column

Pour une réhabilitation du jeune « beauf » français

Pratiquants du laser game, auditeurs de NRJ, lecteurs de Konbini : nous vous aimons.
23 mai 2016, 5:00am

Il existe un point commun qui lie les Français contre toute une partie de la population, dans une ironie plus ou moins marquée : la haine du beauf.

Et à première vue en effet, comment ne pas mépriser des hommes (et des filles tout aussi bien) qui toute la journée revêtent des polos roses avec leur putain de col relevé, font des boulots aussi chiants que leur coiffure technique à base de gel, écoutent du Jul, passent leur week-end avec leur team d'Airsoft et leurs vacances en Thaïlande à niquer le plus de putes possible ? C'est quasi-impossible.

En France, tout le monde a son idée concernant les beaufs. Ils constituent un des groupes sociaux – à l'instar d'autres typologies tout aussi décriées telles que les bobos, les hipsters ou les yuppies – qu'il nous plaît de critiquer. Toujours, forcément, en se démarquant d'eux.

Mais le beauf français de 2016 est à l'image de son pendant urbain, le bourgeois-bohème : il fait partie d'un vaste ensemble de personnes dont la définition nous échappe toujours. Chacun en a une idée, mais, indéniablement, « ils sont une nouvelle classe », comme le chantait Renaud. La diversité du marché du travail et la grande échelle de salaires qui s'y applique, ont fait depuis longtemps éclater toute division sociale et économique claire. De fait, le beauf peut être riche comme pauvre, voter à gauche comme à droite, être fonctionnaire comme salarié ou même, indépendant.

Le dessinateur Cabu, dès les années 1970, a néanmoins commencé à en faire un type : il s'agissait de la caricature d'un certain état d'esprit, bien franchouillard, sûr de lui, même dans son choix d'un mode de vie et de pensée manquant singulièrement d'élégance. Le beauf, c'est la France dont n'importe qui – et lesdits beaufs eux-mêmes – prend toujours du plaisir à se moquer.

Ma théorie, c'est parce que ces personnes-là n'ont pas vraiment choisi leur goût. Je sais, c'est difficile à comprendre tant les théories de Marx ont l'air passées de mode et que tout le monde pense maintenant que chacun doit être « responsable de sa vie », comme de ses activités. Mais voilà le truc : il existe toujours des structures sociales, économiques, territoriales qui dépassent l'individu. Et toutes déterminent, pour une large part, leur destin. Le point commun des beaufs est celui d'être isolé, sur un plan à la fois géographique, social, et culturel, et de ne pas vraiment choisir le mode de vie peu élégant qui finit par s'imposer à eux.

Ne constatez-vous pas, où que vous habitiez, à quel point les pubs les plus stupides sont constamment présentes dans votre champ de vision et dans vos oreilles ? Imaginez-vous n'avoir aucun autre appui culturel, pendant toute votre jeunesse, que cette merde dont la société capitaliste vous abreuve, jusqu'à faire de vous des bêtes tétant avec avidité la prochaine boisson énergisante ou la prochaine console next-gen à s'offrir. Imaginez-vous un désert culturel. Et que celui-ci sévisse avec autant de sévérité à la campagne qu'en périphéries des grandes villes. Car s'il est un désert, c'est surtout parce qu'il est déserté de la chance que chacun mérite quant à son éducation : les profs que l'école envoie jusqu'à ces coins reculés ne peuvent se substituer aux parents. Et l'apport éducatif est bien maigre lorsque les conversations du matin et du soir tournent autour des mêmes pauvres commentaires sur le foot ou la politique.

Photo via Flickr

Ainsi, les beaufs s'inventent des moyens de se rassembler autour de choses qu'ils voient et que la société leur dit d'apprécier. Les besoins primaires étant les plus servis, pas étonnant que le sport, la guerre, le sexe et les jeux vidéo arrivent en haut du palmarès d'une France en proie aux menaces de l'emploi, du terrorisme et du nationalisme.

Cela n'exclut pas que lesdits beaufs aient les mêmes envies et les mêmes besoins que tout le monde. Car c'est toujours la même chose. Il faut que l'humain se trouve un groupe, qu'il s'affilie à celui-ci, et qu'il bâtisse autour de lui une communauté qui reprenne et promeuve les codes communs ainsi construits.

Plus jeune, je côtoyais un gars qui pouvait à tous égards être qualifié de « beauf ». Il ne parlait que de « force », de « pouvoir » (dans le sens le plus con qu'il y entendait), adorait les vidéos de baston sur Internet, passait son salaire et ses week-ends à construire ses combinaisons militaires, à s'acheter de fausses armes et à les remplir de billes à air comprimé pour partir le week-end jouer à des parties d'Airsoft.

L'Airsoft, c'est un genre de fausse guerre pour mecs violents, où des petites frappes s'enorgueillissent des hématomes qu'ils se font au cours d'assauts simulés dans des vieilles bâtisses en rase campagne. Bref, il s'agit d'un summum de beauferie, au sens strict du terme.

Eh bien, au moment où il me parlait de cela, et malgré toute l'aversion que j'avais pour ladite pratique, je ressentais dans la voix du mec et dans son regard une volonté parfaitement innocente de me communiquer son plaisir ; une intention de partager ses goûts avec d'autres, comme s'ils étaient sains et pas ultraviolents. Il ne se rendait pas compte à quel point ses « passions » étaient risibles. Au contraire, il en parlait sans orgueil, avec la simple envie de communiquer le bonheur qu'elles lui apportaient.

Ce que j'ai compris, en discutant avec lui par la suite, c'était combien il aimait en vérité, plus que l'activité en elle-même, l'esprit de groupe qui y était associé. Ce n'était qu'un petit mec ayant eu la malchance de grandir dans un village en plein dans ce que l'on nomme méchamment la « diagonale du vide ». Une fois devenu jeune adulte, il n'avait eu pour toute distraction que l'association d'Airsoft à côté de chez lui – dont faisaient également partie les autres jeunes de son village. Il jouait déjà pas mal aux jeux de guerre sur console. La transition du virtuel à la réalité s'est sûrement effectuée avec la même excitation que la première fois qu'on arrête d'acheter du pesto Barilla pour cuisiner ses propres sauces pour pâtes.

Mon ami « beauf » s'est intéressé à ce que je lui conseillais, et s'est petit à petit – et à ma grande joie – extirpé de ce monde rempli de tatouages maori et de voyages au Cap d'Agde.

De fil en aiguille, nos conversations ont pris un tournant plus intéressant : les vertus qu'il avait conservées étaient celles d'être resté curieux et ouvert à d'autres points de vue que le sien. J'ai tenté de lui faire comprendre, sans négliger ses propres opinions, que le monde n'était pas qu'un bras de fer permanent. Ou tout du moins, que les rapports de domination entre les hommes étaient infiniment plus complexes que le rapport primitif dont il était convaincu. Et qu'il existait même d'autres domaines où il n'était pas nécessaire de s'imposer à l'autre.

Il s'est intéressé à ce que je lui conseillais. Petit à petit – et à ma grande joie – il s'est extirpé de ce monde rempli de tatouages maori et de voyages au Cap d'Agde. Il s'est rendu compte que penser les choses, les mettre en question, faire attention à l'autre, était aussi important que vivre pour soi et selon ses envies. Je n'étais pas peu fier de moi : en gagnant un ami, j'avais fait d'un beauf un homme.

Photo via Flickr

Mais tout cela renvoie à un problème plus important que les critères de définition du beauf : pourrait-on éradiquer la beautifude ? Et si on le pouvait, le voudrait-on, surtout ?

Je continue à penser que l'abîme qui fait plonger les gens dans la catégorie des beaufs tient majoritairement à l'isolement que ces personnes subissent, sur divers plans, au quotidien. Cet isolement les met à part du monde urbain et « connecté » que la majorité des gens aujourd'hui habitent. De fait, ne devrait-on pas plutôt renforcer les liens qui nous unissent aux autres et, en voyant une personne arborant tous les signes extérieurs du beauf, aller vers lui ? L'écouter et faire semblant de l'aimer, pour ensuite l'éduquer à la réalité moins virile et binaire des choses ?

Car toute la réalité du problème tient dans un mot. Il s'agit d'un mot qu'on a de plus en plus peur de prononcer tant on est allergique à toute forme de hiérarchisation. L'éducation.

Ne serait-ce pas à nous, jeunes urbains à peu près tolérants, d'ouvrir en grand nos portes à nos frères périphériques pour leur faire prendre conscience que la vie est plus complexe que l'argument d'une saison des Anges de la téléréalité ? Il serait en effet temps de prendre le relais de tous les vaillants professeurs, dont la tentative d'éducation a malheureusement été bien limitée par le court laps de temps passé en classe, le nombre d'élèves à s'occuper et les discours parfois décrédibilisant de certains parents à l'égard de leur job.

Que tous les vieux cons meurent, que tous les jeunes beaufs soient pris en charge ! Relions les villes, désenclavons les villages (rappelons que la France compte 36 000 communes et lieu-dit, soit autant sur son sol national que dans le reste de toute l'Union européenne), réunissons les hommes dans une orgie dégoulinante d'humanité !

On peut critiquer à bon droit notre époque sur un certain nombre d'aspects. Mais pas sur l'évolution indéniable des mentalités des jeunes Européens vers plus de tolérance et de respect communs. Au lieu de se moquer lâchement de leurs jeans Armani faussement usés, parlons aux beaufs, malheureux retardataires de cette marche en avant. Envisageons-les pour autre chose que des jeunes gens perdus dans un monde que la société de consommation, cyniquement, ne leur a pas donné les moyens de comprendre.

La tâche des kids de notre génération, c'est de dessiller ces yeux aveugles pour enlever cette dernière tache grise qui donne au FN ses jeunes recrues et aux fabricants d'accessoires de tuning ses clients. Et qui sait, peut-être pourrons-nous, ensemble, construire un monde meilleur ?