce que les policiers l’avaient aspergé de spray au poivre en coulisses, après qu’un mec s’est plaint que sa petite amie avait sucé Jim en coulisses. Ils sont rentrés de force dans sa loge et l’ont gazé juste avant qu’il rentre en scène. Évidemment, il était complétement défoncé, mais c’est pire que le lacrymo, le spray au poivre. Nous étions vraiment nerveux parce que quand nous sommes arrivés dans le fourgon cellulaire, nous avons réalisé que nous avions plein de drogues sur nous. On a tout gobé. En cage, on était raide défoncés. Ils ont fini par faire sortir Jim assez vite, je pense qu’il a fait appel à un bon avocat. Je ne l’ai plus jamais revu. Ça a donné un six pages dans LIFE, et puis LIFE a perdu les négatifs, ce qui était le pire moment de toute l'affaire.
Publicité
L’offensive du Têt a coûté très cher aux médias ; on a perdu huit personnes en une semaine. L’ennemi a prouvé au monde qu’il pouvait tout faire exploser, occuper l’ambassade américaine, occuper les bureaux des capitales provinciales et tout faire fermer. En tant que photographe, c’était virtuellement impossible de rater son coup. Où que vous alliez, il y avait de l’action. Toutes les images se vendaient.

Quand on est dans ce genre de situation, l'ennemi n'a pas le temps de faire la différence entre vous, vêtu d'un tee-shirt noir et muni d’un appareil photo, et le gars avec le badge des Forces spéciales assis à côté de vous. Il ne va pas voir la différence. Je n'avais pas le choix. Dans le feu de l’action rien n’a de sens, votre seule pensée est, « je ne veux pas être ici », mais malheureusement vous ne pouvez pas appuyer sur un bouton et vous évaporer. Enfin, vous pouvez, mais ça s'appelle être mort.
Publicité
Non. C’est une prostituée de Manchester qui l’a. Je prenais en photo les Happy Mondays dans les années 1970. On est allés à l'Hacienda et on a beaucoup bu. J'ai ramené cette prostituée et elle a fini avec la Rolex.

J'ai été touché à quatre reprises, plus un accident de moto, un accident de train, et un accident de voiture où un véhicule a traversé une clôture de fil de fer barbelé et m’a ouvert le haut de ma tête. La dernière blessure était due à une mine sur la frontière entre le Vietnam et le Cambodge. Elle a sauté quand je suis sorti de l'hélicoptère. Je ne me souviens pas de grand-chose. Je me suis réveillé sur une civière à l'hôpital en attendant de passer sur le billard. J’ai subi une opération de dix heures. Quand je me suis réveillé, j’ai ressenti cette douleur incroyable dans mon pénis, où ils avaient inséré un cathéter. Je pense que c'était le plus douloureux. J’ai mis huit mois à me rétablir, puis j’ai eu droit à un an avant la chirurgie reconstructive pour mon visage. J'ai été transporté à Walter Reed à Washington pour deux semaines – j'étais le premier civil là-bas – puis jusqu'à un centre de rééducation à New York où je suis resté quatre mois. Au bout de trois mois, ils ont commencé à me laisser sortir le week-end donc je suis allé à Woodstock.
Publicité
Ouais juste pour une journée. Eh bien, même pas. J'ai écouté trois chansons. J'avais un trou dans ma tête, une partie de mon crâne manquait, et j’avais deux béquilles. J’ai cru que j’allais crever en plein concert [rires].


De ne pas le faire. Plus tôt aujourd'hui, je me suis assis et j'ai regardé les photos d'un collègue relatant son récent voyage au Caire. Dans les années 1960, il aurait pu vendre cinq ou six de ces photos à des magazines et peut-être une couverture pour 2 000, 3 000 euros. Là, il a été payé 250€ par une l'une des agences et a eu 25 € de la part de l'EPA pour utiliser dix images – et celles-ci ont figuré en Une du New York Times et d'autres journaux. Comment pouvez-vous vivre avec ça ? Je ne voudrais pas me lancer dans le photojournalisme à l’heure actuelle.Les guerres aussi ont changé. Je ne devrais pas dire ça, mais c'était amusant au Vietnam… c'était un moment de plaisir. Nous allions au champ de tir, nous montions à bord d'hélicoptères, à l’avant de bateaux rapides, nous fumions de l'opium de bonne qualité, buvions de la bière fraîche. C’était dangereux, on se chiait dessus à chaque fois qu’on se faisait tirer dessus, mais d’un autre côté, c’était une vraie aventure. Et le Vietnam, c’était magnifique. Si vous regardez l'Irak, c'est affreux. L'Afghanistan est un superbe endroit, mais un endroit horrible pour faire la guerre. Le Vietnam a de la bonne nourriture et de belles femmes, alors qu’en Irak ou en Afghanistan, vous ne pouvez pas voir de femmes ou prendre une bière. La Bosnie, c’était pire… des gens au nom imprononçable dans les lieux imprononçables ; un froid glacial en hiver, chaud comme la braise en été et une nourriture de merde.Plus de journalisme de guerre :JE SUIS ALLÉ EN SYRIE POUR DEVENIR JOURNALISTELA GUERRE DU MALI – PARTIE 1 (VIDÉO VICE NEWS)PETER VAN AGTMAEL EST SENSIBLE AUX CHARMES DE LA GUERRE