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Cet article a été publié il y a plus de 5 ans
Culture

Jacob Appelbaum se fait beaucoup de souci pour le futur de votre vie privée

Selon lui, votre vie privée n'a déjà plus rien de privé.

par VICE Staff
16 Octobre 2013, 3:50pm


Jacob Appelbaum à Berlin

Selon le magazine Rolling Stone, Jacob Appelbaum serait le « mec le plus dangereux du cyberespace ». Mais il ne l’est pas, et cette étiquette le fait chier. Appelbaum est en réalité un expert en cybersécurité et l’un des développeurs du Tor Project ; un collaborateur de WikiLeaks qui a récemment coécrit un livre avec Julian Assange et un ami de Laura Poitras, la confidente d’Edward Snowden, Laura Poitras avec qui il enquête sur la NSA pour Der Spiegel.

En 2010, Jacob est devenu une cible des services de renseignement étatsuniens du fait de ses liens avec WikiLeaks ; son matériel électronique a été saisi et Jacob a été placé en détention un paquet de fois. Pas particulièrement amateur de la persécution dont il faisait l’objet, Appelbaum est parti en Allemagne où il s’est fait approcher par tous les principaux partis politiques pour être leur expert en informatique ; il fait également office de consultant pour tous les films traitant de cybersurveillance et de sécurité sur Internet.

Le jour de notre interview, ses collègues du Chaos Computer Club – le plus grand collectif de hackers européen – s’attelaient à déjouer, avec succès, le fameux système de déverrouillage par empreinte digitale de l’iPhone 5S. Et Appelbaum promettait d’importants développements du réseau Tor. On s’est assis ensemble pour parler de la possibilité d’existence de la liberté individuelle dans le monde moderne.

VICE : Quel est le meilleur moyen de comprendre Internet, plutôt que l’envisager uniquement comme un « cyberespace » ?
Jacob Appelbaum : Il y a pas de vraie séparation entre le monde réel et Internet. Ce qu’on est enclin à observer, c’est une militarisation de cet espace. Ça ne veut pas dire que ça vient juste de commencer, mais ce qu’on observe tend à devenir indiscutable : « Oh, les gens complètement fous et paranos ne sont peut-être pas suffisamment fous et paranos. » Dans les pays occidentaux, on se rend compte qu’Internet est un environnement extrêmement contrôlé – la NSA/GCHQ avec par exemple l’insertion de quantum que Der Spiegel a couvert... le programme Tempora. Il ne s’agit plus de contrôler Internet, mais d’utiliser Internet pour contrôler des espaces physiques et les personnes vivant dans ces espaces. Cela revient à dire qu’ils utilisent Internet comme une gigantesque machine de surveillance. Et c’est le fait de ne plus pouvoir arrêter cette machine qui pose problème.

Visiblement, c’est un système imparfait, non ? Autrement ils ne se seraient pas fait choper.
J’avoue qu’il y aurait beaucoup de choses à dire quant à l’imperfection de ce système, mais là est tout l’enjeu : ils présentent cet œil qui voit tout comme la solution suprême, mais c’est loin de l’être, cela menace l’existence même de nos démocraties. On ne peut pas affirmer, d’un côté, qu’on a le plus grand système d’espionnage jamais inventé, et de l’autre soutenir qu’on n’en abusera pas.

La seule alternative à ce problème serait donc un système où l’anonymat est entièrement garanti, même si cet anonymat accorde l’impunité à des criminels ?
Il faut reconnaître qu’il existe différents types d’anonymat. Par exemple, nous sommes dans un restaurant à Berlin, et aucun de nous n’a de téléphone sur lui. Géographiquement, nous sommes anonymes, mais ça ne veut pas dire pour autant qu’on compte escroquer ce restaurant. De même, sur Internet, il n’y a aucune raison valable pour que mon fournisseurs d’accès sache quels sites je visite, mais ça ne veut pas dire que je vais commettre des horreurs sur la Toile. Évidemment, on aura des comportements indésirables sur la Toile, mais le truc le plus indésirable à prendre en compte, sur une échelle plus grande, est qu’Internet soit un gigantesque système d’espionnage généralisé.

Qu’en est-il des gens sur Silk Road qui vendaient des flingues ou de la drogue, ou qui embauchaient des tueurs à gages avant que le site ne ferme ?
Montre-moi un seul État moderne qui ne soit pas aux prises avec ce genre de choses. Évidemment, ça pose problème, mais à mon sens, c’est un problème mineur si on le rapporte au fait de ne plus avoir le droit de parler ou de lire librement. Et il nous faut mettre ça en perspective et arrêter de nous demander quel genre de forfaits les gens vont commettre sur Internet, mais plutôt quel genre de société libre on souhaite.

Beaucoup de gens semblent penser : « Je ne cours aucun risque de la part de la NSA ou du GCHQ parce que ne suis pas suffisamment important. »
Ouais, eh bien, pourquoi avoir une Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, ou une Constitution, alors ? J’entends souvent les gens dire : « Je n’aurais jamais de problème avec l’État, je n’ai jamais rien fait de mal. » L’important, dans l’idée de graver les libertés fondamentales dans le marbre – c’est l’idée de l’État de droit –, c’est qu’on ne sait jamais de quoi le futur sera fait, et qu’il faut s’y préparer.

Croyez-vous que les histoires qui sortent à propos de Tor – qui ne serait pas aussi sécurisé que ce qu’on prétend –, sont conçues afin de le discréditer ?
Je ne pense pas qu’elles soient conçues exprès. C’est juste que les gens aiment bien ce genre de « paradoxes », de retournements de situation. Beaucoup de journalistes adorent écrire des articles qui disent tout le mal qu’ils pensent de Tor, et étonnamment, ce sont ces mêmes journalistes qui ne comprennent rien au cryptage ou aux questions de sécurité en ligne, et qui ne sauraient pas utiliser Tor pour sauver la vie de leurs sources si nécessaire. Je pense qu’on finira par admettre que Tor est la meilleure plateforme pour préserver l’anonymat. Les gens ont coutume de dire : « Utilise un VPN », mais généralement, ils n’ont pas la moindre idée de ce dont ils parlent. Utiliser un réseau privé virtuel ne garantit pas l’anonymat. 


Julian Assange dans sa planque, à l’ambassade de l’Équateur au Royaume-Uni. Photo : Henry Langston

Mais imaginons que vous êtes en Arabie saoudite et que vous avez envie de mater un porno ou de bannir des sites comme Wikipédia, un VPN, c’est la meilleure solution, non ?
Oui, à moins que vous ne travailliez pour une compagne pétrolière saoudienne : là, vous serez la cible de la NSA et ils exploiteront le fait que vous utilisiez un RPV pour isoler votre activité sur Internet et vous faire « une attaque de l’homme du milieu » que ni vous ni personne ne pourrez détecter. C’est jamais une bonne idée de faire un bareback avec Big Brother, parce que lui le fait avec tout le monde.

Vous pensez quoi du tout récent hack de l’iPhone 5S ?
C’est taré, je ne sais même pas quoi dire.

Mais selon Apple, l’empreinte est cryptée dans le téléphone et reste uniquement dans le téléphone.
À mois que vous ne jailbreakiez votre téléphone, peut-être ? Je suis horrifié quand je constate qu’aujourd’hui, avec toutes ces histoires de surveillance généralisée, Apple – qui est partenaire du programme PRISM – prélève les empreintes digitales des utilisateurs de ses smartphones. Steve Jobs était peut-être un mec difficile à supporter au boulot, mais je ne l’imagine pas faire une chose pareille. Ni ça, ni l’iPhone en or.

En une sortie, un iPhone en or et un système de reconnaissance digitale ? Jobs doit se retourner dans sa tombe à l’heure qu’il est. Je pense que les gens se montrent beaucoup trop optimistes avec ces choses-là, et ne j’ai aucun problème avec l’optimisme. Mais à un certain point, l’optimisme devient un solipsisme, on a l’impression que son point de vue personnel vaut pour toute la réalité. On ne peut pas interdire à la NSA ou aux Chinois de pénétrer dans nos systèmes informatiques, donc on devrait peut-être faire attention à ne pas en faire des outils totalitarisants.

Qu’est-ce qu’on peut faire pour inverser la vapeur ?
Ce n’est pas encore très clair. La GCHQ et son idée de « D-Notice » ont supprimé tout le mécanisme de débat démocratique qui aurait dû s’appliquer en Grande Bretagne.

Vous avez récemment posté un tweet qui disait : « Quand je redécouvre de la bonne musique et des bons livres, je me rends compte à quel point les tactiques oppressives du gouvernement américain ont pesé sur moi tout au long de ma vie ». Vous pouvez développer un peu ?
Je lisais un livre en écoutant du David Bowie et c’est là que j’ai réalisé que j’étais probablement surveillé de partout et que ça n’allait pas changer de sitôt. Mais aux États-Unis, il y a de grandes chances que mon appartement ait déjà été fouillé, ma mère a été arrêtée et emprisonnée pour des motifs illégitimes et elle a été interrogée à deux reprises sur mon rôle dans l’affaire WikiLeaks. Je suis aussi fermement convaincu que des inconnus ont espionné ma copine en pleine nuit, grâce à des jumelles de vision nocturne. Je suis quasiment certain qu’il existe un système d’espionnage similaire à Berlin, mais sous une forme différente. J’aimerais pouvoir me dire, ne serait-ce qu’un instant, que je ne serais pas traité comme un ennemi de l’État, un dissident, ou un truc du genre - et il m’est impossible d’envisager une telle situation aux Etats-Unis. Ici, je peux au moins me dire que personne ne m’écoute quand je me fais un petit David Bowie.

Le magazine Rolling Stone a dit que vous étiez le mec le plus dangereux d’Internet.
Cet article m’énerve vraiment. Le journaliste qui a écrit ça est un mec bien, mais le magazine l’a publié sous le titre « Le méchant de WikiLeaks que vous ne connaissez pas encore ». Ce sont des enfoirés de sensationnalistes. Ça m’a vraiment énervé quand ils ont dit que j’étais le mec le plus dangereux du cyberespace, c’est grotesque. La vraie menace, ce ne sont pas les hackers, mais l’abus systématique des lois qui autorisent la surveillance sans que les gens qui les violent n’aient à se justifier.

D’un côté, la plus grande menace sur l’Internet est l’Homme. Pas seulement l’Homme, mais aussi les États qui collaborent ensemble contre les individus. On a besoin de voir une forme de résurgence des libertés individuelles. Nous avons besoin de reconnaître que ces États doivent être limités, et qu’ils doivent agir en fonction.

Les gens imaginent facilement toutes sortes de dystopies, mais on dirait qu’ils ont abandonné les utopies. Si vous deviez en imaginer une, à quoi elle ressemblerait ?
Avant, nos utopies ressemblaient à des mondes parfaits, et je pense que les utopies actuelles consistent en une vraie démocratie – ce qui est assez triste quand on y pense. Notre utopie idéale est assez conservatrice et suggère que les États-nations devraient être limités. Nous nous retrouvons actuellement dans une réalité dystopique dans laquelle il n’existe aucune limite, et il existe une structure parallèle au pouvoir qui n’est pas réglementée par le Congrès.

Ils savent pertinemment qu’ils violent les droits de tout le monde ; ils mettent les gens sur écoute tellement fréquemment qu’il n’est même plus possible de les punir pour ça. S’ils se concentraient sur une personne, on les accuserait de commettre un crime majeur. Mais comment qualifier ça quand ils le font 330 millions de fois par seconde ? Ce n’est pas une théorie du complot,  c’est un business plan. En terme d’utopies, on est aujourd’hui très loin des Dépossédés d’Ursula Le Guin et de son idéologie anarchiste. On est désormais réduit à ça : « Peut-être qu’un jour on aura un gouvernement limité et un État qui nous protègera. »

Je n’évalue pas mon gouvernement en me disant qu’il est moins pire que la Corée du Nord. Je l’évalue par ce qu’il est censé faire et les idéaux qu’il est supposé mettre en œuvre. Pour moi, l’utopie serait de revenir à une démocratie libérale, c’est tout.

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