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LE NUMÉRO FICTION 2009

« Signaux captés au coeur d’une fête » (extrait)

Où vont les fêtes quand elles meurent ?

Mantra). Et a vu Dieu. Enfin, dans son langage ça donne : « Putain Fresàn c’est tellement bien, il devrait se reproduire. » Pris d’une nouvelle mystique littéraire, mon patron ici a compris littéralement cette phrase de l’écrivain argentin : « Et même si vous n’en croyez rien, Jésus-Christ est… oh… euh… un chauffage. » Bon maintenant, vous savez où mon patron ici est attaché. Où vont les fêtes quand elles meurent ? Je me rappelle que Willi aimait théoriser à propos d’une sorte de cimetière d’éléphants festif et secret. Là, entassés dans un désordre réjouissant, gisaient les solstices orgiaques de Stonehenge, les reflets royaux de Versailles, la première et dernière grande fête du Titanic, l’anniversaire auquel personne n’est venu parce que c’est celui d’un gros garçon érudit qui a une odeur bizarre. Je me demande si Willi a raison, s’il est là-bas, privé de repos, dans le Grand Mausolée des party animals, occupé à fêter je ne sais quoi. Il y a quelques minutes – certains confondent esprit de fête et fête du spiritisme –, quelqu’un a exhumé une vieille planchette Ouija du fin fond d’une fête qui s’essoufflait. Et – il faut le savoir – l’approche de la fin d’une fête inspire toujours d’étranges comportements, de curieuses formes de résistance face à l’inévitable. Il y a ceux qui s’enferment dans la salle de bain pour se poudrer le nez et ceux qui s’enferment dans une chambre et se regardent ensuite en ayant l’air de se dire « Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ? » Il y a aussi ceux qui considèrent que la meilleure façon d’échapper à l’ennui des vivants est d’importuner la mémoire des morts. À cette fin, ils vont chercher un verre, demandent qu’on fasse moins de bruit et qu’on éteigne les lumières, et c’est tout juste s’ils éclairent la planchette de petits rires nerveux. Je les observe de loin. Plus invisible que jamais et conscient que si on m’invite à faire partie du cercle, je serai obligé de refuser. Mes trois expériences dans le monde merveilleux du spiritisme ont été suffisamment inquiétantes pour que je fasse montre de prudence au moment où s’élève la question : « Il y a quelqu’un ? Esprit, es-tu là ? » Ma première expérience est liée à une longue nuit et à une entreprise irresponsable tentée avec Dog, une drogue by design qui était alors à la mode. Quelqu’un en avait apporté quelques grammes à une jeune fête, et je n’ai pas trop tardé à introduire deux lignes de ce calmant populaire pour chiens de couleur bleutée par la porte gauche de mon nez, celle qui m’a toujours servi à faire pénétrer ce genre d’invité non sancto. D’un point de vue chimico-sociologique, il n’est pas inutile de préciser que le Dog n’était rien de plus qu’un populaire calmant d’importation. Pour chiens. Commercialisé sous le nom de Puppy Peace : la paix des chiots. Le produit en question était arrivé dans notre pays à l’époque de la fièvre miamiesque, dans les dernières années de la dictature militaire. Il avait mis du temps à trouver son véritable destin, vicieux et plus pratique que celui d’origine. Dans le vieux spot publicitaire qui passait à la télévision, notre populaire top-model-top Piva, décédée depuis peu, apparaissait âgée de quatre ou cinq ans, bien avant de devenir internationalement célèbre, déguisée en chiot dalmatien, et aboyait devant les caméras en agitant son petit cul qui allait bientôt être assuré pour des millions de dollars, si je ne m’abuse. À un moment donné, quelqu’un avait découvert que ce qui tranquillisait les chiots enthousiasmait les loups, les party animals. Nous avions sorti la planchette et quelqu’un avait demandé : « Et après ? » J’avais eu la mauvaise idée d’invoquer l’esprit de tous les chatons chinois qui avaient trouvé la mort sur le tournage du film Les Aventures de Chatran. Quelque chose s’était mal ou trop bien passé et l’appartement s’était peuplé de miaulements ne provenant de nulle part et d’une odeur de pisse qui, même invisible, était impossible à neutraliser. Nous étions tous allés vomir sur le trottoir en riant comme des fous et le propriétaire des lieux m’avait dit qu’il allait porter plainte et intenter un procès. On sait maintenant que l’association de Dog et de chats est toujours un mélange compliqué et risqué. Ma deuxième aventure fantôme s’était soldée par l’apparition – sur les instances de Narco Polo, ce jour-là presque obsessionnel et monothématique mais, après tout, c’était lui qui apportait le Dog et nous devions lui témoigner un semblant de reconnaissance – d’un certain Ricardito Pampini Rothschild, enfant ayant autrefois participé à un concours de questions-réponses. Comme si sa prochaine réincarnation dépendait des réponses qu’il allait formuler, il n’avait cessé de nous demander de l’interroger sur nos sujets préférés, jusqu’à ce que – las de ce petit jeu, alors que midi s’annonçait, chimique et insomniaque – nous mettions le feu à la planchette avec le briquet qui nous servait à faire chauffer le Dog tandis que notre dealer sensible et psychotique pleurait à chaudes larmes en nous priant de ne pas brûler vif le pauvre et insupportablement encyclopédique Ricardito. La troisième de mes expériences dans le merveilleux univers des ectoplasmes date d’il y a deux ans. Pour des raisons évidentes, elle a été le dernier épisode spiritiste de ma vie. Je sais aujourd’hui ce que j’ignorais alors : il ne faut pas jouer avec l’idée de mort car contrairement à ce qu’on croit, elle fait exclusivement partie du patrimoine des vivants. Les morts renient ce concept. En fait, une fois morts, ils ne peuvent que l’ignorer. L’idée de mort ne fonctionne que sur ceux qui ont encore la mort devant eux. Si on les appelle, les morts n’hésitent pas à venir aux fêtes de ceux qui leur survivent. Voilà pourquoi ils ne sont pas aussi morts qu’on aime à le penser pour se tranquilliser. Les morts vivent et, par conséquent, les fantômes n’existent pas. Des mois après la mort de Willi, plusieurs de ses amis et moi-même avions vidé quelques bouteilles et nous étions proposé d’inviter son esprit à la fête. Et le plus intéressant – le plus terrible de tout ça –, c’est que Willi avait répondu à notre appel. Je me souviens que ce soir-là, tous les stores s’étaient baissés en même temps et que le verre paraissait danser – dans un semblant de graphie gothique et funeste entourée de tibias et de têtes de mort – entre les lettres de la planchette. Ce verre vif était sûr de pouvoir nous confier son bref message. Contrairement au désordre verbeux qui caractérise les prétendus messages de l’au-delà, celui-ci ne contenait que quatre mots. Il était clair et sans hésitation. Comme Willi. Car ce soir-là, Willi est revenu. Et il s’est adressé à moi. Un des poèmes festifs de Willi. Une feuille trouvée longtemps après sa mort, l’autre jour, dans les profondeurs d’un livre. Un poème intitulé « Mort, transfiguration et hommage au Fiesta de Raffaella Carrà » : Tu ne trouveras pas ici, voyageur errant De Hors-d’œuvres semblables à des yeux qui ne clignent pas Ni, heureusement, de musique de Wynton Marsalis Ou de gens regardant une vidéo En revanche… Quelqu’un écrit « Helter Skelter » sur le mur des toilettes Quelqu’un s’est soûlé et jure de détester tout le monde Quelqu’un s’est soûlé et jure d’aimer tout le monde Quelqu’un – la plus belle femme, que personne n’a invitée – se jette dans la piscine Quelqu’un discute avec son nez Quelqu’un se met à réciter Hamlet Quelqu’un frappe celui qui récite Hamlet Not to be… après tout, car Quelqu’un porte une main à sa poitrine et tombe Pour ne plus se relever, je crois Et ceux qui ne devraient pas s’embrasser S’embrassent Et un chat dans le congélateur Et une fille, La pute amphitryonne, peut-être ? L’amphitryonne pute ? Encore plus belle Parce qu’elle ignore si elle doit rire ou pleurer Et des sirènes de police Et des sourires de Joconde Et la certitude qu’il est tard, trop tard Pour que quelqu’un propose « Et si on jouait aux devinettes mimées ? » C’est tout. Ce n’est pas grand-chose si l’on ignore la phrase griffonnée au verso de la feuille, une citation de Francis Scott Fitzgerald, comme quoi la fête parfaite est celle qui est pleine de « bagarres, de séduction, de gens outrés qui rentrent intempestivement chez eux, de femmes qui s’évanouissent dans les toilettes ».  Extraits tirés de La Vitesse des choses, éditions Passage du Nord-Ouest