reportage

Harcelées : l'histoire des Australiennes rurales qui ont voulu avorter

Le Réveil dans la terreur, entre médecins conservateurs et cliniques à plus de 300 bornes.

par Katherine Gillespie
28 Septembre 2016, 5:00am

Les illustrations sont d'Ashley Goodall.

Avec ses 3 062 habitants, Tennant Creek est la cinquième ville la plus peuplée du Territoire du Nord, une région australienne dont la superficie équivaut à deux fois la France. Malgré ce statut, le centre urbain le plus proche se trouve à six heures de route, à Alice Springs. Pour les habitantes de Tennant Creek, la route pour se faire avorter est donc longue et solitaire.

L'Australie rurale représente un tiers de la population nationale. Pour ces citoyens de seconde zone, l'accès aux infrastructures sanitaires n'a rien à voir. On estime qu'un tiers des Australiennes avortent au cours de leur vie. Parmi elles, celles qui vivent à des centaines de kilomètres des métropoles du pays font face à un défi gigantesque lorsqu'il s'agit de faire disparaître un fœtus non désiré.

De nouvelles solutions ont été mises en place pour pallier cette inégalité de traitement : en Australie, il est désormais possible de s'entretenir avec un docteur par téléphone pour obtenir une ordonnance de pilule abortive – le RU486, qui contient de la mifépristone – que l'on reçoit ensuite dans sa boîte aux lettres. Sur le papier, cette alternative semble idéale, sauf qu'elle occulte le fait que l'avortement est soumis à une législation différente suivant le territoire dans lequel les citoyens résident.

Au Queensland et en Nouvelle-Galles du Sud, l'IVG est un délit pour le praticien et la patiente – même si, en réalité, les actions en justice sont rares. Dans les contrées reculées du Territoire du Nord, l'avortement chirurgical peut être pratiqué jusqu'à la 14e semaine de grossesse si deux docteurs affirment que la santé mentale ou physique de la femme enceinte est en jeu.

De son côté, la pilule abortive est disponible dans les hôpitaux de l'Australie-Méridionale et du Territoire de la capitale australienne. Elle demeure illégale dans le Territoire du Nord et est donc impossible à recevoir par courrier. Tout ce bordel législatif est à l'origine d'un tourisme de l'avortement. Les femmes sont nombreuses à quitter les États conservateurs pour se faire avorter dans les États libéraux.

C'est un luxe qui n'est pas à la portée de toutes. « C'est très difficile pour les Australiennes rurales », m'a précisé Frances Doran, une chercheuse qui a publié deux papiers sur le sujet en collaboration avec une autre chercheuse, Julie Hornibrook. Elles cherchaient à comprendre quelles sont les barrières qui empêchent les femmes de mettre facilement un terme à leur grossesse.

La plupart des femmes interrogées pour leurs travaux ont voyagé entre une et neuf heures pour se faire avorter – ce à quoi il faut souvent ajouter un logement pour la nuit. Les deux chercheuses ont remarqué que le nombre de femmes médecins généralistes au sein des campagnes australiennes est assez bas – ce qui peut expliquer pourquoi certaines femmes enceintes sont mal à l'aise à l'idée de demander un avortement dans les cliniques rurales. De plus, la plupart des médecins de campagne sont conservateurs et ne manquent pas de refuser de pratiquer un avortement.

Se faire avorter lorsque vous habitez à la campagne n'est pas seulement un problème logistique. Au cours de leurs recherches, Mmes Doran et Hornibrook ont insisté sur le fait que l'avortement est toujours synonyme de honte et de peur – d'autant plus dans des territoires ruraux où « tout se sait ». « Même les gens qui ne sont pas vraiment contre l'avortement restent silencieux, m'a affirmé Frances Doran. C'est devenu un tabou politique, c'est complètement ridicule. »

Une femme rencontrée dans le cadre de leurs recherches va plus loin : « Il faut arrêter de se voiler la face. Il y a encore beaucoup de honte rien qu'à demander des informations, et personne ne veut en parler expressément. Je pense que de nombreuses jeunes filles deviennent mères car elles auraient honte de recourir à une IVG. »

La médecine à distance est la seule solution efficace pour le moment compte tenu de l'immensité du territoire australien. La Tabbot Foundation le sait parfaitement et est toujours le seul service australien d'avortement à distance. Tout a commencé il y a un an sous l'impulsion du docteur Paul Hyland. Ce dernier a confié à Broadly que son unique objectif est de lever les barrières qui empêchent les femmes des campagnes australiennes d'avoir accès à l'avortement. Pour 250 dollars australiens, vous avez le droit à une consultation téléphonique très approfondie. Si le docteur accepte votre requête, vous recevez quelques jours plus tard un pack contenant votre pilule abortive, des antibiotiques, des analgésiques et des anti-inflammatoires.

« Ce service existe depuis 1998 dans d'autres pays, on a juste 20 ans de retard, précise Paul Hyland. Notre service permet aux Australiennes d'éviter le harcèlement, l'intimidation et les insultes. Vous n'avez plus à voyager à l'autre bout du pays pour trouver une clinique où vous faire avorter. »

La Tabbot Foundation doit malheureusement s'adapter aux lois invraisemblables en vigueur dans le Queensland et en Nouvelle-Galles du Sud, où l'IVG est un délit à moins de démontrer votre détresse mentale et physique. « Pour ces deux régions, nous avons recours à un psychologue qui s'entretient avec les patientes, m'a précisé Paul Hyland. Cela nous permet de leur fournir une pilule abortive quand c'est nécessaire. »

Il poursuit en m'affirmant que l'avortement à distance est une solution pratique et facile pour toutes les Australiennes qui souhaitent avorter de manière sécurisée et peu onéreuse, peu importe leur situation géographique. Cependant, des interdictions relatives à la pilule abortive en vigueur dans le Territoire du Nord, l'Australie-Méridionale et le Territoire de la capitale australienne empêchent la fondation de venir en aide à des milliers d'Australiennes.

En outre, il est toujours possible que les femmes assistées par la Tabbot Foundation aient besoin d'un suivi médical après la prise des médicaments abortifs : pour 10 % de ces femmes, l'avortement médicamenteux ne parvient pas à éliminer la totalité du fœtus. Une intervention médicale supplémentaire est donc nécessaire. La Tabbot Foundation demande aux femmes qui font appel à ses services de vivre à moins d'une heure d'un établissement médical – qui n'est pas nécessairement un hôpital.

Paul Hyland m'a précisé que les femmes qui résident à plus d'une heure de ces établissements – généralement vers les sites miniers de l'Australie-Occidentale – se déplacent jusqu'à Karratha ou Broome, restent une journée, puis rentrent chez elle.

Pour Frances Doran, la loi doit être revue, « plus particulièrement en ce qui concerne sa cohérence sur l'ensemble du territoire ». Le Territoire du Nord demeure d'ailleurs le plus touché par les restrictions liées à la pilule abortive.

Suzanne Belton, professeure d'université et directrice du planning familial du Territoire du Nord, confirme cela. Elle a participé au lancement d'un mouvement associatif luttant pour la réforme de la loi liée à l'avortement dans cette région. Selon elle, cette vaste étendue peu peuplée doit faire face à de multiples problèmes : des distances démesurées, des inégalités socio-économiques et une importante population indigène.

« Aucune raison médicale ne peut expliquer la nécessité pour une femme de rencontrer deux docteurs, dit-elle. De plus, dans le Territoire du Nord, l'avortement doit être pratiqué par un obstétricien ou un gynécologue alors qu'un généraliste est apte à le faire. »

Les Australiennes qui résident dans le Territoire du Nord peuvent recevoir un avortement chirurgical dans trois hôpitaux – tous situés dans les centres urbains de Darwin et d'Alice Springs. « Cela signifie que des femmes doivent parfois parcourir des centaines de kilomètres pour un avortement, poursuit Mme Belton. À mes yeux, c'est de la discrimination. »

« Au niveau de l'avortement, même les Américains sont devant nous, ajoute-t-elle en faisant référence à l'illégalité de la pilule abortive. En fait, de nombreux pays du Tiers-Monde sont plus avancés que nous. »

Suzanne Belton conclut en affirmant qu'il est impératif de démocratiser l'avortement chirurgical, trop peu présent dans les campagnes. « Lorsque vous avortez, vous devez être dans des infrastructures sécurisées. Vous avez besoin de soutien, de votre conjoint, de votre famille ou d'amis, mais vous avez également besoin d'équipements de santé à l'hygiène irréprochable. Malheureusement, ce n'est pas toujours le cas en milieu rural. »

Mehreen Faruqi, parlementaire dans l'État de Nouvelle-Galles du Sud, est à la tête d'un mouvement qui souhaite dépénaliser l'avortement dans la région. Elle s'intéresse tout particulièrement à l'IVG en milieu rural. « Je me suis rendue à Albury à plusieurs reprises, m'a-t-elle affirmé. Cette ville ne compte qu'une seule clinique de santé, qui vient en aide à une population vivant sur des territoires très étendus. Les patientes comme les docteurs sont régulièrement harcelés et intimidés par des militants anti-avortement. La criminalisation de cette pratique a jeté l'opprobre sur des femmes qui sont contraintes de se taire, au mépris de l'un des droits les plus fondamentaux. »