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Vice Blog

CHINE - UN JUIF PERDU A DALI

14 avril 2009, 12:24pm

Après
un an passé en Chine, je dois reconnaître que les Juifs
m'ont grave manqué, surtout leur sarcasme, leur ironie et
leur humour sardonique pour le moins spécial, et qui
manifestement n'existe pas en Chine. Et puis j'ai rencontré
Guri au Lost Angel Café dans la province de Yunnan, dans le
sud de la Chine. « Vous avez du vrai café de Yunnan
pas vrai? » il a demandé au barman. « Pas
du Nescafé? » Et puis il s'est tourné vers
moi et m'a demandé d'où je venais. Je lui ai
répondu que je venais de New York et alors il a demandé
« Crown Heights? ». Quoi?

« L'organisation
dans laquelle je suis engagée est basée à Crown
Heights, a-t-il dit, Chabad ». Et il a tiré une
étoile de David de sa chemise. J'avais vaguement entendu
parler de Chabad et je dois dire que j'étais sur le cul de
rencontrer un de leurs membres dans cette ancienne petite ville en
dessous de la montagne de Cangshan.

Vice :
Vous travaillez pour Chabad ?

Guri Katz
: Non, non. J'assiste seulement à
leurs meetings et j'ai fait une fois de la compote de pommes pour
Hanoukka, tu sais, du moins je pensais que c'était de la
compote de pommes. Oui c'était il y a trois ans, Hanoukka à
la Muraille de Chine, au moment d'allumer la menorah. On a eu
énormément de presse à cette occasion, deux
chaines de télévision ont couvert l'événement
et des gens du monde entier m'ont dit qu'ils m'avaient vu
célébrer Hanoukka à la Muraille de Chine.
L'année d'après ils nous ont installé dans
un palace princier près de Houhai et l'année encore
d'après au Chinese Ethnic Culture Park, avec de la police
installée partout autour de nous. Tu connais cette blague non?
Quels sont les deux plus gros mensonges de tous les temps? Le chèque
est parti au courrier et j'ai d'excellents amis juifs. Les juifs
ont les meilleures blagues juives, bien sur. J'en connais de très
bonnes que le rabbin de Pékin m'a racontées mais on
dirait qu'il a arrêté d'en raconter, ce qui est
franchement dommage.

Comment
ça se passe quand on est juif en Chine ?

Le truc
c'est que le judaïsme n'est pas officiellement reconnu comme
religion en Chine (seuls le sont le bouddhisme, le taoïsme,
l'Islam, le catholicisme et le protestantisme), donc tu ne peux pas
ouvrir une synagogue. Il y en avait trois à Shanghai qui
dataient du XXème siècle mais deux ont été
démolies. Une pendant les années 1980 et l'autre au
début des années 1990, si tu peux croire ça, et
la troisième on ne peut pas y entrer et y célébrer
les offices parce qu'elle a été transformée en
musée entièrement sous contrôle chinois. Mais bon
en règle générale on n'a pas trop à se
plaindre ici car les juifs n'ont jamais vraiment été
opprimés en Chine et que ça a même été
un refuge.

Jusqu'où
le judaïsme s'est-il répandu en Chine ?

En fait les
marchands juifs se sont installés ici à la même
époque que la dynastie des Huns, de 206 avant l'ère
chrétienne - quand on évoque une date juive on ne peut
pas dire avant Jésus-Christ - jusqu'à 220 après
l'ère chrétienne. Ils étaient également
là pendant la dynastie des Tang. Ensuite en 1096 il y a eu les
Croisades avec un type qui s'appelle Godefroy de Bouillon, qui a
d'ailleurs donné son nom au bouillon de bœuf, que je ne
boirai jamais plus depuis que j'ai appris de quoi ce mec était
responsable. Quand il a fait son entrée triomphante à
Jérusalem en 1099, il a fait brûler vifs les juifs de la
ville dans leur synagogue, pendant que lui s'ébattait de
joie, chantait et dansait à l'extérieur. Au moment
des Croisades en Europe, 30 à 50% des juifs ont été
massacrés de la manière la plus brutale qui soit. Les
rares qui ont été épargnés étaient
absolument terrifiés et les juifs d'une ville nommée
Bodrun sur la côte est de la Méditerranée se sont
demandé : où est-ce qu'on va maintenant? La seule
direction, où ils pouvaient aller était à l'est
et les chefs de la communauté, appelés nos ancêtres,
se sont dits qu'ils pouvaient le faire et ils l'ont fait, donc
ils sont partis vers l'est et se sont installés à
Kaifeng, la capitale de la dynastie Song. A ce moment-là il y
a eu pas mal de mariages consanguins et puis ils ont apporté
du coton en Chine, qui n'en produisait pas du tout à cette
époque-là, donc on peut dire que c'est grâce à
eux qu'il y a du coton en Chine. La dernière synagogue
incendiée remonte aux années 1860.

Quand
est-ce que tu es venu en Chine pour la première fois ?

J'étais
allé à Guangzhou en 1980 juste pour une semaine.
J'adorais la bouffe cantonaise que j'ai énormément
mangée à Sydney. Plus tard en 1987 j'ai travaillé
pour une banque d'affaires à Sydney qui s'était
fait rachetée par une banque appelée Westpac. Les
dirigeants de cette nouvelle banque ont commencé à
intervenir et deux cents d'entre nous ont dû partir, ils nous
même payés pour que l'on parte. Et peut-être que
c'est lié mais Westpac est devenue dès lors une
banque très importante et la première des quatre plus
grosses banques mondiales. Donc je suis allé chercher du
boulot à Francfort et le type m'a demandé :
«Qu'est-ce que tu sais faire? ». Je lui ai répondu
que je travaillais dans les marchés financiers mais comme le
type qui s'occupait de ça n'était pas là à
ce moment-là, il m'a demandé : « qu'est-ce
que tu fais d'autre? ». Et je lui ai répondu que
j'avais pris des cours du soir de chinois pendant trois semaines à
l'université de Sydney et alors il m'a demandé si
ça me tentait de partir à Pékin.

Donc à
cette époque tu es venu ici pour y vivre ?

C'était
en 1988. Il y avait un bureau de quatre personnes au Comité
Général des Managers - moi j'étais l'un des
quatre - à Pékin, une coentreprise de leasing qui était
germano-sino-japonaise.

Ça remonte; je suppose que ce n'était pas totalement
indépendant dans le sens où il devait y avoir beaucoup
plus d'engagement chinois ?

Bien sur,
c'était une coentreprise germano-sino-japonaise mais qui
avait 54% de part de marché chinoise. Donc je bossais dans
cette banque, qui restera anonyme, et il n'y avait aucune
évaluation des risques, aucun dossier financier n'était
pris en charge, c'était n'importe quoi. Mon prédécesseur
était chargé du système de traitement, mais il
n'y avait pas de système. Et il n'y avait pas de programme
d'échéance des contrats ce qui signifiait qu'on
avait aucune idée de quand les paiements arrivaient à
échéance. Une fois j'ai demandé à
consulter le registre des comptes et on m'a alors indiqué
deux classeurs qui contenaient environ deux cents enveloppes marrons
- autant d'enveloppes rien que pour les comptes !

Donc les
choses ne se passaient pas franchement bien ?

Ba non pas
franchement.

Qu'est-ce
qui s'est passé ensuite ?

On m'a
proposé un poste dans un cabinet d'avocats à Sydney
et je me suis marié avec une chinoise mais ça n'a pas
duré donc j'ai décidé de revenir en 1995 et
d'intégrer une société de conseil d'entreprise
dont les bureaux étaient basés à Sydney, Zurich
et Pékin et qui conseillaient les compagnies étrangères
qui font des affaires en Chine. Mon premier partenaire a eu un cancer
et le second n'a jamais demandé d'acompte donc personne
n'a payé.

Ça a
l'air assez compliqué tout ça. Et alors quand est-ce
que tu as appris le chinois ?

J'ai
appris le système d'écriture chinois en 1976 à
partir du système japonais.

Tu sais
aussi parler japonais ?

En fait j'ai
appris pas mal de chansons japonaises et j'avais d'ailleurs
beaucoup de succès dans les bars karaoké, puis j'ai
appris les caractères japonais, les caractères chinois
peuvent leur ressembler, même si souvent ils sont quand même
très différents. Parfois c'est la même chose,
parfois il y a deux, voire trois traductions possibles.

Et t'as
écrit plusieurs bouquins sur l'art de faire du business en
Chine ?

Ba tu sais
les gens te racontent pas mal de choses, et tu apprends beaucoup en
vivant ici si longtemps. Oui j'ai écrit ces livres pour les
gens qui débarquent fraichement en Chine mais ce ne sont pas
eux qui les ont achetés. Ce sont ceux qui étaient là
depuis pas mal de temps déjà. Et les hôtels aussi
- comme les Kempinski par exemple - les ont achetés comme
manuels d'entraînement. Le truc c'est que je n'écris
pas des livres qui expliquent comment faire? mais plutôt
qui décrivent comment c'est. Ce qui fonctionne ce sont les
histoires applicables et dont on se souvient.

[A ce
moment-là le petit chien du café, Whitey, commence à
mâchouiller les lacets de Guri]

Saleté
de chien! Prends pas mes lacets, c'est tout un truc pour en
trouver, ici! Un jour à Guangzhou je suis entré dans
une boutique pour justement essayer d'en trouver, j'ai demandé
à la vendeuse, elle m'a envoyé au deuxième
étage. Ensuite, au deuxième étage, une autre
vendeuse m'a envoyé au troisième. Toujours pas de
lacet. Alors ils ont appelé le manager qui m'a fait
retourner au premier étage où il y avait deux paires de
chaussures exposées et c'était là tout mon
choix : les lacets noirs ou marrons des chaussures exposées,
et il a pris les lacets d'une des paires et me les a tendus, en
guise de cadeau. C'est vraiment très dur d'en trouver ici.

Tu vis
complètement à Dali maintenant ?

Oui, je vis
ici. C'est agréable. J'avais voulu déménager
ici il y a six ans mais il n'y avait aucun moyen d'avoir accès
à internet. Ca prenait des heures donc je suis retourné
à Pékin. Mais maintenant tu peux te connecter ici.
Pendant douze ans j'y venais seulement une fois par an et
désormais j'y vis.

Tu vivais
où à Pékin ?

Je me suis
fait viré à coup de pied au cul de pas mal d'endroits,
tu sais, et avant tu devais vivre dans des lieux spéciaux
destinés aux étrangers, mais il y a environ sept ans
les choses ont commencé à bouger, à se
décoincer. J'ai vécu un petit bout de temps à
Guanghua Lu, à côté de ce qui est maintenant le
World Trade Center. J'avais un voisin là-bas qui a tué
mon chaton. Petit Bacio avait grimpé sur le rebord de sa
fenêtre et tu sais en Chine, il n'y a pas grand monde qui
apprécie d'avoir des chats autour de soi. Je ne pensais pas
que ce serait un telle drame, donc j'ai pris le temps de prendre
une douche et puis après je suis sorti pour récupérer
le chaton et le temps que je sorte le récupérer, mon
voisin l'avait tué.

C'est
affreux. Est-ce que tu te considères comme un sinophile ?

Non. J'ai
étudié le droit anglais et le droit civil russe. En
1972 je travaillais à Londres et nous avions des clients
japonais. Et il y avait toujours des quiproquos et des erreurs de
part et d'autre, alors je me suis mis à apprendre le
japonais dans le métro londonien. Un peu naïvement j'ai
cru que je pourrais établir des ponts, et lorsque tu prends ce
rôle là tu ne te rends pas particulièrement
populaire. Tu te retrouves le cul entre deux chaises, si tu vois ce
que je veux dire. Mais j'ai vu des attitudes aussi minables chez
les américains, les australiens et les allemands que chez les
chinois. D'ailleurs je dirais que les allemands sont les pires. Les
tactiques courantes dans les réunions d'affaires ici
consistent à devenir écarlate, hurler et cogner sur la
table. Attitude et esprit très obstrués.

D'ailleurs
ce concept d'esprit obstrué semble revenir souvent lorsqu'on
évoque la Chine.

Ca va dans
les deux sens, lorsque les gens sont confrontés à un
truc dont ils n'ont pas l'habitude, ils deviennent frustrés
et s'énervent. Mais j'ai rencontré des personnes
exceptionnelles ici, et la moyenne de stupidité n'est pas
plus élevée ici qu'ailleurs, et je dirais même
qu'elle est plus basse.

Revenons-en
aux Juifs, tu peux m'en dire un peu plus sur Chabad en Chine ?

Chabad est
arrivé en Chine il y a sept ans, et maintenant il y a sept
temples de Chabad, à Pékin, Shanghai, Pudong,
Guangzhou, Shenzhen, Hong Kong, Kowloon, et un nouveau est en
construction dans une grosse ville industrielle dont je n'avais
jamais entendu parler avant, l'une de ces gigantesques villes de
Chine inconnues, Yiwu. Ils sont établis à Crown Heights
et sont aussi appelés Loubavitchs.

Ils sont
ultra-orthodoxes ?

Non pas du
tout, ils sont très tolérants et acceptent tous les
Juifs qui souhaitent se rassembler, à tout point de vue. Ils
constituent une force très soudée, et ils acceptent
même ceux qui ne vont pas à la Synagogue. Bien sur ce
sont des juifs d'Europe de l'est, des Ashkénazes mais ils
sont très ouverts.

Et qu'en
est-il des juifs de Tianjin ? Il n'y avait pas une colonie
juive là-bas ?

Si, au début
du XXème siècle, bien qu'il n'en reste plus
grand-chose. J'y ai été une fois, et j'ai vu un
des immeubles dont toute la ferronnerie était en forme
d'étoile de David. Mais il faut faire un peu l'éloge
des Chinois car dans la plupart des pays les juifs ont été
persécutés ce qui n'a jamais été le cas
ici en Chine.

Quand et
où es-tu né ?

En 1944, en
Allemagne, ce que je préfère généralement
ne pas dire. Disons juste que mon éducation n'a rien à
voir avec la haute bourgeoisie de Thomas Mann, elle était même
bien éloignée de ça, comme tu peux l'imaginer.
Elle a été marquée par la brutalité, la
survie et la faim, et l'antisémitisme était
invraisemblable. Douze ans après la guerre on pouvait encore
y entendre des gens dire à propos d'un juif ou d'une
personne qu'ils n'aimaient pas : "Für den hätten
se auch noch en Kubikmeter uebrig gehabt!". Ce qui signifie :
« il n'aurait même pas mérité qu'on
gaspille un mètre cube de gaz pour lui ».Je n'ai
pas d'attache particulière avec l'Allemagne. Depuis le
lycée j'ai mené ma vie en Angleterre, en Australie et
en Asie.

Est-ce
qu'il y a d'autres juifs à Dali ?

Il y a douze
ans il y en avait un autre qui tenait une pizzeria mais il vit
désormais à Pékin. Je l'ai recroisé par
hasard à Chabad il y a quelques années. Au sujet de
l'éventuelle prise de pouvoir de la Chine sur le monde, avec
les Etats-Unis en déclin et l'effondrement de leurs dépenses
militaires financées par la Banque de Chine, je pense qu'il
n'y a pas trop de soucis à se faire. A titre d'exemple
concret, ce soir j'ai dîné au restaurant et j'ai
demandé six fois du sel puis j'ai commandé un plat à
base de champignons mais ils y ont mis toutes les sortes de poivre
inimaginables et ont complètement bousillé le goût
des champignons. Autre exemple, il y a un type ici, Jack, qui a un
bar qui s'appelle the Cat's Whiskers [La moustache du chat]. Il
m'a demandé de lui filer un coup de main avec l'anglais,
ce que j'ai fait, mais il a installé les néons et
dans la nuit, ce que tu lis c'est : the Cat's Whiz [le
sifflement du chat].

D'après
JOCKO WEYLAND