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L’ayahuasca a fait de moi un homme nouveau

On se sent forcément un peu différent après avoir passé une nuit entière à pleurer, vomir et halluciner.
26.12.14

J'ai passé ma soirée de samedi défoncé sur le sol d'un loft dans le quartier de Prenzlauer Berg à Berlin. Quand je ne délirais pas, j'étais dans la salle de bain en train de m'enfoncer des doigts dans la gorge ou assis sur le trône essayant tant bien que mal de déféquer. J'ai pleuré comme une maman à un mariage. J'ai jeté mes pieds en l'air comme le font les chiens dans leur sommeil, et à un moment – en tandem avec mes pieds – j'ai laissé mes mains danser devant mon visage tel un raver perdu au petit matin.

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Pendant trois jours, j'ai enchaîné les allers-retours entre le sol et la salle de bain. Quand j'ai finalement réussi à traîner mon corps sur le balcon pour fumer une cigarette, j'ai réalisé que je n'étais en fait là que depuis quatre heures. L'Ayahuasca, le yagé, la madre, ou peu importe le nom que vous lui donnez, n'était pas seulement la drogue la plus puissante que j'aie jamais essayé. C'était aussi l'expérience la plus profonde qu'il m'ait été donnée de vivre.

La plante est illégale en Allemagne. Pour l'essayer, il faut connaître quelqu'un qui connaît quelqu'un qui connaît n'importe quel chaman prêt à vous administrer le jus mystique. Ce n'est pas donné – il faut débourser jusqu'à 180€ pour une session. Une fois sur la liste du chaman, vous recevez un email expliquant comment se préparer à la cérémonie. Pas de sexe, de viande, de produits laitiers, de sel ou d'autres drogues pendant la semaine précédente. L'adresse demeure secrète jusqu'au jour J.

On vous indique de préparer un tapis, une couverture, une bouteille d'eau, quelques fruits, et un seau avec un couvercle pour pouvoir vomir. Je n'avais pas de seau, alors j'ai pris un bécher, mais j'ai fini par m'inquiéter en chemin, puis pendant toute la cérémonie, que cela ne suffirait pas pour contenir tout ce que mon corps pourrait bien recracher.

L'ayahuasca est devenue plutôt populaire dans les cercles de yoga, et, bien que je n'apprécie pas de placer ces mots ensemble, au sein de la « scène de méditation berlinoise ». Pour ceux qui ont la trentaine bien avancée, ambiance vegan et Noël en Inde, mais qui ne vont plus en club, c'est devenu presque aussi branché que l'échangisme.

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Il y avait environ 25 personnes dans l'appartement quand je suis arrivé, et mes amis n'étaient même pas encore présents. Je me suis mélangé aux gens s'étirant dans leurs vêtements de hippies, ou se caressant les uns les autres. Je me suis assis dans un coin. Près de moi se trouvait un gamin américain dont le psychiatre lui avait en fait prescrit la cérémonie.

« J'étais lourdement accro à l'herbe », m'a-t-il expliqué.

« Quel genre de psychiatre prescrit ça ? » j'ai demandé.

« Un psy qui coûte cher. »

« Ça fonctionne ? »

« Oui », a-t-il répondu.

Il y avait un Allemand à mes pieds glissé sous une couette sur un matelas gonflable.

« C'est ta première fois », m'a-t-il dit, assez sûr de lui.

« Oui. À quoi dois-je m'attendre ? »

« À l'univers », m'a-t-il répondu. « J'espère que tu arriveras à voir l'univers. »

Puis, tout le monde s'est allongé tandis que le chaman, un homme à la peau sombre portant une barbe et une queue de cheval, s'est mis à nous expliquer ce qui allait nous arriver. Je ne parviens pas vraiment à me souvenir de quoi il a parlé, car ce qui s'est produit ensuite était dément. L'ayahuasca est comparable aux autres drogues, de la même façon que voler est comparable à marcher rapidement les bras étirés.

C'est très dur de traduire cette expérience par des mots, mais voilà :

Le début – disons la partie sympa – a commencé avec les ombres des murs perdant leurs formes, et des traînées lumineuses passant devant mes yeux. Jusque là, rien de surprenant pour quelqu'un qui a déjà essayé l'acide, les champis ou n'importe quelle pilule mystérieuse. De chaque côté, les gens vomissaient dans leurs seaux. Ils faisaient des bruits de vaches empalées sur un panneau de signalisation. Pour ma part, je n'étais pas nauséeux. À ce moment, je chutais dans un panorama de fractales et de couleurs brillantes, de feuillage tropical, dans un bien-être intense. Sans exagérer, je peux affirmer que ce moment était le plus heureux de toute mon existence. Et je ne dis pas ça à la légère. Je suis un enfant de la rave, et j'ai passé une bonne partie de la dernière décennie à embrasser des étrangers, serrer mes mâchoires, et m'inquiéter de mon hydratation.

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C'était comme si l'univers m'enserrait de ses bras mutants et m'emplissait d'amour. J'ai vu Dieu, j'étais Dieu, et tout était Dieu.

Pendant la majorité de ce passage, la partie cool, j'étais juste allongé sur le dos les yeux clos dans une petite bulle euphorique. Si seulement ça avait pu durer – car très vite, la mauvaise partie a commencé. Un incident après l'autre, j'ai revécu les chapitres traumatisants de mon enfance. Ça s'enchaînait comme une rétrospective d'hommage à une célébrité – sauf qu'au lieu de montrer les meilleurs extraits d'une longue carrière, j'étais forcé de revivre les moments qui m'avaient le plus blessé. J'étais un fœtus sentant le stress de ma famille, puis en train de fuir des brutes ou dans ma chambre d'ado, écoutant les Smashing Pumpkins pendant que j'écrivais des vers faisant rimer « lames émoussées » et « vies écourtées ».

Au milieu de ce trip du gouffre, j'ai repris conscience, fébrile et transpirant. J'avais envie de gerber. Mais comme je craignais que mon bécher soit trop petit, je me suis levé et j'ai chancelé jusqu'à la salle de bain. Mon estomac était en piteux état, mais je ne pouvais pas vomir, alors j'ai tenté de chier. Je m'étais mis dans la tête que le seul moyen d'achever ce voyage infernal était d'extraire l'ayahuasca de mon corps, et ce par n'importe quel trou suffisamment accommodant pour cela. Certaines drogues permettent de se voir soi-même à distance. Si ça avait été le cas, j'imagine que je me serais vu offrant un lapdance à la cuvette, le pantalon baissé.

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Vaincu, je suis retourné dans la pièce, me suis rallongé sur mon matelas, et j'ai souffert. Vraiment beaucoup. Quand je n'étais pas terrifié, je pleurais de tristesse. Les traînées dorées passaient et repassaient, et je me rappelle avoir vu mon pénis représenté en tour géante montant jusqu'aux cieux – ce qui était plutôt cool – mais pour le reste, c'était les neuf cercles de l'Enfer.

Un peu plus tard, j'ai aperçu mes amis s'éclipser sur le balcon, et j'ai pris mon courage à deux mains pour les rejoindre. Imaginez un accident d'avion, où celui-ci se sépare en deux parties. L'arrière atterrit à plat au sol et, inexplicablement, tout le monde au rang F survit. Maintenant, représentez-vous la tête des survivants. C'était nous.

On s'est tenu au balcon un moment pour fumer, vomissant à l'occasion, en essayant de comprendre ce qu'on venait de vivre. Quelqu'un nous a proposé de nous ramener, ce qui était à la fois une idée adorable et affreuse, puisque j'étais bien incapable de rentrer par moi-même, mais que le conducteur ne pouvait pas encore distinguer le rouge du vert.

On dit qu'une nuit d'ayahuasca équivaut à dix ans de thérapie. Ce n'est pas une drogue récréative. Sur le chemin, on a parlé d'aller dans un club, mais finalement, tout ce qu'on voulait, c'était nous enrouler dans un tas de laine et rester dans notre coin avec un peu d'eau fraîche.

Je me suis endormi et le lendemain, je me suis réveillé tôt, dans une forme incroyable. Depuis, c'est resté comme ça. En temps normal, je suis assez anxieux. Je dors mal, je suis timide et incapable de prendre des décisions. Mais pour l'instant, tout a disparu. Ce qui s'est passé cette nuit là a libéré mes petits blocages – ou comme le dirait un psychiatre, mis à mal mes stratégies d'évitement.

En Amazonie, si vous partez faire une retraite d'ayahuasca, vous passez généralement trois longues nuits d'affilée à faire le point sur votre vie. Les premières heures suivant ma descente, je me suis dit que je ne refumerais plus jamais un joint – et j'envisageais encore moins de reprendre de l'ayahuasca. Mais maintenant, je suis presque sûr que je le ferais. Observer toutes ces expériences traumatisantes défiler comme dans un rêve aide à les remettre en perspective : c'est du passé. Dans un sens, ça vous ramène à votre essence originelle dans la nature, et ce n'est pas une mauvaise chose si, comme moi, votre connexion à la nature se résume à regarder vos plants de tomate agoniser sur le rebord d'une fenêtre chaque été.

Oh, et puis observer son propre pénis s'ériger comme un building, bâti d'une pierre solide et impénétrable, c'est quelque chose que tous les garçons en mal d'assurance, qui grandiront et deviendront des hommes en mal d'assurance, devraient voir au moins une fois dans leur vie.

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