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LE NUMÉRO MODE 2010

Vava n’est pas là

Depuis 1995, Vava Dudu et Fabrice Lorrain créent des vêtements bizarres avec des peluches cousues dessus à gros points, des coupes vraiment chelou et des imprimés sortis du grenier de ton arrière-grand-maman.
8.4.10

Depuis 1995, Vava Dudu et Fabrice Lorrain créent des vêtements bizarres avec des peluches cousues dessus à gros points, des coupes vraiment chelou et des imprimés sortis du grenier de ton arrière-grand-maman. Vava est aussi la chanteuse du groupe La Chatte et Fabrice fait d’autres trucs de son côté, mais il est parti après dix minutes d’interview donc je n’ai pas eu l’occasion de lui demander quoi. Autour de la table, il y avait aussi Olivier Mulin, c’était pas prévu mais c’était sympa qu’il soit là parce qu’Olivier est styliste freelance et qu’il a plein de choses à balancer sur le milieu. Vava Dudu : Qu’est-ce que tu veux savoir ? Vice : Ben, vous pensez quoi de la mode aujourd’hui ?
Fabrice Lorrain : La mode en ce moment est tout à fait inintéressante et nulle. Nous, on a fait un truc il y a dix ans…
Vava Dudu : C’est Fabrice qui parle.
Fabrice : Ouais, grosso merdo on peut dire qu’il ne se passe pas grande chose. Pourquoi c’est nul ? Tu es nostalgique de quoi ?
Fabrice : Je ne suis pas nostalgique du tout. Je suis juste en train de tirer une conclusion. Qui était intéressant, par rapport à aujourd’hui ?
Fabrice : Je sais pas, des gens qui ont disparu, les collections de Thierry Mugler ou de Jean Paul Gaultier à une certaine époque. Même les collections de Galliano sont devenues classiques, je crois que tout le monde peut le constater. Et le dernier défilé mexicain de Gaultier ?
Fabrice : Si, ça c’était plutôt pas mal par rapport au reste.
Vava : Moi, je trouve que tout ce que fait Gaultier en couture, c’est toujours très sublime. Magnifique. Sauf qu’on est en 2010 et qu’on aimerait bien quelque chose de beaucoup plus moderne. C’est-à-dire ?
Vava : Par exemple, un truc évident : tout le monde a envie de taper dans le vintage. Nous, on a envie d’avoir un propos qui correspond à notre époque. Ici par exemple, on est à Couronnes, on peut faire du shopping pour une burqa, c’est intéressant, le débat est débile et politique mais c’est intéressant de se préoccuper d’un vêtement, à notre époque. Lady Gaga je la mets au même niveau. Nicola Formichetti qui travaille sur elle en fait autre chose qu’une petite nana avec des ballerines plates ou un slim, ou une robe de créateur. Depuis quelques années, on fait de la mode pour la fille d’à côté. On va toujours vers la chiantitude ; on n’est pas dans le rêve ni dans le glamour. Oui mais là on ne parle plus de haute couture, mais de prêt-à-porter…
Vava : Non ! Il y a énormément de filles qui ne savent pas porter des talons, par exemple. Alors que Paris devrait être la capitale de la mode. C’est la mode de la rue qui crée la mode des créateurs. Gaultier, c’était le premier à aller chercher ce qui se passait dans la rue pour le monter sur les podiums. C’est ça qui est intéressant : aller de la rue au rêve et donner du rêve à la rue. Après, moi, j’adore les marques comme Topshop et H&M. Mais il n’y a pas que ça, il faut faire rêver les gens. Et toi, Olivier, tu en penses quoi ? (Fabrice se tire.)
Olivier : Je crois que ce que nous avons perdu dans la mode, c’est le style. Pour reprendre la phrase de la sainte patronne Coco Chanel : « La mode passe, le style reste. » Avant, quand on allait voir un ­défilé Saint Laurent, on allait voir ce qui se passait chez Saint Laurent cette saison ; même chose pour Kenzo et Gaultier. Maintenant, c’est le trip des chaussures à talons pied bot, donc toutes les marques le font. Mais tu peux dater le moment de cette rupture ?
Olivier : 2001. 11 septembre. L’avènement du marketing.
Vava : En juillet 2001, on a eu le prix de l’ANDAM, on s’est dit : génial ! Résultat : 11 septembre, et tout le monde a flippé.
Fabrice : Ils ont vraiment vu arriver la Troisième Guerre mondiale.
Olivier : Ouais, c’était pas comme la crise qu’on a aujourd’hui.
Vava : Un jeune créateur qui commence aujourd’hui, il a beaucoup de mal à vendre ses créations. Moi, la première fois que j’ai fait un salon, il n’y avait aucun côté commercial, seulement du créatif. Les gens se battaient pour avoir la collection des jeunes créateurs dans leur boutique. Aujourd’hui, un jeune créateur, il faut qu’il ait une actrice qui porte ses trucs, sinon rien ne va se passer.
Olivier : Ils ont voulu rationaliser le froufrou et le rêve ; du coup, on se retrouve avec un truc marketé. C’est même pas le prêt-à-porter qui fait rentrer des sous dans une maison : c’est les parfums et les sacs.
Vava : C’est clair. Y’a des nanas qui gagnent en dessous du SMIC et qui vont mettre de l’argent de côté pour se payer un sac Vuitton, et elles ne savent même pas que Margiela existe. Je me rappelle, quand j’étais ado, je n’osais pas rentrer chez Comme des Garçons. Quand j’allais à leur défilé, je croyais que j’allais tomber dans les pommes. Aujourd’hui, on a un peu l’impression de vendre des yaourts. En même temps, heureusement qu’il y a H&M aussi, pour les nanas qui n’ont pas de thunes. Avant H&M, il y avait C&A. Va chez C&A t’habiller un peu rock… Et puis on pourrait aussi parler de la mode équitable : est-ce que c’est vraiment équitable de faire des pièces en coton bio chez Rykiel fabriquées au Mexique, et de ne pas encourager le jeune styliste qui commence, au coin de la rue ?
Olivier : Aujourd’hui, on est obligés de délocaliser. Tout ce qui est jean, c’est la Turquie ; tout ce qui est tee-shirt, c’est l’Asie, c’est obligatoire, sinon ton tee-shirt te revient à 300 euros. Donc à moins de t’appeler Chanel ou Dior…
Vava : Non, t’es pas obligé. (Le portable de Vava sonne.)
Olivier Mulin : Aujourd’hui, la couture, c’est une pub. C’est l’image de marque. Alors qu’avant, la couture se vendait, bordel. C’était des vrais vêtements, et pas des déguisements à la Galliano. Ou Viktor & Rolf ?
Olivier : Pour moi, Viktor & Rolf, c’est encore différent. C’est une autre façon d’appréhender le vêtement, très conceptuelle. Alors que Galliano, c’est du stylisme, pas du vêtement. Il accumule des trucs sur un vêtement R.A.S. C’est pas juste la énième veste tailleur bar de Dior avec le ­glinglin de la saison, plus la godasse de la saison et les plumes coincées dans les trous de nez et je ne sais quels pompons dans les oreilles pour juste faire : waouh, cette année c’est super, alors que c’est la même veste que l’année dernière. Et pourtant, là, on est dans la haute couture.
Vava : Excusez-moi, je peux vous laisser cinq minutes ?
Olivier : Oui, à toute babouche. En tout cas, aujourd’hui on est arrivés à un truc show off. Pour moi, la couture, c’est censé être la Formule 1 de la mode. C’est une vraie recherche. Avant, les couturiers passaient je ne sais combien d’heures sur une veste et après, ils pouvaient la décliner en prêt-à-porter. Une épaule, une emmanchure, on pouvait la faire trois cents fois afin de voir comment elle pouvait fonctionner, pour ensuite la mettre dans son patrimoine de silhouettes et la réinterpréter dans ses collections de prêt-à-porter. Aujourd’hui, Tom Ford et Galliano, ils nous ont quand même apporté la merde dans laquelle on est. En même temps que l’avènement des marketeurs, c’est l’avènement des directeurs artistiques. Et toi, tu t’habilles où ?
Olivier : Aux puces et dans les soldes de presse. Je mélange tout. J’ai des vieux trucs à 1 euro de chez Guerrisol, et des trucs de créateurs. Tu assistes aux défilés ?
Olivier : Oui. J’ai déjà pleuré dans des défilés de Saint Laurent, quand il était encore là. Ce qu’il avait fait au Stade de France le 14 juillet, c’était complètement saugrenu mais sublime. Dans ses derniers défilés, il y avait une telle force, une telle assurance, que c’était un fuck encore plus fort qu’un jean déchiré et que tous les clous que tu peux mettre sur une veste. Il affirmait son style. C’était magnifique de force. La maison YSL pouvait se le permettre, il était en fin de carrière.
Olivier : Oui, mais toutes les meufs qui ont chopé des fringues de ses défilés pour aller chercher des Oscars, elles n’avaient pas l’air connes. C’est peut-être complètement passéiste ce que je dis, mais ça atteignait un certain sublime de sobriété et d’élégance. Et quand on dit que Saint Laurent a créé le vestiaire contemporain, je crois qu’on ne l’a toujours pas dépassé. Avant, quand Balenciaga construisait un dos, c’était comme une sculpture, une œuvre d’art. On voit de plus en plus de mecs porter des sarouels ou des leggings… La prochaine étape, c’est la robe pour mec ?
Olivier : Mais tu ne les vois pas, les robes chez les barbus ? Leur jogging, c’est juste une grande robe qu’ils portent sur un pantalon… On en a fini avec la grande époque de la haute couture et des créateurs, alors rejoignons l’époque des personnalités. Une jolie hippie qui marche pieds nus dans la rue avec une robe à fleurs, j’adore. Une working girl sanglée dans une veste Mugler avec des épaulettes comme ça et une choucroute sur la tête, j’adore. Il n’y a pas de tue l’amour, au contraire ; j’ai envie de dire : fais-moi le tue l’amour qui va me faire craquer. C’est là que je rejoins Vava. J’ai envie de dire : putain l’enculé, il a mis ce truc immonde, mais c’est génial. C’est ça le style. Saint Laurent, quand il a mis du orange et du rose ensemble, les gens vomissaient ; mais si, c’est super beau et je t’emmerde. C’est bien cette interview de Vava, sans Vava.
Olivier : Vava ne fait rien pour choquer. Elle regarde les objets, elle les trouve jolis et elle se dit qu’elle pourrait s’en faire une boucle d’oreille… Ou ce vêtement, elle fout un coup de ciseau dedans ; c’est vivant. C’est du vaudou de vêtement. Elle est couture dans ce sens-là. Tu portes ses vêtements ?
Olivier : Oui, vachement. Beaucoup de tuniques drapeau, par exemple, son must. Ce sont des drapeaux de fans vendus lors de concerts qu’elle monte en vêtements. Elle fait des confrontations entre le devant et le dos. J’en ai un où ce sont les cavaliers de l’Apocalypse qui t’arrivent dessus avec la mort et son crâne, et en même temps ça ressemble à un Gainsborough, et dans le dos t’as un drapeau américain avec un aigle. Il faut dire qu’il y a aussi un côté Hannibal Lecter derrière tout ce qu’elle fait : les masques, le côté ­vaudou… Mais, au final, ce sont des monstres gentils. Elle a eu une longue période avec les peluches… C’est la sœur punk de Castelbajac. (Vava revient.) Ah ben t’es là toi ? T’es d’accord avec Olivier qui dit que tu fais de l’ethnique des rues ?
Vava : Ethnique, on entend souvent le côté noir ou asiat’, mais ça pourrait aussi être une bigoudène. Enfin moi, je fais plein de choses différentes parce que je n’ai pas envie de me faire chier, c’est aussi pour ça que je fais de la musique, et puis voilà.