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Société

Jacques Chirac est mort : les prochaines 48 heures seront donc infernales

Ou comment ma génération s'apprête à s'enfoncer dans le premier deuil politique ironique.

par Paul Douard
26 Septembre 2019, 10:28am

Chirac est mort

La nouvelle vient de tomber ce jeudi 26 septembre : l'ex-président de la République Jacques Chirac est mort à l'âge de 86 ans.

La première personne à l'avoir annoncé est étrangement Christine Boutin, il y a deux ans, via son compte Twitter. Au moment où elle l'a dit, il n'était, d'ailleurs, pas encore mort. Une fois l'émotion plutôt quelconque que cette triste nouvelle m'a procuré – je précise que je ne l'ai pas connu personnellement –, je sais déjà à quoi vont ressembler les prochaines 48 heures dans le territoire France : au sixième cercle de l'enfer.

Parce que, que vous le vouliez ou non, on s'apprête à vivre une courte mais pénible période de masturbation généralisée et insouciante entre nous, enfants des dernières heures de la Ve République. On va se « sentir Chirac » parce qu'on l'a tous trouvé cool et marrant et qu'il éveille en nous une forme stupide de nostalgie. On va tous se mentir, ensemble. On va tous rire en se remémorant la fois où, en 1997, il a décidé de dissoudre l'Assemblée nationale alors même que son parti, le RPR, était déjà au pouvoir et n'avait aucune chance de l'emporter à ce moment-là – Lionel Jospin est bel et bien devenu Premier ministre. Ou la fois où en 2002, la France de gauche dans son ensemble est descendue dans la rue pour le soutenir, lui l'homme de droite, afin de « faire barrage au Front National » au second tour des élections présidentielles. La France jeune va arborer fièrement son tee-shirt « French Swag » à l'effigie de l'inénarrable Corrézien né à Paris en 1932. On va sourire en repensant à ces moments qu'on n'a pas vécus. Oui, voilà où nous en sommes.

« Il serait absolument faux de dire que Jacques Chirac fut un président porté sur la jeunesse et son avenir »

Car en réalité, les adultes âgés de 20 à 30 ans en 2019 n'ont, pour beaucoup, absolument pas connu les grandes heures de l'homme politique Jacques Chirac. Je suis né en 1989, à la toute fin de son long mandat – 20 ans – à la mairie de Paris. Enfant, je ne voyais de lui qu'un homme plutôt à l'aise sur les plateaux télé, de même qu'un personnage des Guignols de l'info marrant nommé « Super Menteur ». Mais il ne m'a jamais fait rire de bon cœur non plus. Ou il ne m'a jamais impressionné par sa dignité toute protestante comme, au hasard, Lionel Jospin. Je ne me suis jamais dit : ah, en voilà un sacré numéro ! Pour moi, c'était juste un homme politique français : vieux, plutôt chiant, très roublard, et qui a trempé dans nombre d'affaires louches sans que personne ne puisse y trouver à redire, parce que hé, c'était lui le pouvoir. C'est pourquoi j'ai assez de mal à entendre que Chirac possède aujourd'hui une telle aura auprès des gens de mon âge. Sérieux, pourquoi ?

L'argument principal de ces gens, c'est l'idée selon laquelle Chirac incarnait un « personnage ». Et ce même personnage incarnait semble-t-il à son tour « la France » dans son entier, sous prétexte qu'il fumait des clopes, buvait des bières et était relativement à l'aise avec toute forme de révérence. C'est l'image assez juste du grand-père marrant et cultivé qui raconte tout un tas d'anecdotes avec des métaphores amusantes. Mais c'est indéniablement aussi le vieux qui fait des blagues racistes depuis le bout de la table au bout du troisième verre de pif. Peut-être que les mecs et filles de mon âge le trouvent marrant parce qu'il est totalement éloigné d'eux-mêmes ; parce qu'il avait une paire de couilles plus grosse qu'eux, en somme. C'est le type qui calme tout le monde quand « ça pousse un peu trop derrière ». Il est étrange mais pourtant vérifiable que ma génération aimait Chirac pour les mêmes raisons qu'elle déteste Nicolas Sarkozy. Parce que c'était un véritable président de droite. Mais une autre droite.

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Affiche des années 1980 semi-arrachée montrant Jacques Chirac en homme de parole, via Flickr.

À la manière d'un artiste, le président Chirac s'est mis à mieux se vendre depuis qu'il était de notoriété publique qu'il arrivait au terme de sa vie. Le 3 mai 2016, Paris Match organisait une vente aux enchères chez Cornette de Saint Cyr, où les 145 clichés les plus franchouillards jamais pris de Jacques Chirac prenaient place au milieu de ceux de diverses stars du cinéma à Cannes, de la chute du mur de Berlin ou même, de la Guerre d'Algérie. La photo prise en 1987 par Jack Garofalo de Chirac Premier ministre faisant une sieste, allongé à bord de son avion le menant en Nouvelle-Calédonie, a été vendue 17 000 euros. Lors de cette vente aux enchères, c'est donc l'image d'un homme d'État épuisé, portant un masque de sommeil et roupillant peinard dans le ciel qui l'a emporté face à des clichés de Pablo Picasso, des Beatles, de Brigitte Bardot ou de Serge Gainsbourg – et même devant des photos de nibards.


Preuve supplémentaire de son cool totalement revendiqué par les gens de mon âge, le Tumblr intitulé Fuck Yeah Jacques Chirac, lancé en 2011. Celui-ci recense en effet un nombre important de photos de l'ancien président dans des situations que d'aucuns diraient cocasses. Ces instantanés sont en réalité des clichés de la vie de tous les jours, très banals pour la plupart des adultes appartenant à la classe moyenne supérieure. Je me demande si c'est l'aspect vintage des photos qui a intéressé les gens, ou plutôt le sujet desdites photos. Ce moment où ils ont réalisé que, comme eux, feu l'homme qui dirigeait notre pays a adoré la bière et aimé lire dans son jardin.

Pour les fondateurs du Tumblr, avec lesquels j'ai pu m'entretenir, Jacques Chirac représentait « un style spontané », mais aussi « des punchlines de haute volée, un appétit de vivre, une authenticité et une simplicité ». Ce savant mélange a semble-t-il convaincu de nombreux nerds férus d'artefacts du siècle passé. Les auteurs du blog évoquent aussi la mauvaise réputation dont jouissait Chirac. « On trouvait qu'il tombait dans l'oubli depuis ses sales histoires [ d'emplois fictifs à la mairie, N.D.L.R.]. Nous avons donc communiqué sur son charisme à base de matraquage, en publiant une photo de lui chaque jour, histoire que les plus jeunes ne restent pas indifférents à son swag ». Un swag que les « plus jeunes » n'ont sûrement jamais connu, comme moi.

Comme ce 5 décembre 1980, où Jacques Chirac, alors maire de Paris, fraudait le métro parisien à la station Auber devant une dizaine de photographes avec une aisance déconcertante. La photo tue, aucun doute là-dessus. Et selon moi, si tout un tas de péteux se revendiquent 36 ans plus tard du swag de Jacques Chirac, c'est typiquement à cause de celle-ci.

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Photo de Jim Gourley montrant Jacques Chirac, un enfant en bas âge et une jeune mère, via Flickr.

Au-delà de ce charisme qu'on ne peut nier, ce fut également un président qui aura marqué son temps par plusieurs décisions importantes, dont les conséquences ont un impact direct sur la vie des jeunes Français. C'est l'homme qui a dit non aux États-Unis au moment de la catastrophique Seconde Guerre en Irak. Ça, on peut dire que c'était couillu – surtout pour un président de droite – et je pense que personne aujourd'hui ne regrette cette sage décision. Dire « non » aux États-Unis est nécessairement un truc cool et jeune, à ce point que c'est même presque un truc de gauche.

Dans le même style, c'est aussi lui qui a reconnu la responsabilité de l'État français dans la déportation des juifs de France pendant l'Occupation dans un discours prononcé au Vel d'Hiv en 1995. Puis en 1996, il a mis un terme à ce truc qui aurait emmerdé possiblement nombre d'entre nous aujourd'hui : le service militaire.

Enfin, c'était incontestablement le parfait punchlineur politique qui manque cruellement dans le paysage politique français post-Sarkozy. Un type capable de fusilier n'importe qui, n'importe quand, et surtout Sarkozy. Il le haïssait, quoiqu'ils appartiennent au même camp, et a dit un jour de lui : « Sarkozy, il faut lui marcher dessus. Et du pied gauche, ça porte bonheur. » Niveau relations internationales, il était pas mal aussi, et fut le seul à défoncer dans les règles (des règles françaises, c'est-à-dire injurieuses et sexistes) : « Qu'est-ce qu'elle veut cette ménagère, mes couilles sur un plateau ? »

Toutefois, il serait absolument faux de dire que Jacques Chirac fut un président porté sur la jeunesse et son avenir. Son premier mandat a débuté par de longues grèves et manifestations de la part des jeunes salariés à l'encontre des « réformes Juppé », son Premier ministre. Et dix ans plus tard, son second mandat s'est conclu par les émeutes de banlieue de 2005, très violentes, tandis que Nicolas Sarkozy était ministre de l'Intérieur et employait sa méthode dite du « Karcher ». Pendant son mandat, la crise des mal-logés s'est également accentuée, malgré les diverses actions menées par Jean-Louis Borloo. Et que dire du « non » français au référendum sur la Constitution européenne alors que Chirac soutenait corps et âme le « oui », et où l'abstention des jeunes fut pour le moins massive ?

Puis enfin, sales histoires ou pas : les emplois fictifs à la mairie de Paris ? En décembre 2011, quatre ans après la fin de son second mandat, il fut finalement condamné à deux ans de prison avec sursis pour « détournement de fonds publics », « abus de confiance », « prise illégale d'intérêts » et « délit d'ingérence ».

Ouais, désolé les jeunes enthousiastes. Il existe un écart bien réel et entre cette partie de la génération Y qui considère Chirac comme un Général de Gaulle de la fin du XXe, et la société française, qui n'en garde pas nécessairement un bon souvenir. En débutant cette notule nécrologique, j'ai échafaudé d'ailleurs une théorie que j'ai de plus en plus trouvée pertinente en avançant dans l'écriture. Elle ressemble à ça : peut-être que la jeunesse de droite a toujours cherché à avoir son Mitterrand à elle, et qu'elle l'a trouvé, à retardement, en la personne de Jacques Chirac.

Ou peut-être que la jeunesse de droite est simplement stupide. Comme on le sait, l'un n'exclut pas l'autre.

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