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musique

La Somalie découvre la pop contestataire

Comme vous le savez tous, la Somalie a passé les deux dernières décennies dans un climat horrible. La chute du gouvernement militaire en 1991 qui était déjà tout sauf OK a entraîné 21 ans de guerre civile et de paix précaire (enfin, surtout de guerre...

par Oscar Rickett
03 Septembre 2012, 9:20am


Comme vous le savez tous, la Somalie a passé les deux dernières décennies dans un climat horrible. La chute du gouvernement militaire en 1991 qui était déjà tout sauf OK a entraîné 21 ans de guerre civile et de paix précaire (enfin, surtout de guerre civile) dans toute la région. Les gouvernements d'autres pays s'y sont mêlés (par la diplomatie ou par les armes), des clans se sont affrontés et des milices islamistes – dont la plus célèbre Harakat al-Shabbaab al-Mujahideen – ont pris le contrôle de pans entiers du pays, répandant la terreur auprès des Somaliens.

Pourtant, les choses bougent. Combattu par des troupes de l'Union africaine elles-mêmes épaulées par les forces américaines et éthiopiennes, Al Shabbaab est en train de reculer. Le nouveau parlement devrait élire un président et un premier ministre d'ici le mois prochain. Les frappes menées par les drones américains, fréquentes, éliminent les leaders-clé d'Al Shabbaab – et malheureusement, font aussi des milliers de victimes civiles.

En conséquence, la Somalie vit des jours heureux. L'optimisme qui saisit le pays est perceptible à travers le tube du moment, « Yaan La Dooran, Ya La Doortaa », ce qui donne quelque chose comme « Elisons ! N'élisons pas ! » en français. Le titre, une œuvre conjointe des quatre chanteurs stars du pays : Mohamed Ahmed Qomal, Hussien Shire, Abdulkadir AJ et Nuur Jama Aden, est diffusé partout à la radio et incite la population à réfléchir sur le meilleur leader pour la Somalie. J'ai retrouvé mon ami Abdurrahman Warsameh, un journaliste somalien qui vit à Mogadiscio, pour en savoir plus sur cette chanson.



Abdurrahman, relax

VICE : Salut Abdurrahman. Selon toi, les élections sont pour quand ?
Abdurrahman :
Impossible de le savoir encore. Le gouvernement ne contrôle pas tout le pays, et donc pour des raisons de sécurité on ne peut pas encore organiser les élections. L'idée c'est que le gouvernement permanent s'engage à ce que chacun puisse voter et qu'il y ait bien un référendum sur la constitution en vigueur. Avec un peu de chance, on pourra avoir des élections au cours des quatre prochains années.

Parle-moi de la chanson. Quand a-t-elle commencé à être diffusée ?
Elle date de fin 2008, quand il y avait eu une grande conférence à Djibouti sur la situation en Somalie. À l'époque on discutait des élections présidentielles. Ceux qui l'ont écrite ont pensé que c'était un bon moment pour informer la population de la nature d'une compétition électorale, même si elle ne pouvait pas encore voter. Ces jours-ci, la chanson galvanise l'humeur électorale et est diffusée sur toutes les radios. La chanson ne soutient aucun candidat en particulier ; elle explique les qualités qui font un bon leader et met en garde contre le type de personne qui ne le serait pas.

Et selon la chanson, quelles sont ces bonnes et ces mauvaises qualités ?
En gros, la chanson est sortie pendant une période de grands espoirs quant à la fin de la violence en Somalie, lorsque gouvernement et opposition laissaient à penser qu'ils allait enfin arrêter de se battre. Ce que la chanson dit, c'est qu'un bon candidat doit être honnête, démocrate, non-corrompu, et qu'il doit respecter les droits de l'homme, de la femme, de l'enfant et de toute l'humanité. À l'inverse, un mauvais candidat serait quelqu'un qui aurait fait la guerre, qui aurait du sang sur les mains, qui aurait renforcé les fractures entre tribus, et qui ne serait pas patriote. La chanson évoque aussi les religieux intégristes et les islamistes, également sources de problèmes pour le pays.

Cette chanson est-elle jouée dans les rues et dans les espaces publics, en plus de la radio ?
Tout à fait. On la joue partout. La plupart du temps les chansons somaliennes parlent d'amour et de d'histoires sentimentales, en particulier à Magadiscio. Mais cette chanson politisée a saisi l'imaginaire collectif. Les gens l'écoutent depuis 2009 et maintenant avec les élections, sa popularité est plus grande que jamais. Chaque candidat veut être le bon candidat dont parle la chanson.

Est-ce une des premières chansons politisées en Somalie ?
Absolument. On a beau ne pas avoir encore d'élections libres dans ce pays, on a tout de même, depuis une dizaine d'années, une sorte de démocratie à la Somalienne, dans laquelle chaque clan a élu ses représentants au parlement. D'une certaine manière, c'est la première chanson qui parle d'élections. Et ça a ouvert une brèche, d'autres artistes ont copié la chanson, bien que ce soit celle-ci que les gens préfèrent. On peut dire que c'est la première chanson politisée en Somalie.

Y a-t-il une vie nocturne à Mogadiscio ces jours-ci ?
Ça fait un an que la Somalie et Mogadiscio se transforment. Avant le seul quotidien des gens c'était les famines, les fusillades, le sang. Depuis que Al-Shabbaab a quitté Mogadiscio, les gens ont pu revenir dans leurs foyers, et des signes nous montrent que la vie nocturne semble renaître dans la ville. Les commerces peuvent rester ouverts jusque très tard, alors qu'avant ils devaient fermer dès 17h. À vrai dire c'est toute la vie qui devait s'arrêter à 17h et les gens devaient se cloîtrer chez eux. À l'époque où l'on se prenait des obus tous les jours, j'avais dû éparpiller les membres de ma famille dans des pièces différentes, pour ne pas perdre tout le monde d'un coup si un obus s'abattait sur une des chambre. Mais Al-Shabbaab est parti, les choses changent et désormais les gens écoutent cette chanson dans la rue et dans les boutiques. Elle est diffusée dans chaque rue, et chaque rue est un chantier – on est enfin en train de construire à nouveau.

Est-ce que les gens sortent danser à Mogadiscio ? Est-ce qu'il y a de la musique live ?
En général, les gens sont très conservateurs ici, mais dans les hôtels et lieux de la sorte, on trouve des gens qui aiment danser. Oui, ça existe, mais c'est plutôt discret. Idem pour la musique live. Quand Al-Shabbaab était au pouvoir et contrôlait Mogadiscio, la musique live était interdite ; maintenant qu'ils ont été repoussés, on en entend à nouveau. On trouve des groupes qui se produisent, surtout dans les maisons et les hôtels. La plupart du temps ceci dit, il s'agit d'événements privés.  

Dans le morceau, on remarque des influences de pop occidentale, mais pas seulement. Y a-t-il d'autres groupes qui jouent ce genre de musique ? Et quelle est la part de musique traditionnelle somalienne dans ce style de musique ?
Ces artistes sont issus de la diaspora somalienne ; ce sont des expatriés qui vivent en Europe, et qui sont donc influencés par la musique pop de l'ouest. Beaucoup de ces artistes sont aussi attachés à la musique traditionnelle et s'en servent comme d'un ingrédient parmi d'autres dans leur musique. Ces 25 dernières années, nombre de Somaliens ont quitté le pays à cause des guerres. La plupart des tubes somaliens sont écrits et enregistrés hors du pays par des musiciens qui vivent à l'étranger. Mais en effet, ils commencent à revenir au pays.

Très bonne nouvelle. Merci beaucoup Abdurrahman.
Merci à toi !

 
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