Illustration de Daniella Syakhirina

Jeune fille à vendre : dans les mariages forcés de Malaisie

Comment des milliers de jeunes filles apatrides se retrouvent vendues par des trafiquants d'êtres humains.

|
18 Novembre 2016, 6:00am

Illustration de Daniella Syakhirina

Cet article a été initialement publié sur VICE Indonésie.

Quand Rashidah était âgée de 12 ans, un gang de bouddhistes radicaux a mis le feu à son village rohingya durant une vague de violences à l'encontre des musulmans. Au cours des trois années suivantes, elle a été réduite en esclavage et violée par des trafiquants d'êtres humains. Aujourd'hui, Rashidah a 15 ans et est déjà mère. Elle a également été victime d'un problème trop souvent ignoré des médias, problème qui touche les Rohingyas de Malaisie : la vente de jeunes filles dans le cadre de mariages forcés.

« Je ne pensais pas que mon mariage se déroulerait comme ça », m'a confié Rashidah lors de notre rencontre le mois dernier. « Mais ce n'est pas comme si j'avais le choix. »

La Malaisie compterait environ 90 000 demandeurs d'asile rohingyas, même s'il est difficile d'obtenir un nombre précis. L'Agence des Nations unies pour les réfugiés de Kuala Lumpur a répertorié 53 896 réfugiés rohingyas, mais il semblerait que les personnes non-enregistrées soient deux fois plus nombreuses.

Le peuple rohingya est l'un des plus persécutés au monde. Il a été rendu apatride par le gouvernement birman, qui les considère comme des migrants bangladais et les a installés dans des installations sordides. En 2012, une vague de violences anti-musulmanes a abouti à la déportation de 140 000 personnes et a provoqué une crise humanitaire régionale. Entre janvier et mars 2015, 25 000 Rohingyas et plusieurs migrants bangladais ont embarqué sur des bateaux surpeuplés pour tenter de rejoindre la Malaisie. Des centaines ont perdu la vie sur le trajet.

« Celles qui ne peuvent pas payer sont retenues en captivité dans la jungle. D'autres sont vendues en Malaisie, puis mariées de force. »

En Malaisie, les Rohingyas sont majoritairement des hommes. En conséquence, la demande de jeunes femmes rohingyas est très forte dans des endroits tels qu'Ampang – un quartier proche de Kuala Lumpur, où les hommes rohingyas sont légion. Des trafiquants d'êtres humains se sont très vite mis à cibler des jeunes femmes dans des camps rohingyas de Birmanie, leur proposant de venir en Malaisie à moindre coût. Mais en règle générale, les termes de leur accord changent au moment où ces filles entament leur voyage – ces dernières se retrouvent ensuite endettées de 1 000 dollars et celles qui ne peuvent pas payer sont retenues en captivité dans la jungle. D'autres sont vendues en Malaisie, puis mariées de force.

Il est difficile de savoir précisément combien de femmes ont été vendues et mariées de la sorte, à en croire plusieurs experts. Les mariages arrangés sont très répandus dans la société rohingya, et il est assez fréquent que des hommes paient pour que leur future femme puisse venir en Malaisie. Cette tradition ressemble cependant à un mariage forcé ; si les femmes faisant l'objet d'un mariage arrangé ont l'occasion de connaître leur futur mari ainsi que sa famille, les victimes de mariages forcés n'ont souvent aucun contact avec leur mari, et absolument aucune intention de se marier.

« Le mariage forcé est un terme un peu trop lourd », m'a expliqué Richard Towle, qui représente la Malaisie à l'Agence des Nations unies pour les réfugiés. « Le fait qu'un mariage soit arrangé par des parents n'en fait pas un mariage forcé. Nous avons de nombreux mariages arrangés. Nous entendons aussi parfois parler d'histoires où il est question d'argent et de pressions extérieures, des cas très différents. »

« Il y a beaucoup de femmes malheureuses ici »

Shar

Sharifah Shakirah, une femme rohingya qui travaille avec les victimes de mariages forcés en Malaisie, m'explique que cette situation est le symptôme d'un système cruel. Les trafiquants d'êtres humains exigent souvent de grosses sommes d'argent pour faire passer les migrants vers la Malaisie – et certains hommes, désireux de payer pour se marier dans un endroit qui compte peu de femmes rohingya, soutiennent de fait ces pratiques en s'acquittant des frais demandés par les trafiquants. Shakirah travaille avec un groupe d'hommes et de femmes rohingyas afin de convaincre le plus de personnes possible des dangers de cette pratique. Mais il est encore difficile pour elle d'en discuter, particulièrement avec les hommes qui viennent d'arriver et sont souvent peu éduqués.

Quant aux femmes qui refusent d'être mariées de force, leur futur est souvent bien plus dramatique. « Il y a beaucoup de femmes malheureuses ici, m'a raconté Shakirah. Des mecs les forcent à se prostituer et à travailler dans des bars ou des clubs. Certains leur demandent de mendier. Ils coupent leurs mains ou leur crèvent les yeux pour éveiller l'empathie des passants. J'aurais dû mal à vous expliquer à quel point la vie de ces jeunes femmes est dure. »

Les réfugiés rohingyas sont chaque jour plus nombreux, notamment depuis la découverte de plus de cent tombes près de la frontière thaïlando-malaisienne. Le nouveau gouvernement birman, mené par la Ligue nationale pour la démocratie (LND) d'Aung San Suu Kyi, a mené plusieurs initiatives pour améliorer la situation – initiatives qui ont donné un peu d'espoir au peuple rohingya, tout en suscitant la colère des nationalistes birmans. L'ancien secrétaire général de l'ONU, Kofi Annan, est désormais à la tête d'une commission d'enquête approuvée par la LND sur les violences communautaires au sein de l'État d'Arakan.

Aujourd'hui, des milliers d'apatrides rohingyas se retrouvent bloqués en Malaisie – dans l'incapacité de travailler légalement ou de retourner chez eux. Au sein de la population rohingya se dissimulent des femmes comme Rashidah, qui ont été vendues à des trafiquants humains. Ces femmes, pauvres, ne sachant pas parler anglais ou même malais sont invisibles.

Rashidah, dont le nom de famille a été dissimulé afin de protéger son identité, m'a rejoint dans une petite école islamique située dans la périphérie de Kuala Lumpur. Son sari traditionnel vert et sa blouse à boutons étaient tachés de peinture après avoir passé la journée à repeindre les murs de l'école – l'un des nombreux petits boulots qui permet à elle et sa famille de sortir la tête de l'eau.

Son enfant, un petit garçon joufflu, se reposait sur le sol. Son mari se reposait lui aussi un peu plus loin – dans un espace relativement sommaire, éclairé par un néon. Rashida a rencontré Aziz sur le marché du quartier. Il était sympathique et venait de la même région qu'elle, Rakhine. À cette époque, Rashida arrivait tout de juste à Kuala Lumpur après avoir passé plusieurs mois passés en captivité, maltraitée par des esclavagistes thaïlandais dans un camp situé au milieu de la jungle qui sert de frontière entre la Malaisie et la Thaïlande.

Les trafiquants l'ont violée à de nombreuses reprises. Lorsqu'elle est tombée enceinte, ils ont contacté un homme en Malaisie et lui ont vendu la jeune femme. Cet homme, un islamiste rohingya résidant à Kuala Lumpur, a déboursé 3 000 ringgits (650 €). Afin de payer sa dette, Rashidah a dû s'occuper de ses enfants et nettoyer la maison. Elle vivait dans une cabane derrière la maison.

Lorsqu'il a compris qu'elle était enceinte, cet homme a cherché quelqu'un qui serait prêt à l'acheter pour en faire sa femme. Quand Aziz a entendu parler de la situation de Rashidah, il a promis de payer sa dette si elle acceptait de devenir sa femme. Le choix a été très difficile pour la jeune femme. Elle était seule, écrasée par le poids d'une dette, enceinte. Aziz était le premier mec depuis des lustres à faire preuve de compassion à son égard.

« Si mes parents étaient encore avec moi, j'aurais pu être mariée à une personne éduquée. Aujourd'hui, je n'ai pas assez d'argent pour vivre de manière indépendante et personne pour me protéger ». Rashidah précise que son mari est là pour elle, qu'il la traite bien. Mais si elle avait une chance de tout recommencer, elle ne quitterait jamais Myanmar. « Si j'avais su que tout ça allait m'arriver, je ne serais jamais venue ici.»