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Le Revenu inconditionnel arrivera-t-il un jour en France ?

La meilleure idée du XXIe siècle peut tuer le travail tel qu'on le connaît – ce qui serait bien.

Paul Douard

Paul Douard

Récemment, je me demandais si le chômage était la pire chose qui puisse m'arriver. Même s'il existe des choses bien dégueulasses dans la vie, être au chômage est genre aussi agréable qu'avoir un coton-tige enfoncé dans l'urètre. Alors que la France semble totalement désemparée devant le problème du chômage et de la croissance, la Finlande s'apprête quant à elle à tester un revenu inconditionnel (ou revenu de base).

Crée en 2013, le Mouvement Français pour un revenu de base le définit comme étant « un droit inaliénable, inconditionnel, cumulable avec d'autres revenus, distribué par une communauté politique à tous ses membres, de la naissance à la mort, sur base individuelle, sans contrôle des ressources ni exigence de contrepartie, dont le montant et le financement sont ajustés démocratiquement. » En gros, un revenu déconnecté de l'emploi qui tombe tous les mois sans aucune condition, si ce n'est celle d'être Français.

Avant de tout suite crier au classique et réducteur « on va encore payer pour ceux qui ne foutent rien », il est nécessaire de regarder la réalité en face. Avec plus de 5 millions de chômeurs en France (sans compter tous les résignés qui ne sont plus inscrits sur Pôle Emploi), la France s'enlise un peu plus dans la merde tous les ans. Le monde a changé. Il y a des Chinois qui travaillent pour moins cher, des robots qui travaillent plus vite et même des blogueuses littéraires qui gagnent bien plus d'argent qu'un salarié de classe moyenne. Pourquoi s'obstiner à vivre dans un modèle qui fait le bonheur de l'un mais le malheur des autres ? Il faut peut-être modifier l'équation.

Photo via Flickr

Parler de revenu universel fait malheureusement rapidement resurgir certaines visions réductrices, notamment chez les anciennes générations pour qui le travail est synonyme de fierté et d'intégration sociale. Cette idée était logique dans une société où n'importe quel boulot vous permettait de vivre décemment. Aujourd'hui, si la société te verse une quelconque aide, tu es nécessairement un branleur avec pour seule ambition de partir cultiver des carottes dans un camp de Zadistes.

Les détracteurs du revenu universel pensent dans un premier temps que ce revenu de base pousserait beaucoup de monde à ne plus bosser et à rester chez soi, préférant ne rien faire attendre la mort tranquillement. Mais l'Homme n'a jamais été oisif par nature, sinon nous serions toujours à tourner en rond dans des grottes à dessiner des biches. Si aujourd'hui un travailleur n'a plus la force de faire quoi que ce soit le dimanche, c'est parce qu'il a passé les six jours précédents dans un boulot qu'il déteste où son esprit est emprisonné dans un rôle de machine de production. Un lieu où il lui est impossible de s'épanouir. L'oisiveté n'est pas la nature de l'homme. Faire des photocopies dans une boîte de merde pour s'acheter des conneries le week-end non plus. L'objectif d'un revenu universel n'est pas que tout le monde s'arrête de travailler – simplement que les gens aient le choix.

Avec un revenu universel, une personne n'aurait pas nécessairement envie de tout plaquer, mais peut-être de travailler moins et d'accorder plus de temps à ses passions, à sa famille, bref à tout ce qu'il aime faire.

Aussi, navré de plomber l'ambiance mais vous n'allez pas vous réveiller un matin avec un SMIC tombé du ciel. Le montant de ce revenu universel est en effet un point chaud du débat. Pour résumer, s'il est trop bas il ne changera rien. Mais s'il est trop élevé on fera face à un risque de démissions massives. Là, ça pourrait rapidement être le bordel.

Mais Hugo Stephan, journaliste à L'inconditionnel, un journal tourné vers le thème du revenu de base, balaye immédiatement cet argument : « Il n'est pas question de lancer un revenu universel à 1 000 euros par mois dès le départ, mais plutôt de commencer par un RSA universel. L'argument de la démission massive ne tient donc pas la route. » En effet, ce ne sont pas 400 euros en plus qui vont suffire à nous faire tous démissionner. Le travail est aujourd'hui une obligation pour qui veut manger le soir. Avec un revenu universel, une personne n'aurait pas nécessairement envie de tout plaquer, mais peut-être de travailler moins et d'accorder plus de temps à ses passions, à sa famille, bref à tout ce qu'il aime faire. Nous vivons en permanence sous la contrainte de devoir trouver un travail suffisamment rémunéré pour nous permettre de vive décemment, au risque de perdre sa vie à la gagner.

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Cela amène aussi une autre question : qu'est-ce qu'un travail aujourd'hui ? Beaucoup de personnes travaillent au sens premier du terme, c'est-à-dire qu'ils réalisent et apportent quelque chose à la société. Cependant, cela n'est pas considéré comme un travail car ils ne créent pas de valeur financière. Il serait peut-être temps de repenser la notion même de travail et de le voir par l'accomplissement d'un projet ou encore son apport à la société – et non par la création d'une valeur marchande. Mais c'est évidemment plus difficile à mesurer. Accorder un revenu de base à tous les citoyens, c'est aussi retirer le statut de chômeur. La société ne serait plus une somme d'oppositions entre chômeurs et travailleurs. Chacun aurait le choix de s'accomplir de la manière qu'il souhaite, sans se réveiller tous les matins en se demandant quel boulot à la con je vais devoir faire pour manger. C'est anéantir une forme de prostitution moderne.

À partir de là, certains diront « Soit, mais si les gens travaillent moins, qui va construire mon Scenic pour que j'emmène ma femme chez Camaïeu ? » Nous vivons dans une société ultra-consommatrice. Jusque-là, rien de neuf. Chacun d'entre nous consomme au-dessus de nos besoins. Nos semaines de 40 heures – sérieux, qui fait 35 heures ? – ne sont justifiées que dans une logique de production intensive visant à maintenir une consommation élevée de biens et services.

Sans avoir le cerveau de l'économiste Thomas Piketty, je suis persuadé que nous pourrions vivre dans le même confort en travaillant deux fois moins. C'est d'ailleurs ce qu'une étude menée par deux chercheurs d'Harvard confirme. D'ici 20 ans, 47 % des emplois pourront être confiés à des ordinateurs. La conséquence, c'est que nous pourrons moins bosser tout en continuant d'acheter autant de choses inutiles. Le temps qui ne sera pas passé dans un bureau ou une usine pourra être consacré à l'environnement, à des projets sociaux, des passions personnelles – ou simplement, à ne rien foutre. Instaurer un revenu universel ne nous amènera pas à vivre comme des clochards, même si certains semblent facilement s'accommoder de vivre en dessous du seuil de pauvreté.

Image via Fickr

Alors oui, tout ça est plutôt joli sur le papier. De l'argent pour tout le monde et si certains ne veulent plus travailler, cela libérera des emplois pour les autres. Un monde merveilleux en somme, où le chômage baisserait et la croissance reprendrait par miracle grâce à la consommation des plus pauvres. Mais les détracteurs du revenu universel ont un contre argument plutôt gênant : le financement d'un tel revenu.

Même si plusieurs hypothèses sont à l'étude, aucune d'elles n'est pour le moment intégralement réalisable dans les paramètres économiques actuels. Par exemple, un financement est proposé par l'impôt sur le revenu, dès le premier euro gagné. À terme, cela pourrait améliorer la consommation des plus pauvres et donc, l'économie générale. C'est très complexe et relativement lourd pour tous ceux pour qui regarder un tableau Excel géant est synonyme d'hémorroïdes. « On manque d'ingénieurs financiers pour nous aider à modéliser ces théories », termine Hugo de L'Inconditionnel. Sans plan de financement totalement valable, ce revenu de base ne verra donc jamais le jour.

Aussi, au-delà de son financement, un revenu de base peut-il faire disparaître les inégalités que notre système actuel accentue ? Malheureusement non. En France, les inégalités sociales et économiques ne viennent pas du travail et des revenus mais principalement du capital et du patrimoine. Ici, il s'agit simplement de naître dans les choux plutôt que dans la merde. Concrètement, mieux vaut hériter que gagner. En Europe, 10 % des plus riches détiennent 90 % du capital. Dès lors, le revenu universel ne s'attaque pas à la base des inégalités et ne serait qu'une goutte d'eau qui n'aurait que peu d'impact sur les écarts de richesses au sein de notre société.

Mais ce revenu universel ne doit à terme pas être vu comme une aide solidaire supplémentaire pour les pauvres. L'idée de ce revenu de base est d'en faire un droit inaliénable et universel. Notre société est suffisamment évoluée pour pouvoir octroyer ce droit à tous les citoyens. Un travail sur les mentalités est probablement à prévoir, notamment pour ceux qui perçoivent encore le travail comme le seul et unique intégrateur social. Ce droit, au même titre que le droit de vote, a simplement vocation à rendre la vie des gens moins merdique.

Il faudra évidemment beaucoup plus que ça pour réduire les inégalités sociales en France.

Paul est sur Twitter.

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