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LE NUMÉRO CRIME

L’Intermédiaire

Ou comment faire des affaires avec le plus important vendeur de pétrole imaginaire au monde.
4.11.14

Illustrations : Penelope Gazin

Arturo Diaz Junior avait besoin d'un acheteur. Il avait transformé 400 hectares de son domaine en bord de mer en complexe résidentiel de luxe, le Coco Beach. Cependant, le marché de l'immobilier venait de s'effondrer. À 91 ans et après avoir mené une brillante carrière dans le bâtiment, il était prêt à se débarrasser de ce gouffre financier évalué à 200 millions d'euros. Ainsi, quand l'un de ses amis, Miguel Lausell, lui a dit qu'il travaillait avec un milliardaire prêt à acheter le terrain, Diaz était plutôt enclin à débuter les négociations.

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Lausell était une vieille connaissance et avait une solide réputation : il était diplômé de l'école de droit d'Harvard, ancien président d'une compagnie téléphonique et collecteur de fonds pour le Parti démocrate. Il travaillait pour une start-up spécialisée dans le commerce de pétrole, Madasi Oil, représentante d'une entreprise plus importante, Arevenca, basée à Aruba. Ainsi, Lausell et son associé, Marcos Da Silva, le P.-D.G. de Madasi, ont conclu d'une rencontre avec Diaz. Ils lui ont expliqué que le président d'Arevenca, un milliardaire du nom de Francisco Javier Gonzalez Alvarez, était intéressé par la propriété. Diaz a donc appelé son hélicoptère et fait faire un tour du propriétaire aux associés Madasi.

Tandis que Diaz était concentré sur le deal immobilier, Lausell persistait à lui proposer une autre offre. La majeure partie des revenus de Diaz provenait de Betteroads Asphalt, une entreprise de goudronnage. Lausell voulait savoir si Betteroads était intéressée par 100 000 barils d'asphalte en provenance d'Arevenca. À 69 euros le baril - prix bien inférieur aux 78 euros du prix du marché - il s'agissait d'une bonne affaire. Tandis qu'il s'occupait de résoudre les détails de la vente de sa propriété, Diaz négocia le prix et se prépara à sortir de sa poche 6,5 millions d'euros pour un pétrolier plein de goudron en provenance de Trinité-et-Tobago.

Diaz aimait l'idée de pouvoir faire des affaires avec quelqu'un qui pouvait se permettre de payer 232 millions d'euros pour acheter Coco Beach. Il ne se soucia donc pas des nombreux signes alarmants qui entouraient le contrat - le fait, par exemple, qu'Arevenca désirait que l'argent soit viré « en liquide sur un compte en Suisse », pratique courante certes, mais seulement lorsqu'une relation d'affaires est déjà établie. Un autre signe qui aurait dû lui mettre la puce à l'oreille : Arevenca n'était pas un nom très connu. Mais Diaz n'imaginait pas un instant que Lausell pouvait le mener en bateau.

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En juillet, l'entreprise de Diaz, Betteroads, leur a viré 1,5 million d'euros. Un autre virement de 4,5 millions d'euros a suivi en août.

Le pétrolier n'est jamais arrivé.

En septembre, Diaz a compris que quelque chose ne tournait pas rond. Betteroads a fait appel à la justice mais personne n'a été arrêté. Après un an de discussion, Betteroads a poursuivi Madasi et Arevenca en justice à Porto Rico. En 2014, Betteroads a engagé des poursuites criminelles en Espagne. Mais la famille Diaz n'a toujours pas reçu un centime et n'en touchera vraisemblablement pas un seul.

Arevenca s'est avérée être une version sophistiquée de ce que certains traders appellent un « joker broker » (ou intermédiaire véreux). Ils sont omniprésents sur internet et proposent à la vente la production mondiale de kérosène à des prix défiant toute concurrence. Chaque arnaque rapportant plusieurs millions d'euros, il suffit d'une seule affaire menée à bien pour rembourser des années d'effort. Aussi, ce n'est pas un boulot très risqué non plus. Parmi la douzaine d'entretiens que j'ai eus avec le FBI et plusieurs experts du blanchiment d'argent, aucun n'a pu identifier une possibilité de poursuite judiciaire concernant les produits pétroliers inexistants. Il existe assez de victimes potentielles pour donner du boulot à un vaste écosystème d'intermédiaires véreux ; Diaz a eu affaire au pire de tous : le fondateur d'Arevenca, Francisco Javier Gonzalez Alvarez.

La vie de Francisco Javier Gonzalez Alvarez est nimbée de mystère, mais voici ce que nous savons : il est né le 3 décembre 1949 à La Laguna, aux Canaries. Il n'existe pas la moindre trace de lui au cours des quarante-cinq années suivantes. Rien n'indiquant qu'il deviendrait le plus important vendeur de pétrole imaginaire au monde.

La première trace de ses transactions remonte au Venezuela en 1994, à l'âge de 44 ans. C'est à ce moment-là qu'il a fait immatriculer une entreprise de production de graviers nommée Arenera de Venezuela, CA. Arevenca, en abrégé.

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L'un de ses premiers projets douteux remonte à une annonce dans laquelle il disait qu'il s'apprêtait à construire un complexe portuaire sur la côte caribéenne du Venezuela. Les écrits de la Cour de Justice montrent qu'il avait certifié que le complexe compterait « 800 magasins, un palace, un centre commercial et un héliport ». La construction devait coûter un milliard d'euros. L'État a fait suspendre le chantier ; aucun permis de construire n'avait été délivré. L'entrepreneur est en procès depuis 2001 pour essayer de récupérer son argent.

Ensuite, comme par magie, Gonzalez a transformé Arevenca en compagnie pétrolière. En 2006, Gonzalez s'est prétendument fait passer pour un employé d'une compagnie pétrolière de l'État vénézuélien et a vendu plusieurs cargaisons de diesel inexistant à une entreprise nigériane.

La plupart des accords pétroliers légaux ressemblent à un simple achat immobilier - deux partis se mettent d'accord sur un prix, et c'est tout. L'acheteur place ensuite l'argent sur un dépôt et envoie des inspecteurs. Lorsque le pétrole est livré, l'argent est déplacé. Un acheteur qui vire l'argent à l'avance à un vendeur s'expose de fait à de graves problèmes.

Comme Diaz, c'est ce qu'ont fait les Nigérians. Comme lui, ils avaient des raisons de faire confiance à Gonzalez. Ils ont plus tard attaqué l'entreprise en justice à New York, réclamant 465 millions d'euros ; Arevenca n'a jamais été inquiétée.

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En 2009, Gonzalez s'est rendu en Côte d'Ivoire et a promis d'y construire la plus grande raffinerie de pétrole au monde. Plusieurs journalistes locaux ont couvert l'événement. La revue d'économie Bloomberg s'est aussi emparée de l'histoire. Grâce à eux, Arevenca, décrite comme une entreprise légitime, a pu jouir d'un sentiment de respectabilité.

Gonzalez éblouit ses victimes avec des promesses de richesse. Il prend en chasse ceux qui ont besoin de quelque chose. Ces derniers pensent que Gonzalez en personne peut les aider, ou peut-être sont-ils impressionnés par les hommes politiques avec lesquels il pose en photo. Il dégage une impression de panache : voitures luxueuses, site internet soigné, presse favorable. Il peut même fournir des lettres de recommandation de banques si on les lui demande.

Suhey Villadiego aussi est tombée dans son piège. Lorsque Gonzalez est arrivé sur l'île caribéenne de Curaçao en 2009, elle fut engagée en tant qu'assistante non rémunérée. Elle travaillait déjà dans le domaine du courtage et cherchait à apprendre des méthodes de Gonzalez. Gonzalez avait alors besoin d'un crédit afin de pouvoir acheter et vendre des cargaisons de pétrole dans un avenir plus ou moins proche.

En pleine négociation pour acheter une vieille raffinerie de pétrole crasseuse au gouvernement de Curaçao, Gonzalez achetait une montre Cartier à sa petite amie d'alors, 22 ans. Cependant, au moment de payer la raffinerie, il adressa à la banque une fausse lettre de crédit. C'est ce que m'a confié Villadiego l'année dernière. Une autre fois, il avait cherché à retirer l'argent d'un faux virement bancaire d'une valeur de 155 millions d'euros à une banque de Curaçao. Les dirigeants de la banque n'ont jamais cédé.

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Villadiego n'a pas été aussi chanceuse. Elle a prêté à Arevenca 55 000 euros provenant de la vente de sa maison afin que cette somme puisse lui obtenir le fameux crédit.

« Je lui ai donné de l'argent pour la première fois en janvier, puis en mars », m'a expliqué Villadiego. « J'ai commencé à réclamer mon argent à partir d'octobre. Je suis devenue hystérique en novembre. » Elle n'en a jamais revu la couleur. La police lui a dit de poursuivre Arevenca en justice mais elle n'avait plus l'argent nécessaire pour engager un avocat. Villadiego a été escroquée.

Marcos Da Silva, le fondateur de Madasi, se souvient aussi de l'impression de richesse que dégageait Gonzalez. Pour commencer, Gonzalez a emmené Da Silva et son associé Lausell dans les bureaux d'Arevenca, à Aruba, en jet privé.

Ceux-ci étaient situés au deuxième étage de l'un des bâtiments les plus luxueux du front de mer d'Oranjestad. Un drapeau de la compagnie flottait à l'extérieur du bâtiment. L'intérieur était richement décoré.

« C'est un play-boy », m'explique Da Silva, tandis qu'il me décrit la chemisette blanche de Gonzalez, son col relevé, et son pantalon en lin. Il présidait les réunions au bout d'une table de conférence en verre, expliquant comment les choses devaient se dérouler. « Quand on le regarde, on voit un grand magnat de la finance. Vous connaissez le gars de Virgin, Branson ? C'est le même. »

Des photos encadrées décoraient tous les murs de la boîte, raconte Da Silva - on y voyait Gonzalez coiffé d'une toque saoudienne, Gonzalez avec le président du Suriname Desi Bouterse, etc.

« Si vous saviez à quel point je l'ai cru », explique Da Silva. « Je lui ai fait confiance. Je croyais qu'il avait du pétrole, comme les Diaz l'ont cru - comme tout le monde l'a cru. »