Comment devenir un as du mensonge
Dessin de Lia Kantrowitz

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Comment devenir un as du mensonge

On a demandé à un flic infiltré, une dominatrice, un graffeur et un avocat de nous expliquer comment ils arrivent à tromper tout le monde.
26.7.16

Votre boss ne vous a pas cru quand vous lui avez dit que vous aviez rendez-vous chez le médecin en ce vendredi matin du mois de juillet. Vos parents n'ont pas été naïfs quand vous avez feint de ne pas savoir pourquoi vos vêtements puaient la clope quand vous rentriez du lycée. Vos amis savent pertinemment que vous ne rentrez pas chez vous à une heure du matin parce que vous êtes « fatigué ».

En fait, tout cela résulte du fait que vous mentez très mal. Non pas que l'on puisse dire qu'un bon menteur existe. L'important est d'être compétent et de savoir quand un mensonge est préférable à la vérité – notamment quand il s'agit de ne pas peiner vos proches. Quoi qu'il en soit, on peut dire sans trop se mouiller que tout le monde a déjà menti – même si certains sont devenus des spécialistes de la tromperie.

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Afin d'apprendre à mieux mentir, on a demandé quelques conseils à une dominatrice professionnelle, un flic infiltré, un graffeur et un avocat – des métiers qui nécessitent de raconter des bobards à un moment donné.


Paige – Dominatrice

Je bosse dans l'industrie du sexe depuis trois ans. Je suis dominatrice à plein temps, ce qui veut dire que j'offre des services sexuels. Je travaille avec pas mal de gens qui ont, disons le clairement, des « problèmes ». La dimension thérapeutique est inhérente à mon métier. J'adorerais ne pas bosser donc, logiquement, je passe mon temps à mentir à mes clients. Mais il y a autre chose – je dois dissimuler mes sentiments tout le temps.

Certaines personnes acceptent mon métier, et je suis plutôt honnête avec elle car je sais qu'elles me comprennent – comme mon père, qui a déjà visité mon donjon. Par contre, mes grands-parents conservateurs croient que je suis prof de yoga – ce que je suis de temps en temps. Sinon, je prétends auprès de mes amis que ma pratique de la domination n'est pas sexuelle – ce qui est faux. J'ai tendance à affirmer que je m'engage dans des jeux de rôle avec des clients, ce qui est vrai, mais j'occulte volontairement la dimension sexuelle de la chose. Dès que vous avouez à quelqu'un que vous bossez dans l'industrie du sexe, c'en est fini. Cette personne est persuadée que vous êtes une femme en souffrance. Je mens pour que les gens ne me jugent pas, en fait.

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Afin de faire tourner mon business sans problème, je prétends que mon donjon est une salle de yoga, et que je donne des cours particuliers. Le yoga se situe dans une zone grise qui convient parfaitement à ma situation – il ne s'agit pas d'un sport au sens premier du terme, et il n'est pas considéré comme une activité médicale. Vous n'avez pas besoin de matériel spécifique, et les pouvoirs publics n'effectuent aucun contrôle. Si posséder un donjon était une activité légale, je paierais mes taxes comme tout le monde. Comme ce n'est pas le cas, je m'arrange avec la loi comme je peux. Je mens constamment aux autorités, ce qui est un peu effrayant quand on connaît les peines encourues aux États-Unis.

Lors de ma déclaration de revenus, je précise que je voyage énormément, ce qui explique mes locations de chambres d'hôtel – là où je rencontre de nombreux clients. Il est toujours amusant de se rendre plusieurs fois dans le même hôtel. Les mecs de la réception finissent par vous reconnaître et savent que vous trimballez votre matériel de dominatrice dans votre sac.

En fait, j'essaie toujours de mentir le moins possible. Lorsque l'on me donne rendez-vous dans un hôtel que je ne connais pas, je vais faire un tour sur Google et sur le site officiel afin de savoir où se trouvent les ascenseurs. Comme ça, je n'ai pas besoin d'aller à la réception et de mentir aux employés. Je n'ai pas à subir des questions du genre : « Êtes-vous une escort ? » L'important est votre langage corporel, qui doit indiquer que vous savez où vous allez.

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Mais parfois, une merde arrive. Un truc tombe de mon sac. J'ai oublié le numéro de la chambre. Dans un tel cas de figure, il faut être confiante et ne pas perdre ses moyens. Une fois, un réceptionniste m'a dit agressivement : « Qu'est-ce que vous faites ici ? » Je lui ai répondu : « Je suis ici pour baiser le collègue de mon père », avant de tourner les talons. Si vous ne vous laissez pas faire, il ne peut rien vous arriver. Il ne faut jamais hésiter, voilà tout.

Le menteur idéal est celui qui sait jouer avec les différentes facettes de sa personnalité. Quand vous êtes avec vos parents, vous vous comportez de telle manière. Quand vous êtes au bar, vous modifiez votre comportement. Vous devez vous adapter constamment. J'ai mis un certain temps à savoir comment jouer différents rôles. Pour ce faire, je n'ai pas hésité à m'entraîner devant un miroir, et à modifier ma façon de bouger.

Pour mentir, il faut absolument croire en ce que vous dites, et oublier que vous êtes en train de mentir – il faut donc faire preuve de dissociation. Si, à un moment, vous prenez conscience que vous mentez, il est déjà trop tard. Tout s'effondre.


DEK 2DX – Graffeur

Quand je suis au contact d'autres graffeurs, mon surnom correspond à mon identité réelle. En revanche, quand je suis au boulot, quand je passe mon temps avec des gens qui ne font pas partie de cette sous-culture, il m'est très difficile de dissimuler cette partie de moi. Le principal est de ne jamais trop en révéler. L'information est la clé – si vous en dites trop à propos de vous, les gens qui vous entourent auront toutes les cartes en mains.

Pour garder mon identité de graffeur secrète, je me sers de nombreux petits mensonges, qui forment un ensemble cohérent. Je prétends avoir une copine quand je n'en ai pas, je mets en place des alarmes qui ressemblent à ma sonnerie de téléphone afin de me donner une excuse pour quitter un rendez-vous, etc.

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Il y a quelque temps, alors que je taguais un train situé dans une partie assez craignos de ma ville, je me suis rendu compte que j'avais ma carte d'identité dans mon sac. La police a débarqué, elle m'a poursuivi et là, j'ai calculé que j'avais oublié mon sac près du train. J'ai appelé un commissariat afin de reporter le vol de mes affaires, prétendant que des jeunes m'avaient agressé avant de me dépouiller. Quelques jours plus tard, la police de New York m'a passé un coup de fil pour me dire qu'ils avaient retrouvé mon sac, avec pas mal de choses à l'intérieur.

J'ai passé plusieurs heures au commissariat, avec des flics qui essayaient de me faire avouer que mon sac ne m'avait pas été volé – il y avait des bombes de peinture à l'intérieur ! Au final, je m'en suis sorti tant bien que mal, parce que je m'étais préparé à cette situation.

Par le passé, je me suis déjà fait choper après avoir volé. J'ai toujours réussi à échapper au pire car je sais être l'homme le plus adorable au monde quand cela est nécessaire. Quand on est au pied du mur, on est capable de tout.

Avec ma famille et mes proches, c'est plus difficile. Quand vos parents vous demandent ce que vous faites de vos soirées, c'est dur de leur mentir. Il m'est arrivé de révéler certaines choses sur ma vie cachée – juste assez pour ne pas avoir à mentir constamment.


Neil Woods – Flic infiltré

Pendant 14 ans, j'ai bossé comme détective infiltré en Grande-Bretagne. J'ai menti à des gangsters et à des dealers. Ma plus grosse opération a eu lieu il y a moins d'un an, quand j'ai infiltré un gang de trafiquants. Mentir à de tels types est chose ardue. Ces mecs en connaissent un rayon sur la façon dont les flics essaient de les choper. À partir d'un certain niveau d'organisation, les flics infiltrés sont le seul recours pour la police dans le cadre de la lutte contre le trafic. La violence inhérente à des organisations criminelles rend le travail des flics infiltrés très périlleux.

Si vous souhaitez être le meilleur menteur possible, vous devez être incroyablement méticuleux quant à l'observation des gens qui vous entourent. Avant d'être infiltré, je passais mon temps à analyser la façon dont les gens tentent de mentir – c'est le meilleur moyen de mentir vous-même.

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Quand vous mentez, vous ne raisonnez pas de la même manière. C'est là où réside le danger. Si vous hésitez trop longtemps, si vous parlez trop vite, si vous révélez trop d'informations, si vous vous mouvez de manière inhabituelle, si vous regardez vers le sol – tout cela peut vous trahir. J'ai appris à ne pas faire tout cela, à agir instinctivement, sans réfléchir. Quand vous réfléchissez trop à votre mensonge, quand vous avez conscience que vous mentez, vous vous mettez sous pression et la tromperie devient évidente.

En infiltration, l'adrénaline me permettait de penser avec plus de clarté. J'avais l'impression que le temps « ralentissait ». J'étais détendu, et je ne jouais pas un rôle. J'étais quelqu'un d'autre, en fait.

Quand vous devez convaincre quelqu'un que vous n'êtes pas la personne que vous êtes en réalité, les deux premières minutes sont essentielles. Vous devez créer une relation en faisant preuve d'empathie, en mettant le doigt sur un ennemi commun, une peur commune. Vous devez également tout connaître sur l'objet de vos discussions – dans mon cas, la drogue. Je devais savoir comment fabriquer de la drogue, connaître la valeur de ces drogues sur le marché, etc.

Parfois, mon mensonge était à deux doigts d'être découvert. Il faut être capable de gérer un tel problème, qui est inévitable. En fait, il faut se mettre à la place de la personne qui est sur le point de découvrir votre secret, afin de s'adapter au mieux.

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Si vous souhaitez devenir un menteur hors pair, il vous faut pratiquer l'art du mensonge, afin qu'il devienne naturel. Le mieux est de ne jamais trop s'éloigner de la vérité. Imaginons que je prétende avoir volé une bagnole la semaine dernière. Pour être convaincant, je vais décrire la zone dans laquelle je l'ai volée – par conséquent, je choisis un endroit que je connais par cœur.

Après, il faut bien avoir conscience que mentir peut devenir addictif. Il faut le reconnaître. À la fin de ma carrière de flic infiltré, je prenais beaucoup de plaisir à mentir. Abandonner cela pour recouvrer une vie normale est un véritable défi.

« Good Cop, Bad War » de Neil Woods avec JS Rafaeli sera publié par Ebury le 18 août.


Howard Greenberg – Avocat

Le droit pénal va de pair avec le mensonge. Ce dernier est omniprésent dans le champ judiciaire. Pour démarrer, les témoins sont soumis aux pressions plus ou moins évidentes des procureurs – qui n'hésitent pas à orienter leurs réponses, voire à les menacer directement de poursuites. Il faut sans cesse observer le comportement des témoins, leur communication non-verbale. Quand je discute avec des témoins, je n'hésite pas à leur rappeler que mentir sous serment est un crime. Parfois, ça les fait réagir.

Pour les flics, il en va de même. Mentir fait partie du job. Je mets en évidence cela quand j'arrive à coincer les flics qui témoignent. À un moment donné, quand ils se mettent à répéter : « Je ne me souviens pas », la partie est gagnée. Dès que leur amnésie devient absurde et défie les lois de la logique, tout le monde comprend qu'ils mentent.

Parfois, vous posez une question, et le flic fait exprès de digresser afin de construire sa réponse. Dans un tel cas de figure, j'expose frontalement sa tactique, et je lui dis qu'il gagne du temps. Le juge aura beau me dire d'arrêter d'affirmer cela, l'important est de convaincre le jury que le flic ment.

En fait, si la police se contentait de dire la vérité, un avocat comme moi n'aurait plus rien à faire. Il deviendrait impossible de remporter un procès pour la défense. Dès que je mets en évidence un seul et unique mensonge, toute la parole de la police s'effondre. Plus personne n'y croit, même s'ils disent la vérité.

Le mensonge le plus récurrent dans le système judiciaire est la présomption d'innocence. Personne n'y croit. Je l'ai appris à mes dépens. Un accusé est considéré comme présumé coupable. Certains jurés n'hésitent pas à affirmer qu'ils ont confiance en la parole des policiers, et qu'ils ne la remettent pas en cause. De plus, ils partent du principe tout bête que c'est à l'accusé de se défendre, alors que c'est à l'accusation d'apporter les preuves de la culpabilité.

Personne ne veut admettre que le système est vicié. Du point de vue de l'avocat de la défense – c'est-à-dire moi – il est essentiel de mettre en évidence les mensonges. J'ai consacré ma vie à cela. Quand vous êtes avocat, la notion de « vérité » n'est limitée que par votre imagination. Cela s'explique par votre obligation de l'emporter. Dans ce système ô combien amoral, vous devez être le meilleur.

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