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À New York, les flics arrêtent les filles qui ont des capotes dans leur sac

L’arrestation pour « racolage actif » nécessite que l’officier soit témoin de la proposition de service, mais l’arrestation pour « racolage passif » ne nécessite que des preuves circonstancielles.
17 avril 2013, 2:47pm

La femme a demandé à l’agent Hill pourquoi il l’arrêtait.

Elle portait un short en jean, un débardeur rouge moulant, elle était restée au même endroit pendant une demi-heure, et elle avait discuté avec un passant. Quand l’agent Hill a fouillé son sac, il a trouvé une capote et 1,25 dollars (1 euro).

Il l’a arrêtée pour racolage passif. Sur la déposition, il a rempli les cases indiquant ce qu’elle portait et le nombre de capotes qu’elle avait sur elle – à savoir, une seule.

Le rapport Public Health Crisis est une étude menée par le réseau PROS (Services d’aide et de soutien destiné aux travailleurs du sexe) sur les arrestations pour possession de capote réalisées par la police de New York.

Quand j’ai lu la déposition mentionnée plus haut sur leur site Internet, j’ai pensé à tous les petits hauts moulants que j’avais pu porter en glandant au soleil. Je me suis dit : Elle me ressemble. Elle ressemble à mes amies.

La police de New York peut vous arrêter pour possession de capotes, mais ça dépend complètement de qui vous êtes. Si, comme moi, vous êtes une jeune fille blanche de classe moyenne, vous ne risquez pas grand-chose. Mais imaginons que vous soyez travailleur du sexe ou un jeune queer que ses parents ont foutu dehors. Imaginons que vous soyez un transsexuel qui sort dîner avec son copain. Peut-être qu’on vous a déjà arrêté pour prostitution. Peut-être qu’un flic qui veut remplir ses quotas va estimer que vous ressemblez à une pute.

Alors vous n’êtes à l’abri de rien.

Comme c’est le cas pour la plupart des combines cruellement absurdes du système judiciaire, on ne soupçonnerait pas qu’on puisse être arrêté pour possession de capote jusqu’à ce que ça nous arrive directement. Monica Gonzalez est infirmière et grand-mère. En 2008, en pleine crise d’asthme et alors qu’elle est en route pour les urgences, elle est arrêtée par l’officier Sean Spencer pour prostitution. La capote qu’il dit avoir trouvé sur elle n’a jamais existé. Monica Gonzalez a poursuivi la ville en justice après que les charges contre elle ont été abandonnées. Dans ce cas précis, même si elle avait vraiment eu une capote sur elle, on comprend mal les motivations des flics.

Une arrestation est toujours violente. Que les agents de New York vous cassent ou non les côtes, une arrestation aux États-Unis, ça reste un gars qui vous attache les mains dans le dos avec parfois un flingue pointé sur vous, et qui vous fout en cage. Les cellules de détention provisoire sont tapissées de merde et souvent trop bondées pour pouvoir s’asseoir. La police a le droit de vous y maintenir pendant trois jours, assez longtemps pour que vous perdiez votre emploi. Et ça peut paraître banal, mais je le dis quand même parce que les classes moyennes bien-pensantes minimisent la gravité d’une arrestation ; Ils disent qu’il faut empêcher les gens «  de traîner dans les rues », mais ils ne se rendent pas compte du traumatisme que représente la peur constante d’être arrêté, jusqu’à ce que ça leur arrive, à eux ou à leurs gamins.

La prostitution n’est qu’un délit mineur à New York, mais une condamnation vous sucrera vos aides sociales. Pendant que d’un côté, la société prétend vouloir que les travailleurs du sexe changent de boulot, de l’autre, elle fait tout pour les maintenir là où ils sont. La plupart des accusés pour des faits de prostitution plaident coupable en échange d’une réduction de peine. Trop fauchés ou effrayés pour lutter, ils acceptent des condamnations qui les suivront toute leur vie.

Il y a deux types d’arrestations liées à la prostitution. L’arrestation pour « racolage actif » nécessite que l’officier soit témoin de la proposition de service, mais l’arrestation pour « racolage passif » ne nécessite que des preuves circonstancielles. Dans la déposition, les officiers doivent remplir une série de cases. La personne traînait-elle dans une zone de prostitution ? D’après Karina Claudio, une des principales organisatrices de l’association Make the Road, ces zones peuvent se situer n’importe où. La personne était-elle habillée de façon provocante ? A-t-elle parlé à un homme ? Avait-elle des préservatifs ?

Karina Claudio m’a dit : « C’est problématique, c’est évident. Si vous portez un haut moulant dans une zone de prostitution, vous pouvez vous faire arrêter. C’est comme jouer à la roulette russe. »

Et vous risquez encore plus de vous faire arrêter si vous êtes transsexuel : dans une étude menée par Make the Road, 59 % des transsexuels interrogés avaient déjà été arrêtés par la police. Cristina, une transsexuelle qui sortait en boîte avec son copain, a été accusée de prostitution quand des flics ont trouvé une capote dans son soutien-gorge.

Les flics ont refusé de croire que son mec n’était pas un client. « Ça arrive simplement parce qu’ils marchent habillés en transsexuels, m’a affirmé Karina Claudio. Ils vont dans des magasins, en boîte, au restaurant, et on les prend pour des travailleurs du sexe à cause de leur identité sexuelle ou de la façon dont ils l’expriment. »

C’est comme ça qu’on se fait arrêter pour possession de capote alors qu’on n’est pas un « travailleur du sexe ». Mais imaginons qu’on soit un travailleur du sexe. On met des capotes pour protéger notre santé et celle de nos clients. C’est peut-être même la ville qui nous a donné les capotes en question, puisque New York en distribue 40 millions chaque année. La ville a même sa propre marque avec un logo en lettres brillantes, la même typo que celle des lignes de métro.

Alors voilà. On vous arrête et la preuve qui vous accuse, c’est une capote de la marque de la ville, une capote que les distributeurs de la ville vous ont donnée.

Et même quand les flics ne vous embarquent pas, ils embarquent vos capotes.

Le rapport du réseau PROS regorge de ces tristes histoires. Une femme – blanche – de 37 ans, habitante de Coney Island, raconte : « J’ai été enfermée parce que j’avais un préservatif sur moi. Je ne me prostituais même pas. Ils ont pris la capote. » Un travailleur du sexe de 22 ans, portoricain transgenre, raconte : « C’est la merde si j’en ai, c’est la merde si j’en ai pas. Je ne veux pas attraper de maladies, mais je veux gagner mon pain. Pourquoi ils prennent nos capotes ? Est-ce qu’ils veulent qu’on crève ? »

Comment quelque chose d’aussi monstrueux peut-il encore avoir lieu ? Parce que les travailleurs du sexe ne comptent pas.

Mais les travailleurs du sexe comptent. Ils comptent pour leurs amis, leurs partenaires, leurs enfants, leurs parents, leur communauté. Mais ils ne comptent pas pour ceux qui sont au pouvoir. Les horreurs sont acceptables tant qu’elles n’affectent pas la classe dominante.

Des groupes de défense des droits des LGBT (Lesbiens, Gays, Bi et Trans) ainsi que des travailleurs du sexe lèvent la voix pour que les préservatifs ne soient plus considérés comme des preuves. Le mouvement féministe traditionnel, non. Alors qu’il avait combattu à corps et à cris – et à juste titre – les pharmaciens qui refusaient de délivrer la pilule contraceptive, ce mouvement reste silencieux quand les femmes sont enfermées à cause d’un autre contraceptif.

Le féminisme traditionnel ferait bien de se rappeler que les attaques contre les femmes commencent toujours par cibler les putes. Puis, ça s’étend pour inclure toutes celles qui n’ont pas le profil « jeune blanche vierge et chaste qui va à l’église tous les dimanches ». Jusqu’en 1996, l’Irlande se réservait le droit d’enfermer les femmes qui avaient des enfants hors mariage et les victimes de viol dans les blanchisseries Madeleine, où les nonnes les faisaient travailler comme des esclaves pour les purifier de leurs « péchés ». Les nonnes avaient conçu ces couvents pour y enfermer les travailleuses du sexe. Des dizaines de milliers de femmes ont perdu la vie entre les murs de ces établissements. Des femmes de tous les milieux sociaux, exception faite des plus riches.

Un premier projet de loi pour en finir avec l’utilisation des préservatifs en tant que preuves a été présenté en 1999. Des organisations sanitaires et sociales se battent, depuis, pour qu’il soit adopté. Audacia Ray, fondatrice de l’organisation Red Umbrella qui regroupe des militants travailleurs du sexe, affirme que même si beaucoup d’hommes politiques sont favorables à ce projet de loi en privé, ils n’ont pas le cran de le soutenir publiquement. Ils ne veulent pas qu’on les croie favorables à la prostitution.

Avez-vous jamais été dehors, par un jour de ciel bleu, en short, une capote dans la poche ? Détournez-vous le regard face à la violence institutionnelle jusqu’à ce qu’un jour, peut-être, elle vous tombe dessus ?

Molly Crabapple est une artiste et auteure qui vit à New York. Son expo _Shell Game _a débuté le 14 avril à la Smart Clothes Gallery de New York

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