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Vice Blog

IL A FAIT MIEUX QUE DE PALMA

06 janvier 2010, 1:26pm

(ENGLISH VERSION HERE)

C'est au Fid à Marseille que j'ai vu Iraqi short films, un 93 minutes réalisé par un jeune argentin. Ça explose dans tous les sens, il y a des jurons vraiment bien, de la musique et du suspense. Sauf que c'est un montage de vidéos trouvées sur Internet. D'un côté comme de l'autre, chez les soldats américains et leurs alliés aussi bien que parmi les différents groupes armés qui résistent à l'occupation, on fait beaucoup de vidéos destinées à être distribuées sur le net ou à circuler dans des cercles déterminés. Il y a de tout : instructions détaillées sur comment poser une bombe, soldats qui beuglent parce qu'ils ont peur ou parce qu'ils ont mal (et qui poussent de vrais cris, pas des cris de cinéma)

Il y a même des minis comédies musicales. Autant de
fragments de la guerre que Mauro Andrizzi a montés en y rajoutant
quelques citations de Dick Cheney, Robert Fisk, Mark Twain et consort. Il réussit ainsi un documentaire super pertinent
sur la guerre en Irak. Alors qu'il ne fait pas bon montrer ce qui se
passe là bas (vous avez vu ce qui est arrivé à Zoriah Miller
lorsqu'il a osé poster des photos de soldats américains morts ?) voilà
un film salutaire. Nous avons demandé à Mauro de nous raconter comment
il s'y était pris pour réussir sa traversée des imaginaires nationaux.

Vice : Pourquoi un film sur la guerre en Irak ?

Mauro : Je fais des recherches sur la situation au Moyen Orient depuis les années 90. Au moment de la deuxième guerre en Irak je me suis demandé comment je pourrais faire un film sur cette guerre sans avoir de budget. Ça semblait impossible. Mais j'ai découvert ces images sur Internet avec l'aide de deux amis irakiens qui vivent à Buenos Aires. Ils m'ont aidé à traduire et on a passé au crible des tas de sites, des sites iraniens, saoudiens, etc.

Comment tu as trouvé les vidéos ?

J'ai commencé par chercher sur des sites américains, comme Liveleak ou Youtube mais les vidéos n'y restent que trois ou quatre jours avant d'être censurées. J'ai donc commencé à faire des recherches sur des pages orientales, des pages de combattants, d'islamistes. On y poste beaucoup. Notamment des images explicites, du snuff, du gore… des soldats dont le visage explose ou qui se font descendre… Mais beaucoup de ces images sont censurées par le gouvernement de ces pays quand ils les découvrent. Je devais donc télécharger les vidéos dès que je les avais trouvées. A la fin j'ai fait une seule extension. Certaines de ces vidéos étaient tellement pixellisées qu'elles étaient presque impossibles à regarder. La mauvaise qualité de l'image a fini par donner une dimension fantasmagorique au film.

Toutes les images viennent d'Internet ?

Non, pas tout. Il y a peut-être 20% qui vient d'ailleurs. J'ai un ami qui travaille pour CNN Amérique Latine, aux archives. Il m'a donné des images illégalement. Donc certaines vidéos viennent de la télé. J'ai aussi rajouté des effets. J'ai essayé de créer du suspense.
Bien sûr il y avait du suspense au départ : on regarde des fragments de la guerre, on sait que tout pourrait très bien exploser… ça crée une attente, un possible. Cela dit, même si ça peut paraître bizarre de dire ça, le film n'est pas seulement politique. J'ai essayé de lui donner une dimension poétique. Et ça parle de la guerre mais aussi de la paix. En rajoutant du texte, j'ai essayé de travailler sur la dimension poétique. Je ne voulais pas seulement faire un film avec des explosions et des gens qui meurent. Et j'espère que ce conflit va s'arrêter le plus vite possible.

Il y a une grande différence entre les images irakiennes et occidentales. Comment peux-tu l'expliquer ?

Il se trouve que les images tournées côté irakien n'ont pas de contrechamp. En général il s'agit d'un plan fixe et il n'y a qu'une personne qui filme. Les résistants irakiens savent ce qui va se passer. Ils maîtrisent la situation. Ils se tiennent cachés, parfois des heures avant le moment de l'attaque. Dans un sens ils ont le pouvoir. Quant aux Américains, ou aux agents de sécurité embauchés par le privé… ce qu'ils montrent, à travers leurs vidéos, c'est l'horreur de la guerre. Il n'y a pas de joie dans leurs images, mais seulement de l'horreur pure. Pour moi ils essayent d'expliquer au reste du monde qu'ils aimeraient n'avoir rien à voir avec ce conflit. Ils disent tout leur désespoir d'avoir à vivre quelque chose d'aussi horrible.


Les activistes irakiens filment joyeusement parce qu'ils sont en train de libérer leur pays. Leur joie provient aussi du fait que certains d'entre eux – pas tous bien sûr – sont des militants islamistes. Et pour ceux là, c'est un bonheur que de mourir pour la cause islamiste. C'est l'inverse pour les autres combattants. Ils ne savent pourquoi ils meurent. Pour eux être soldats ce n'est qu'un travail. Ce sont des mercenaires. Ils sont payés pour être là. Et ce n'est pas juste. Parce que la majorité des soldats américains sont pauvres. Ils viennent du sud des Etats Unis. Il y a aussi beaucoup de Sud-Américains qui essayent d'obtenir la citoyenneté américaine en participant à cette guerre horrible. Mais je ne veux pas insister sur le fait que les soldats sont des mercenaires. Disons que d'un côté, il y a de la joie, le bonheur de libérer son pays et d'obéir à la loi islamique. De l'autre, des soldats horrifiés par ce qu'ils sont en train de vivre. On le voit bien dans le film de De Palma, Redacted, les soldats américains ont besoin de filmer cette guerre pour montrer au monde ce qui se passe en Irak.

Et pour l'armée américaine c'est vraiment un problème que les soldats fassent ces vidéos. Elles restent sur le net trois ou quatre jours, et elles reviennent un mois plus tard, avant d'être à nouveau censurées. Ça ne s'arrête jamais. Et c'est ça qui est bien avec Internet : tout le monde héberge ce qu'il veut.

Est-ce que l'armée américaine sait que tu as utilisé ces vidéos ?

Non, je ne crois pas, du moins pas pour l'instant. Je n'ai pas encore montré le film aux Etats-Unis. Le film a été projeté pour la première fois au Fid à Marseille. Mais je vais le projeter pour la première fois aux Etats-Unis l'année prochaine. Donc ils s'en rendront peut-être compte… (il rigole) Mais je n'ai pas peur. Tour ce qui est sur Internet relève du domaine public. Non… je n'ai pas peur.

Tu es protégé par le fait que tu as trouvé tout ça sur le net ?

Disons qu'il y a beaucoup de gens qui connaissent l'existence de ces vidéos. Certaines d'entre elles ont des milliers de clics. Je n'ai pas découvert quelque chose qui aurait été caché et invisible aux yeux du public. Non, j'ai juste trouvé des vidéos et j'en ai fait un montage pour exprimer mon point de vue sur la guerre. Mais les vidéos sont sur Internet, impossible de le nier. Grâce au net, au blogs, aux sites… à toutes les manières de communiquer qui existent aujourd'hui, et pour tous ceux qui participent à ce conflit, du côté des Irakiens et des Américains. La chose qui m'a le plus posé problème au cours de mes recherches c'est que les civils irakiens ne font pas de vidéos montrant leur vie quotidienne. Et comme dans toutes les guerres, ce sont eux qui souffrent le plus. Je voulais donc vraiment trouver des vidéos filmées par des civils mais je n'ai rien trouvé. J'ai fait des recherches très approfondies, avec des amis qui sont imbattables en recherches sur Internet et qui comprennent l'arabe. Les civils veulent juste la paix et un gouvernement démocratique. Ils ont des blogs, ce genre de choses… Mais ils ne font qu'écrire et parfois une image est plus parlante que des mots.

Qu'est-ce que ça t'a fait d'avoir à organiser ces images ?

C'était dur parce que la plupart des gens que l'on voit sont morts. C'est comme regarder des fantômes. Par exemple, dans cette vidéo où un combattant islamique chante une chanson appelée "Nasheed", un hymne islamique. Lui il est mort il y a environ trois mois. Il s'est tué en faisant le kamikaze. En montant ce matériau j'ai eu envie de créer de l'émotion, du suspense, de faire pleurer les gens. Au début je pensais à des questions éthiques mais à la fin, au bout d'un mois, j'essayais d'exprimer mon point de vue sur le plan politique. J'ai fait un film sur la guerre et sur la paix aussi. J'imagine que si beaucoup de gens regardent ce documentaire ils se mettront à penser à l'horreur de la guerre et essayeront de faire quelque chose pour la paix. Certaines de ces vidéos peuvent sembler amusantes, comme les soldats anglais qui dansent sur la chanson Is this the way to Amarillo ? Ou la vidéo américaine avec la chanson Electric Avenue. Mais tourner une comédie musicale pendant une guerre horrible ça montre qu'on a atteint un certain degré de désespoir. Évidemment, les soldats sont constamment sous tension et ils ont besoin de s'échapper mais pour moi il y a autant d'horreur là dedans qu'une explosion qui fait 20 victimes.


Bien sûr j'ai manipulé tout ce matériau. J'ai utilisé les chansons pour relâcher la tension parce que la plupart des images sont tellement horribles que beaucoup de spectateurs ont du mal à regarder. J'ai placé des explosions à des moments stratégiques… Il me semble que derrière l'horreur se cache une forme de fiction. Dans cette guerre, deux mondes se rencontrent : d'un côté les gens se font kidnapper, ils meurent, ce genre de choses, de l'autre côté, il y a le monde fictif que les services secrets occidentaux, par exemple les services secrets pakistanais essayent d'imposer aux média, et ceci dans tout le reste du monde. Prenons Al Qaida par exemple. A présent tout le monde sait qu'Al Qaida est une abstraction, qu'Al Qaida n'existe pas, que c'est un mensonge. La version officielle qui désigne des coupables est un mensonge. Et les soldats américains ont besoin de filmer cette guerre pour montrer au monde ce qui se passe en Irak, comme dans Redacted.

Tu as aimé ce film ?

Oui, beaucoup. Et un journaliste des Cahiers du cinéma m'a dit que De Palma avait d'abord voulu faire un film comme le mien. Les gens n'ont pas tellement aimé mais je trouve qu'il a fait un film intelligent. Sur Internet on peut trouver les originaux des vidéos qu'il a utilisées, celles où des gens meurent pour de vrai. Il a tout refilmé. C'est une super idée. J'avais d'abord pensé faire quelque chose dans ce genre, mais en le faisant en Argentine ça aurait eu l'air bizarre.

Tu as un nouveau film en projet ?

Une fiction que je vais tourner à Ciudad del Este, une ville qui se trouve sur la triple frontière entre l'Argentine, le Brésil et le Paraguay où le Hezbollah est actif. Je veux donc me servir de ça et du fait que la ville rappelle le Liban pour dépeindre la rencontre entre deux mondes, le monde réel et le monde fictif que les média occidentaux ont imposé dans leur façon de rendre compte de la situation au Moyen Orient depuis le début des années 90. Le tournage devrait commencer en janvier.

infos + trailer : iraqishortfilms.blogspot.com

VALERIA COSTA-KOSTRITSKY