Une journée avec un conducteur de bus lyonnais

Ce que l'on comprend de la France de 2016 en écoutant les discussions dans les transports en commun.

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12 Juillet 2016, 5:00am

Jean-Luc Franco s'installe au volant. Toutes les photos sont de l'auteur.

Gare de Vaise, dans le 9e arrondissement lyonnais. Il est 13h15. Je retrouve Jean-Luc Franco à l'un des terminus de la ligne 2, qu'il parcourt quotidiennement. Selon Jean-Luc, cet itinéraire est plutôt scolaire et tranquille. « Je traverse de la ville mais aussi de la verdure, avec la partie dans les Monts d'Or », précise-t-il. Son service commence à 13h38, ce qui nous laisse un peu de temps pour discuter. Jean-Luc m'apprend qu'il a bossé pendant 23 ans dans des grands restaurants en tant que cuisinier – avant de devenir lui-même son propre patron.

« En fait, c'est un peu par hasard que je suis devenu conducteur de bus, me raconte-t-il. J'avais réalisé mon projet – je m'étais mis à mon compte. Malheureusement, ça commençait à être compliqué vis-à-vis de ma famille. J'ai trois enfants vous savez. Ne pas avoir de vacances et connaître des périodes instables n'est pas toujours facile à vivre. »

Après avoir établi ce constat, Jean-Luc a décidé de tout plaquer afin de retrouver un job plus régulier. C'est là qu'il a rencontré une amie d'amie, qui avait elle-même changé de travail. « Elle m'a dit que les Transports en commun lyonnais recrutaient, et qu'il s'agissait d'un métier d'avenir, me précise Jean-Luc. Je me suis dit pourquoi pas, et j'ai postulé. »

Aujourd'hui Jean-Luc a 46 ans. Cela fait cinq ans qu'il sillonne les routes de l'agglomération lyonnaise. Je lui demande pourquoi il a choisi de devenir conducteur de bus, lui qui vient du milieu de la restauration. « Dès le départ, je voulais conduire des bus. D'ailleurs, quand on rentre chez Keolis [la société exploitante, N.D.L.R.], c'est toujours pour conduire un bus. C'est au bout d'un certain temps que l'on vous propose des formations pour conduire d'autres véhicules. Personnellement, j'aime être en plein air. Vous pourriez me répondre que le tramway est aussi en plein air, mais ce n'est pas la même chose. Il est sur des rails, ce qui réduit le sentiment de liberté que vous avez quand vous êtes aux commandes. En bus, vous pouvez sortir des trajectoires et flirter avec les voitures ! Et puis, ça me correspond au niveau du rythme et des horaires. »

« Parfois, quand je me rends compte que je suis la seule bouffée d'air frais pour certaines personnes, je fais preuve de compassion. Il faut bien comprendre que certains types passent leur journée dans le bus à faire des allers-retours. » –Jean-Luc

Il est 13h34. Nous nous avançons vers le bus. Le collègue que Jean-Luc doit remplacer est en train d'arriver. Ils se serrent la main, discutent brièvement puis échangent leur place au volant. Le bus se vide progressivement de ses occupants. Jean-Luc badge afin de rendre effective sa prise de service, puis règle son siège. « Aujourd'hui, on a de la chance, affirme-t-il. Les bus sont presque neufs – ils sont beaucoup plus confortables que les vieux modèles. »

Les passagers rentrent au compte-gouttes. Ils ne sont que trois au début mais, assez vite, ils sont rejoints par une dizaine de personnes. Jean-Luc ne quitte pas des yeux ses rétroviseurs extérieurs et intérieurs, afin de surveiller les passagers.

Le bus s'élance, mais se retrouve rapidement coincé dans les bouchons. Je demande à Jean-Luc comment il arrive à rester zen malgré ce gigantesque foutoir. Il me répond avec un grand sourire : « Eh bien, ça peut vous paraître bizarre, mais ça me détend. Je sais que, de toute façon, je ne peux pas avancer. Et puis, à titre personnel, je me déplace à moto. Quand je la retrouve, le plaisir est décuplé ! »

Jean-Luc badge.

Quand vous êtes conducteur de bus, vous pouvez difficilement échapper aux interactions avec vos passagers – qui sont parfois des lourdauds, des sans-gêne, des mecs malpolis ou violents. Jean-Luc prend tout cela avec philosophie. « Je reste toujours courtois et j'essaie d'être fidèle à moi-même, me dit-il. Ce qui me dérange le plus, en fait, ce sont les taxis et les vélos, avec qui on doit partager la voie. Ajoutez à cela les camionnettes de livraison qui stationnent sur le trottoir ou sur les voies de bus, et vous comprenez qu'il faut savoir rester calme, même quand le Code de la route n'est pas respecté par les autres. »

Alors que nous nous arrêtons à un arrêt de bus pour permettre à de nouveaux passagers de monter, une personne âgée se met en travers de la route pour nous faire comprendre que l'on ne partira pas sans elle. « Généralement, quand les petites vieilles risquent leur vie, c'est qu'elles veulent prendre le bus », commente Jean-Luc, amusé. La dame en question, en montant, le remercie poliment. Quelques minutes plus tard, nous arrivons au terminus.

Quand je demande à Jean-Luc comment il réagit lorsque le ton monte un peu trop à l'intérieur de son bus, il me répond que le principal est de ne pas se mettre en danger. « Vous savez, la gestion des conflits fait partie de notre formation, me précise-t-il. Pour ma part, je sens quand il va se passer quelque chose. Dès l'arrêt de bus, avant même que les gens ne rentrent, j'essaie de jauger les passagers. Ça peut être un regard, une attitude. Parfois, bien sûr, je me trompe, et il ne se passe rien. Parfois, à l'inverse, alors que je n'avais rien soupçonné, un type va péter un câble – comme l'autre fois, où un homme qui venait de sortir de prison hurlait dans le bus. Il en avait surtout après la société. Dans ce genre de situation, il faut faire preuve de diplomatie et aller dans le sens de la personne qui s'énerve, même si elle est bourrée et qu'elle dit des choses pas toujours agréables. »

Quant aux lourdingues, Jean-Luc doit faire preuve de stratégie pour leur faire lâcher prise. « Je me souviens d'une personne qui passait son temps à me parler, détaille-t-il. Elle prenait régulièrement ma ligne. J'ai fini par lui dire que j'étais très fatigué et je lui ai demandé d'aller s'asseoir. Ça a marché, mais ce n'est pas toujours le cas. Parfois, quand je me rends compte que je suis la seule bouffée d'air frais pour certaines personnes, je fais preuve de compassion. Il faut bien comprendre que certains types passent leur journée dans le bus à faire des allers-retours. »

« Le comportement de certaines personnes m'étonnera toujours ! » –Jean-Luc

Alors que Jean-Luc arrive à un feu, celui-ci passe au vert – un boîtier situé à l'avant du véhicule lui permet de faciliter sa circulation. Malgré tout, cela n'est pas suffisant pour parvenir à être tout le temps ponctuel. Une passagère qui monte à un arrêt lui en fait la remarque. « On ne peut pas prévoir les conditions de circulation, Madame », répond-il laconiquement. Une fois que la personne a rejoint son siège, il soupire. « Il faut bien comprendre que les retards font partie de mon métier. On ne maîtrise pas le temps – c'est épuisant d'avoir à l'expliquer à chaque fois à des usagers énervés. »

Cet état de fait dépasse visiblement certains passagers. « Le pire, me dit Jean-Luc, c'est de constater comment les gens réagissent face à certaines situations. Il y a quelque temps, un accident s'est produit devant mon bus. Une femme a été écrasée par un camion. C'était horrible. J'ai mis les warnings et j'ai prévenu les passagers qu'il valait mieux pour eux qu'ils descendent afin de continuer autrement leur trajet. Une heure après, après la désincarcération du corps, j'ai poursuivi mon service. En arrivant à un arrêt de bus, j'ai constaté qu'une femme avait l'air très énervée. Elle m'a dit que ce retard était inacceptable. Après lui avoir dit qu'une personne avait perdu la vie devant moi, elle n'a absolument pas changé son discours. J'ai fini par hausser la voix et lui ai demandé de se taire. Le comportement de certaines personnes m'étonnera toujours ! »

Un conducteur prend la relève de Jean-Luc.

Un peu plus tard, alors qu'un petit groupe monte dans son bus, Jean-Luc constate qu'aucun ne prend la peine de valider un ticket ou une carte de transport. Il actionne alors discrètement un bouton destiné à établir des statistiques – statistiques qui permettront de définir où et quand faire intervenir des contrôleurs.

À deux arrêts du terminus, nous ne sommes plus que deux dans le bus. Je lui demande ce qu'il fait quand il n'y a aucun passager avec lui. « Je mets la musique à fond, s'exclame-t-il. Je diffuse une playlist faite maison grâce à mes petites enceintes, et je profite de ces moments de tranquillité. Parfois, selon les passagers, je mets un peu de musique – ils apprécient souvent et me disent qu'ils préfèrent ça à RTL ou Europe 1. »

Un bus nous croise – les deux chauffeurs se saluent et sourient. Jean-Luc m'avoue que certains de ses collègues sont un peu désabusés. « Si un jour je deviens aigri comme eux, je passerai à autre chose. J'aimerais former des gens, comme je l'avais déjà fait en cuisine », songe-t-il tout en se garant.

Il est 15h05, et Jean-Luc revient au terminus de la gare routière de Vaise. Il prend la direction de la salle de pause – un endroit austère composé d'une table, de quelques chaises, de deux distributeurs de friandises et boissons et d'une machine pour badger – et y reste une demi-heure. La durée du parcours étant d'environ une heure, Jean-Luc a encore cinq voyages à effectuer aujourd'hui.

Quand il termine sa journée, il est 21 heures. Jean-Luc reprend sa moto, slalome entre les véhicules, et rentre chez lui.